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La polémique autour de la quenelle de Dieudonné n'en finit plus d'être alimentée par les opinions et les analyses de tous ceux qui s'en sentent la légitimité
La polémique autour de la quenelle de Dieudonné n'en finit plus d'être alimentée par les opinions et les analyses de tous ceux qui s'en sentent la légitimité
©REUTERS/Benoit Tessier

Vide idéologique, goût brochet

Les obsédés de la quenelle : le PS a-t-il encore une autre stratégie politique que de préparer le clash avec le FN ?

La polémique autour de la quenelle de Dieudonné n'en finit plus d'être alimentée par les opinions et les analyses de tous ceux qui s'en sentent la légitimité. De son côté le gouvernement, par le biais de ses plus hauts responsables, prend position en polarisant le débat.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : La polémique autour de la "quenelle" de Dieudonné permet une nouvelle fois au gouvernement de se positionner sur des questions de racisme, tout en polarisant l'opinion. Peut-on considérer que cette attitude finit par faire le jeu du Front national ?

Christophe Bouillaud : En l'espèce, le gouvernement ne s'est pas tant positionné sur des questions de racisme en général, que sur la question de l'antisémitisme que recèlerait, pour les seuls initiés, ce geste inventé par l'humoriste Dieudonné. Or, d'après ce qu'on peut savoir à travers les sondages, l'antisémitisme est devenu une attitude très minoritaire dans le grand public français, peut-être un Français sur dix est-il éventuellement antisémite. Cela n'a plus grand chose à voir avec l'état de l'opinion sur ce sujet dans la première moitié du XXème siècle. Il n'est pas certain, du coup, que le réveil d'une polémique antisémite en France profite vraiment au Front national, et cela venant en plus d'une personne connue pour ses sympathies pro-palestiniennes. Cela porte sans doute bien moins dans l'opinion publique que le sentiment de crainte qu'enregistrent les sondages autour de l'Islam ou de l'islamisme. En ce moment, c'est un sentiment majoritaire chez les Français.

En se rappelant que la première invitation de Jean-Marie Le Pen sur un plateau de télévision s'est faite à l'initiative de François Mitterrand, alors président de la République, peut-on imaginer que cela corresponde à une stratégie interne assumée ? A quels objectifs répond-elle ? Le PS fait-il le pari selon lequel faire monter le FN lui assurera de se maintenir au second tour des élections à venir ?

Christophe Bouillaud : On peut certes imaginer une telle stratégie intentionnelle, mais c'est là chercher trop loin et c'est là se condamner à faire un procès d'intention sans preuves au gouvernement actuel. Plus simplement, le PS et le FN du point de vue des valeurs qu'ils défendent, des électorats qui se reconnaissent en eux, des milieux sociaux qu'ils représentent, se situent aux antipodes de l'espace politique français. Pour prendre un exemple, François Hollande vient de réaffirmer lors de ses vœux de Nouvel An son attachement à l'aventure européenne telle qu'elle s'est déroulée depuis un demi-siècle; on ne peut pas en dire autant du FN. Si François Hollande prend effectivement la voie d'une grande initiative européenne en 2014, il va nécessairement trouver le FN sur son chemin. Hollande ne fera pas cela pour exciter l'électeur frontiste ou pour cliver le pays sur cette question européenne, mais simplement parce qu'il croit désormais qu'il faut aller de l'avant en matière européenne et que les partenaires européens de la France demandent une telle avancée. Plus le PS sera internationaliste/européiste, plus cela profitera aux forces d'opposition s'affichant comme nationalistes, dont le FN bien sûr. Il me semble que c'est la même chose pour bien d'autres sujets : si le PS veut avancer sur les sujets qui lui tiennent à cœur - qui sont à l'inverse exact des souhaits du FN -, il ne peut que s'attendre à une mobilisation de ce dernier et de ses électeurs. Il en tient compte d'ailleurs : lors de l'affaire Leonarda, si vraiment le président de la République, avait voulu exciter les esprits, il lui aurait suffi de faire revenir toute la famille expulsée. Il ne l'a pas fait, déclenchant d'ailleurs des critiques acerbes sur sa gauche. Il ne me semble donc pas qu'il y ait une stratégie du chiffon rouge agité devant la bête frontiste pour la faire réagir...

Cette stratégie peut-elle s'avérer efficace ? Quels en sont les risques ?

Christophe Bouillaud : Comme je viens de le dire, il n'y a pas de stratégie pensée d'excitation des esprits, mais l'application des objectifs idéologiques du PS (la défense du projet européen, l'antiracisme, le féminisme, etc.) dans un contexte de grave crise économique par ailleurs. Le risque n'est autre que le fait que ces objectifs du PS soient en décalage avec l'opinion publique en général à un point tel qu'un parti extrême comme le FN en profite. Dans une récente déclaration à propos de la loi anti-avortement portée par la droite espagnole, la porte-parole du gouvernement Najat Vallaud-Belkacem a souligné que les politiques suivies devaient rester en phase avec les attentes de la  société civile. En pratique, cela correspond bien à l'attitude du PS au pouvoir qui prend des mesures en matière de mœurs en essayant de garder la majorité des citoyens de son côté. On légalise le mariage homosexuel, mais on se garde bien d'aller dans la direction de la PMA pour ces couples. On souhaite réformer le droit pénal, mais sans donner l'impression à l'opinion d'un laxisme condamnable. Contrairement à ce que votre question laisse entendre, il me semble que la prise de risques de la part du gouvernement en matière de sujets clivants est, jusqu'ici, très limitée. 

"Pour ou contre l'homophobie" avec le mariage pour tous, "pour ou contre l'antisémitisme" avec la quenelle : à force de chercher à polariser l'opinion sur les débats de société, y compris en les tordant, le PS tue-t-il la politique ? Hypothèque-t-il la démocratie ?

Christophe Bouillaud : Le PS ne tue pas la politique en polarisant l'opinion sur les débats de société. Un grand parti, quel qu'il soit, doit se positionner sur ces sujets. Tous les partis le font, y compris le FN ! Dans tous les pays européens, les "sujets de société" polarisent l'opinion. Il suffit de rappeler le mouvement de mobilisation autour du refus du "mariage pour tous" pour souligner à quel point ces sujets mobilisent une bonne partie des Français. En fait, ce qu'on appelle aujourd'hui "débats de société" a toujours existé depuis  que nos  pays sont devenus des démocraties représentatives au XIXème siècle. On a pu discuter en France pendant presque un siècle de la "Question scolaire" : quel rôle doit avoir l'Eglise catholique dans l'éducation des enfants ? On retrouve aujourd'hui mutatis mutandis des questions similaires lorsque des parents, probablement catholiques, s'énervent contre l'enseignement d'une supposée "théorie du genre" dans les écoles de la République. L'impression trompeuse que vous pouvez avoir d'une fin de la politique tient peut-être au fait que vous voudriez que l'on discute des seuls problèmes économiques et sociaux qui paraissent très urgents en ce moment de crise économique (compétitivité, marché du travail, dette publique, retraites, etc.) et que l'attention limitée de l'opinion ne soit monopolisée que par ces seuls sujets.
En fait, dans un pays comme la France, cela n'a jamais été le cas que seuls ces sujets-là soient discutés, il y a toujours eu d'autres questions. Ces dernières ont d'ailleurs souvent été politiquement plus centrales que les questions économiques et sociales. Rappelons l'Affaire Dreyfus avant 1914 par exemple, la "Question algérienne" des années 1950-60, les luttes autour de la légalisation de l'avortement des années 1960-70, etc. Bref, ce n'est pas du tout nouveau qu'il y ait des débats de société, et ce n'est pas nouveau non plus que, dans ces débats, il y ait des simplifications, approximations, mensonges, invectives, de part et d'autre. C'est l'ordinaire de la vie démocratique. La vraie nouveauté est sans doute que tous ces débats défilent à grande vitesse sous nos yeux  grâce à la multiplication des canaux de débats (télévision d'information en continu, sites d'information sur Internet, réseaux sociaux). Cependant, rappelons que, si ces débats existent et persistent, c'est toujours parce qu'il existe des individus dans la société civile qui se mobilisent, qui s'organisent, "qui pétitionnent et qui protestent" pour plagier un chansonnier. La récente pénalisation des clients de prostituées tient par exemple au renouveau de l'action du mouvement prohibitionniste en la matière. Il ne vient pas du seul PS, mais de la société civile. 

S'il veut se maintenir au pouvoir, quelles autres stratégies, moins dangereuses, s'offrent aujourd'hui au PS ? 

Christophe Bouillaud : Comme je l'ai dit, je ne crois pas beaucoup à la stratégie intentionnelle de la part du PS de faire monter le FN. Au contraire, le PS reste dans la retenue sur les sujets qui pourraient le plus énerver cet électorat - au grand dam d'ailleurs de la partie de la gauche caricaturée comme "droit-de-l'hommiste" qu'on a pu voir s'exprimer au moment de l'affaire Leonarda. On peut d'ailleurs rappeler que cette supposée stratégie repose tout entière sur l'idée que le FN et l'UMP ne peuvent jamais s'allier, or cela reste à démontrer vu l'évolution de la base de l'UMP elle-même. On verra d'ailleurs lors des municipales si cette alliance reste toujours et partout impossible. A mon sens, le seul espoir pour le PS et surtout pour François Hollande est que sa stratégie économique finisse par fonctionner réellement aux yeux des Français. Ce que je veux souligner, c'est qu'en 2002, Lionel Jospin se présente à l'élection présidentielle en ayant l'impression au vu des statistiques de l'emploi d'avoir fait le job. On sait ce qu'il advint de sa candidature. Pour expliquer cette déroute, on a beaucoup insisté à l'époque sur la mise sur agenda par les médias du thème de l'insécurité. On a moins souligné que Lionel Jospin a trop cru à ses proches chiffres de l'emploi. Quand François Hollande commence à déclarer que le pays n'est pas loin de voir la courbe du chômage s'inverser, il aura peut-être statistiquement et officiellement raison dans les années qui viennent, mais est-ce que les Français vivront vraiment une amélioration de leur rapport au marché de l'emploi? Il ne faudrait pas que les chiffres officiels fournis par Pôle Emploi, l'INSEE, etc. soient lénifiants, et que le vécu ordinaire des gens face à l'emploi ne change pas. C'est là la clé à mon avis du succès ou de l'échec du quinquennat : revenir à un  sentiment partagé par la plupart des gens que l'emploi se trouve facilement en France.

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