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Le roi du Maroc Mohamed VI lors d'une cérémonie à l'occasion de l'arrivée du roi de Jordanie au Palais royal de Rabat, le 22 mars 2017.
Le roi du Maroc Mohamed VI lors d'une cérémonie à l'occasion de l'arrivée du roi de Jordanie au Palais royal de Rabat, le 22 mars 2017.
©FADEL SENNA / AFP

Enseignements du vote

Les leçons de la politique marocaine

Les élections de l’automne signent la fin de dix années de prédominance politique du parti islamiste au Maroc. Un nouvel équilibre se met dès lors en place dans ce pays dont la place géostratégique est essentielle. Quelles leçons en tirer ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Vous venez de publier sur le site de la Fondation du Pont-Neuf une note qui fait le point sur l’évolution politique récente du royaume du Maroc. En quoi la situation marocaine est-elle particulière ?

Christophe Boutin : Effectivement, la note que vous signalez, intitulée Un nouveau Maroc ? - et le point d’interrogation est important – fait le point sur l’évolution politique du royaume. Une évolution qui est bien sûr la conséquence des élections de l’automne, mais la comprendre suppose de la mettre en perspective avec les dix années précédentes.

En 2011, au moment des « printemps arabes », le Maroc choisit la voie du changement dans la stabilité - et bien lui en prend si l'on regarde ce qui est arrivé à des pays comme la Libye, l’Égypte ou la Tunisie. Le roi Mohammed VI fait alors préparer par une commission très ouverte un projet de loi constitutionnelle qui sera ensuite adopté par référendum. C’est dans ce cadre nouveau qu’après les élections législatives le pouvoir échoit à un parti islamiste, le Parti de la Justice et du Développement (PJD), partisan d'un islam politique assez proche de celui des Frères musulmans - comme le montre son nom même, décalque l’AKP turc. Après ses victoires, en 2011, puis aux législatives suivantes de 2016, c’est au sein du PJD que le souverain choisit le Chef du Gouvernement. Deux hommes vont ainsi se succéder, Abdelillah Benkirane – de 2011 à 2016, et Saad-Eddine El Othmani de 2017 à 2021.

Leur gouvernement n’était en rien monolithique. En raison de la fragmentation politique (12 partis présents à la Chambre des représentants, sans qu’aucun n’ait à lui seul la majorité absolue), les gouvernements marocains reposent en effet sur des coalitions qui peuvent parfois surprendre un regard extérieur - si l'on s'en tient au moins à l'intitulé des différents partis qui peuvent en être membres. La vaste coalition de 2017 à 2021 a ici valeur de symbole, car elle réunissait six partis dont, a priori, un certain nombre d'options - économiques, politiques, sociétales - n'étaient pas précisément les mêmes. Ajoutons que, quel qu’il soit, le gouvernement doit composer au Maroc avec la présence du monarque. La constitution donne en effet à ce dernier des pouvoirs réels, proches pour certains de ceux du président de la République française, ce qui différencie clairement son rôle de celui, beaucoup plus effacé, des souverains des monarchies constitutionnelles européennes.

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Le bouleversement majeur de cet automne est l’effondrement complet dans les urnes du PJD, relégué à la septième place à la Chambre des représentants, mais aussi battu à toutes les autres élections de cette année, qu’elles aient été politiques (élections communales, régionales ou de la Chambre des conseillers, l’équivalent de notre Sénat), syndicales ou professionnelles.

Trois partis sortent grands vainqueurs de ces confrontations. Le premier d’entre eux est le Rassemblement national des indépendants (RNI), un parti libéral ; le second le Parti authenticité et modernité (PAM), ayant une dimension plus sociale ; et le troisième le parti de l’Istiqlal, le parti nationaliste des débuts de l’indépendance marocaine. L’alliance des trois leur a permis de former le gouvernement actuel, avec comme chef l’homme d’affaires Aziz Akhannouch, le dirigeant d’un RNI arrivé en tête aux élections, mais aussi de contrôler les régions et les communes les plus importantes.

On comprend donc ce qui est intéressant dans la situation marocaine, et si différent de ce que l’on a connu par exemple dans la même décennie en Turquie, en Egypte, en Algérie ou en Tunisie : une intégration d’un parti islamiste dans le jeu politique qui ne conduit pas à une captation du pouvoir par ce dernier, ne laissant la place qu’à l’acceptation résignée ou au coup de force, mais qui est régulée par le jeu démocratique.

Le contexte institutionnel avait-il changé en 2021, expliquant cette débâcle ? Quelles en seraient selon vous les causes ?

Effectivement, en dehors du rôle perturbateur joué peut-être par la crise sanitaire, qui sévit au Maroc comme ailleurs, certains éléments institutionnels ont été modifiés avant 2021 : des changements dans le mode de scrutin des élections législatives par exemple, ou le fait de les coupler le même jour avec des élections locales, communales et régionales. Tous ces éléments ont certainement des effets, et certains d'entre eux, comme le changement de quotient électoral, ou le passage à des listes régionales, pourraient expliquer un certain tassement à la marge du PJD, mais absolument pas l'effondrement qu'a connu ce parti. Il est en effet passé de 125 sièges à 13 sièges à la Chambre des députés et a connu une même débâcle aux autres élections. À toutes on pouvait faire d’ailleurs le même constat : effondrement du PJD, stabilité du PAM, et progression de l’Istiqlal et, surtout, du RNI.

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La cause principale de cette chute tient au rejet du PJD par des électeurs qui ont pu voter pour lui dans les consultations précédentes, soit militants islamistes, soit électeurs estimant que cette formation apportait un regard nouveau sur la politique à mener au Maroc – un certain « dégagisme » auquel convenait le ton parfois populiste de Benkirane. Les deux groupes ont sans doute été déçus. Sur les méthodes d’abord : le parti islamiste avait annoncé une lutte contre la corruption et contre les réseaux de pouvoir tissés par les anciens partis, mais dans ces dix années il a parfois pratiqué de la même manière, en nommant ses affidés à des postes administratifs ou en fonctionnant en réseaux parfois népotiques. Sur les choix politiques ensuite, car le parti islamiste, devant ménager ses relations avec les autres partis de la coalition d’une part et le Palais d’autre part, a dû accepter un certain nombre de mesures qui pouvaient surprendre ses électeurs, comme la normalisation des relations entre le Maroc et Israël au cours de l'année 2020.

Parallèlement, le RNI a mis en place dès 2017 une stratégie de conquête du pouvoir qui a su séduire une partie de la jeunesse qui cherche un nouvel élan économique qui lui offre de réelles perspectives d’avenir. Quant à l’Istiqlal, son conservatisme sociétal pouvait séduire des déçus du PJD.

On lit souvent que le RNI comme le PAM sont des partis « proches du Palais ». Peut-on résumer cette évolution récente du royaume à une lutte entre les islamistes et le Palais ?

Que le RNI et surtout le PAM aient des liens avec « le Palais » est une réalité historique : le RNI a été créé en 1978 par le beau-frère d’Hassan II, le PAM en 2008 par le conseiller du roi Fouad Al Hima. Mais de cette réalité certains commentateurs tirent volontiers une analyse de la politique marocaine confinant au complotisme, voyant partout à l’arrière-plan, dès qu’échouent les « forces du changement », hier celles des socialistes de l’USFP, aujourd’hui celles des islamistes du PJD, la main de ce que l’on appelle le « Makhzen », c'est-à-dire en grande partie l'administration du Palais.

Le pouvoir royal est au Maroc, nous l’avons dit, une réalité, avec un souverain agissant qui bénéficie d'une triple légitimité. Une légitimité historique d’abord, comme tout souverain - et l’on rappellera que le Maroc est un État monarchique depuis 789 et que la dynastie actuelle est au pouvoir depuis le XVIIe siècle. Une légitimité constitutionnelle ensuite, le texte de 2011 attribuant au roi des pouvoirs pour la mise en œuvre desquels ce dernier dispose très logiquement d'un certain nombre de conseillers pour l'aider, exactement comme le Président de la république française dispose à l'Élysée de ses propres conseillers qui suivent l'action des différents départements ministériels. Enfin, et ce n’était sans doute pas le moindre problème pour le parti islamiste, le souverain marocain est aussi « Commandeur des croyants », et cette troisième légitimité, religieuse, interdisait au PJD de se présenter comme le défenseur naturel de l’Islam contre les choix du souverain.

Pour autant, il ne faudrait pas considérer « le Palais » comme un ensemble monolithique. Il y a en son sein des équipes différentes, qui peuvent avoir des options distinctes, et entre lesquelles le souverain arbitre. Enfin, et c’est aussi un élément qui explique d’ailleurs ces coalitions parfois curieuses qui forment les gouvernements, les partis marocains respectent tous certains éléments communs, dont l’attachement à l’intégrité territoriale du Maroc ou à son identité historique, culturelle et religieuse.

Les jeux politiques sont donc beaucoup plus subtils au Maroc qu'on ne le présente avec cette approche binaire Palais/changements, et ce d’autant plus que nombre des évolutions récentes qui ont impacté la vie des Marocains, du statut de la femme au nouveau modèle de développement, en passant par l’évolution institutionnelle, qu’il s’agisse de la nouvelle constitution ou de la mise en œuvre de la régionalisation, ont eu leur source au Palais.

Est-ce la fin du parti islamiste ?

La première question que l'on peut se poser ici, comme à chaque fois qu'un parti connaît un tel désaveu dans les urnes, est de savoir si les éléments structurels – politiques, économiques, sociaux – qui avaient conduit à son émergence ont disparu. La lassitude devant les jeux de partis qui semblent parfois tourner en rond est un premier élément d’explication de l’arrivée du parti islamiste au pouvoir. Tout dépendra alors de la manière dont la nouvelle coalition mènera sa politique.

Le second élément expliquant cette place du PJD pendant dix ans pourrait être le référentiel religieux, mais j’ai dit combien au Maroc la place spécifique du souverain change la donne en la matière. Peut-être faut-il voir derrière cette volonté de réaffirmation une réponse à un sentiment d'insécurité identitaire ressentie par une part de la population face à la mondialisation et à ses conséquences, un sentiment qui toucherait le Maroc absolument comme il peut toucher la France. Or l’inquiétude ressentie par une population qui voit menacés les piliers structurants de la société se manifeste autour d'un certain conservatisme, et le PJD n’est pas le seul parti sur ce créneau - et on ne peut que remarquer que sa chute s’est accompagnée de la montée de l'autre parti conservateur traditionnel, l’Istiqlal.

On l’aura compris, l’équilibre que saura trouver la coalition au pouvoir entre libéralisme, dimension sociale et conservatisme culturel, va être un élément clef de réponse à la question de l’effacement ou non du parti islamiste. Celui-ci l’a d’ailleurs très bien compris : Benkirane, tribun volontiers populiste et maniant fort bien l’ironie, en a repris les rênes, et définit dès maintenant comme ses principaux ennemis les tenants d’une économie mondialisée qui imposeraient leurs choix aux politiques et aux peuples. D’où aussi l’importance qu’aura la mise en œuvre de ce « nouveau modèle de développement » présenté récemment, une base cohérente et équilibrée du travail futur du gouvernement - certains des membres de la commission qui l’ont préparé en étant d’ailleurs devenus membres.

Quelle est la situation du Maroc en ce moment sur la scène internationale ?

Le Maroc subit d'abord, comme tout le monde, la crise sanitaire de la Covid 19 et ses conséquences. Il cherche, comme tout État digne de ce nom, à protéger sa population, ce qui peut le conduire à prendre des mesures qui perturbent le fonctionnement de son économie ou les relations sociales entre ses citoyens.

On notera aussi, avec des conséquences sur les rapports diplomatiques, une recrudescence de l'immigration à partir du Maroc, au Nord à destination de l’Espagne, par la traversée du détroit de Gibraltar, mais aussi en direction des « présides », les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, et à l'Ouest, à destination là encore de possessions espagnoles, les îles Canaries. Il y a là sans doute un risque de tension avec une Union européenne de plus en plus sensible à cette question et un équilibre à retrouver, le Maroc ayant un statut de coopération privilégiée avec l’Union.

Le royaume chérifien vit par ailleurs une crise diplomatique importante avec son voisin algérien puisque les relations diplomatiques sont rompues et la frontière fermée. C’est bien sûr la conséquence du soutien apporté par l’Algérie à un Front Polisario qui a multiplié les gesticulations depuis un an, mais, au-delà, celle de la crispation d’un pouvoir algérien à la légitimité vacillante, réduit à accuser le Maroc d’avoir été la cause des incendies de cet été en Algérie… Le souverain marocain a pourtant de nombreuses fois tendu la main à l’Algérie, sachant combien cette division du Maghreb coûte à la région en points de croissance.

Mais il faut noter que cette colère algérienne naît aussi des succès diplomatiques du Maroc. C’est le cas sur une scène africaine où Mohammed VI a multiplié les voyages pour créer une coopération Sud/Sud à destination notamment – mais pas seulement – de l’Afrique de l’Ouest, avant de faire revenir son pays dans l’Union africaine. C’est le cas aussi dans les rapports du Maroc avec des États-Unis qui ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara. Et c’est enfin le cas avec Israël, dont le ministre de la Défense revient d’une visite officielle au royaume chérifien.

La situation géostratégique du Maroc est celle d’un pôle de stabilité dont l’influence politique, économique et religieuse dépasse largement ses frontières, pour s’étendre de manière évidente en Afrique de l’Ouest, mais aussi celle d’un partenaire traditionnel des pays occidentaux sur les plans économique ou militaire. C’est pourquoi il importe de suivre de près l’évolution de ce pays dans les années qui viennent.

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