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Les inégalités vont-elles augmenter à cause de la technologie comme le pense Paul Krugman ?
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Inégalités 2.0

Les inégalités vont-elles augmenter à cause de la technologie comme le pense Paul Krugman ?

Le prix Nobel d'économie, Paul Krugman, estime que les inégalités reposent aujourd'hui sur une nouvelle classification : ceux qui peuvent investir dans les nouvelles technologies et les autres.

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer, directeur de la publication du bimensuel Desk Russie (https://desk-russie.eu/), spécialiste des questions internationales et stratégiques, est enseignant à Sciences Po Paris. Il dispose aussi d'un blog sur les questions internationales et stratégiques : Tenzer Strategics (https://tenzerstrategics.substack.com/). Il est également l'auteur de trois rapports officiels au gouvernement et de 22 ouvrages. Il est non-resident senior fellow au Center for European Policy Analysis (CEPA).

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Dans un récent entretien avec Business Insider, Paul Krugman explique que les années 2000 ont vu un tournant dans la formation des inégalités : elles n’opposent plus fondamentalement, dit-il, les travailleurs très qualifiés et les autres, mais les détenteurs du capital des entreprises de haute technologie et les travailleurs en général. Ce mouvement serait appelé à s’amplifier encore au cours du XXIe siècle. En fait, le prix Nobel d’économie a raison sur le fond, mais il convient à la fois d’inscrire cette évolution dans un mouvement et de percevoir que l’ancien mode d’installation des inégalités n’a pas entièrement disparu. Surtout, il importe de percevoir les conséquences de ce changement sur les données fondamentales de compétition entre les nations.

D’abord, ce que décrit Krugman correspond à une réalité dont nous n’avons pas encore pris conscience. La croissance et la compétitivité dans le monde de demain exigeront de plus en plus de capitaux. S’il existe et continuera d’exister des PME de haute technologie performantes, le développement industriel de ces technologies exigera de plus en plus d’investissements lourds non seulement en termes de fabrication, mais aussi de recherche en amont et de commercialisation au niveau mondial, ne serait-ce que pour amortir les coûts et demeurer dans la course. Rester à la pointe de l’innovation requerra une faculté de mobilisation permanente de capitaux toujours plus importants. Le small is beautiful sera de moins en moins vrai, mais s’il continuera d’exister des secteurs de niche.

Ce phénomène conduira à une accentuation des inégalités entre des « capitalistes » d’un nouveau genre, capables de lever des capitaux, mais qui deviendront de plus en plus riches eux-mêmes, creusant ainsi les inégalités avec le monde salarial. Ces capitalistes devront maîtriser l’ensemble de la chaîne, depuis le projet porté par une recherche de plus en plus coûteuse jusqu’à la diffusion à l’échelle mondiale. Cette dimension d’intégration est déterminante. Sans doute faut-il sur ce point compléter l’analyse de l’économiste américain en observant que ce mouvement n’est pas seulement lié à l’innovation technologique, mais aussi aux exigences de massification des nouveaux marchés, ce qui impose aussi une capacité d’imposer des normes, des standards et des pratiques. Au-delà des technologues, il faudra déployer des armées d’avocats et de lobbyistes et déployer des actions de communication sur une vaste échelle. Il n’est pas fortuit, pour ne prendre que cet exemple, que dans le secteur du conseil, de l’ingénierie et du droit, les entreprises les plus profitables aient désormais une taille mondiale et soient fortement capitalisées.

En même temps, cette réalité nouvelle ne supprime pas, au sein du salariat lui-même, l’ancien système qui creuse les inégalités entre ceux qui peuvent comprendre, utiliser et inventer ces nouvelles technologies et, de manière générale, s’affrontent au marché mondial et à ses exigences et les autres. Le monde de demain sera un monde où les inégalités se creuseront, même si l’on peut et doit espérer que la misère se réduira. En termes de politique publique, cette situation requiert à la fois une ouverture à la globalisation et à la réalité de la compétition – ceux des pays qui ne le feraient pas verront leur revenu par tête se réduire – et une capacité à donner l’accès aux métiers d’avenir à des couches de la population qui en restent écartées. La manière de faire évoluer la division qu’instaure la mondialisation entre les in et les out, les inclus et les exclus, restera le sujet politique, économique et social majeur. Politique, car il peut conduire à accroître les insatisfactions et le sentiment de révolte. Economique, car la capacité à faire grossir la part de ceux qui participent au système-monde sera un gage de prospérité pour l’avenir. Social, car nul Etat ne peut durablement renforcer sa compétitivité globale si le nombre de laissés-pour-compte en son sein est élevé.

Enfin, cette nouvelle réalité que décrit Krugman ne doit pas être comprise d’abord comme une réalité nationale, mais comme un phénomène qui engage la compétition et, partant, la formation des inégalités entre les nations, et pas uniquement entre le capital et le travail. Ce qui fera demain la force des Etats sera la capacité de disposer de quelques grands de la technologie, favorisés par un environnement économique et juridique favorable, capables de lever des capitaux, de consacrer une grande partie de ceux-ci à des investissements de recherche lourds sur plusieurs années et de diffuser rapidement les produits les plus innovants sur le marché mondial. Ces pays devront bien sûr être capables de produire des dirigeants visionnaires capables de comprendre quels seront les usages du futur – comme Steve Jobs pour Apple et les concepteurs japonais de la voiture qui se pilote elle-même dont Krugman donne l’exemple – et de transformer leurs idées en pratiques et en produits. L’Europe en sera-t-elle capable ?

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