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Un responsable local des frontières montre une carte de la région de la Caspienne le 28 novembre 2003 sur le mur d'un centre de détention pour immigrés de Kiskunhalas, à quelque 40 km au nord de la ville frontalière hongro-serbe de Kelebia
Un responsable local des frontières montre une carte de la région de la Caspienne le 28 novembre 2003 sur le mur d'un centre de détention pour immigrés de Kiskunhalas, à quelque 40 km au nord de la ville frontalière hongro-serbe de Kelebia
©ATTILA KISBENEDEK / AFP

Territoires

Les frontières, cet héritage politique de plus en plus paradoxal

Les frontières se transforment et se recréent sans cesse. Nous semblons les voir disparaître parce qu’elles s’invisibilisent. Hugo Billard et Frédéric Encel publient « Atlas des frontières : retour des fronts, essor des murs » aux éditions Autrement.

Hugo Billard

Hugo Billard

Professeur d’histoire géographie et géopolitique en prépa ECS dans un grand lycée parisien, diplômé d’histoire et de géographie, membre de jurys des concours des grandes écoles, Hugo Billard est directeur de nombreux ouvrages de géopolitique pour les classes préparatoires (Ellipses, PUF). Il est l’auteur de l’atlas de référence Mon Atlas de prépa  et de l'Atlas des frontières, retour des fronts, essor des murs aux éditions Autrement (2018 et 2021).

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Atlantico : Vous publiez un « Atlas des frontières, retour des fronts, essor des murs » aux éditions Autrement avec Frédéric Encel et Paul Gallet. Les attentats du 11 septembre ont créé de nouvelles frontières, symboliques, entre la zone du djihad et la zone de l’Occident. Quels en sont les principaux enseignements ? Dans un monde complexe et aux nombreux flux migratoires, les frontières peuvent-elles aussi être dans les têtes ? Ou au sein des Etats avec des territoires atomisés ?

Hugo Billard : Les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas créé de nouvelles frontières. Ils ont fait comprendre aux États-Unis que leur territoire ne pouvait plus vivre dans l’illusion de sécurité créée par la fin de la guerre froide, et obligé les opinions publiques et les gouvernements occidentaux à ré-envisager leurs territoires non comme des espaces préservés, ce qu’ils n’ont jamais été, mais comme des fronts actifs des conflits du Moyen-Orient, et notamment du djihadisme. Notre mémoire est fragile, et nous oublions que les années 1970, 1980 et 1990 ont vu, en France par exemple, une série d’attentats étendre dans notre pays la guerre civile libanaise, le conflit israélo-palestinien et la guerre civile algérienne. Menés surtout par des nationalistes arabes dans les années 1970-1980, puis par des islamistes massivement à partir des années 1990, ces attentats faisaient de l’Europe un territoire d’extension des conflits au Moyen-Orient. Par ailleurs, les attentats de 2001 ne sont pas le premier attentat islamiste sur le sol américain : en février 1993, un premier attentat contre le World Trade Center avait fait 6 morts et plus de 1000 blessés. Nous oublions vite, mais les images et le caractère technique et médiatique spectaculaire des attentats du 11 septembre ont fait de 2001 une frontière politique et mentale : la distance n’est plus une garantie de protection. Que les frontières mentales se transforment et rétrécissent est un constat que connaissent tous les territoires en conflit : les populations de religion musulmane, et par extension les populations arabes, sont vus en Occident comme des instruments possibles d’attentats par des opinions publiques chauffées à blanc par les démagogues. Nous oublions que la très grande majorité des attentats djihadistes touchent les États que les djihadistes considèrent comme des fronts à repousser (zone saharo-sahélienne, Nigéria, Malaisie/Indonésie), et que sur le temps long ce sont les pays dont la population est majoritairement musulmane qui subissent la quasi-totalité des attentats djihadistes. Il ne s’agit pas de comparer Moyen-Orient et Occident, ce serait absurde, mais de constater que les frontières d’extension du djihadisme se font autant à grande échelle (un quartier, une ville, une région), comme en Syrie, en Irak, à Gaza, en Afghanistan, qu’à l’échelle continentale, en utilisant un discours qui essentialise « le musulman » face au « chrétien », au « croisé ». Les mots font des morts, lorsque les tensions créées par le risque djihadiste divisent les populations et interrogent la légitimité de la présence de populations récemment immigrées, qui deviennent les boucs émissaires de nos nouvelles frontières mentales. Seules la police, la justice et l’école peuvent aplanir ces nouveaux murs, à condition de mettre en avant des politiques publiques d’ascension sociale dans les quartiers-cibles de recrutement des djihadistes de l’intérieur. L’itinéraire de la famille Clain, quatre convertis, est emblématique de ces franchissements individuels de frontières à la fois sociales, religieuses et politiques, qui font d’une famille venue de l’Orne et de la Réunion, baignant dans un milieu catholique, un des instruments de l’État Islamique. Les frontières franchies sont individuelles et peu visibles pour les services de lutte antiterroriste.

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La ligne Durand qui définit la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan est largement responsable des conflits puisque les Pachtouns sont séparés par une frontière étatique qui n’a aucun sens sur le plan tribal. Idem en Afrique et notamment au Sahel. Et on sait ce qu’il en est des frontières du Proche-Orient, entre la Syrie, l’Irak etc. Ces frontières ont une centaine d’années. Combien de temps serons-nous poursuivis par le péché originel de leur tracé ?

Attention à bien comprendre une chose. Les tracés des frontières correspondent aux intérêts de ceux qui les ont dessiné lors de l’empire colonial britannique, puis à nouveau en 1948 lors de l’implosion des Indes. Elles ne correspondent pas aux frontières d’une nation, sur le modèle de l’État occidental, mais ont séparé politiquement des populations qui continuent d’échanger. Ces frontières sont des zones poreuses, très difficiles à surveiller. Il ne faut pas penser que la frontière afghano-pakistanaise ressemble aux frontières des Etats occidentaux. Les solidarités tribales se moquent des frontières des Etats, qui ne sont solides et surveillées qu’à la condition que les États soient eux aussi solides et disposent des moyens de cette surveillance. Le djihadisme saharo-sahélien se joue des frontières politiques entre l’Algérie, le Mali, le Niger, la Libye. Le désert ne marque que peu les frontières politiques. Ce sont les frontières idéologiques, les solidarités claniques, les itinéraires individuels, qui regroupent et font circuler marchandises, hommes, matériels et conflits. Plus personne, en réalité, ne reproche aux Européens les tracés des frontières, que les Etats concernés ont repris, parfois renégocié à la marge avec leurs voisins, mais n’ont pas cherché à retracer. En 1963, l’Organisation de l’Unité Africaine, puis en 2002 l’Union Africaine, ont décidé de ne pas remettre en cause les frontières tracées par les colonisateurs. Ce sont les tensions politiques intérieures, l’usage de notions politiques opportunistes (l’ivoirité par exemple), les passages non contrôlés de frontières pour fuir un génocide (frontière Rwanda/RDC), des massacres (frontières Soudan/Tchad, Ethiopie/Soudan), qui matérialisent la frontière politique comme un problème. En réalité, sauf quelques exceptions rares, c’est plutôt à l’intérieur de nos sociétés occidentales qu’il faut chercher ceux qui attaquent les frontières issues de l’influence européenne et le « péché originel de leur tracé » dont vous parlez.

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On a beaucoup répété tout au long du XXe siècle qu’il était préférable de préserver des frontières établies plutôt que de chercher à mieux les adapter aux réalités ethniques, politiques ou économiques. Ce précepte est-il toujours valable au XXIe siècle ?

Les frontières politiques ont peu bougé, hors les transformations de tracés issus des guerres mondiales, et l’explosion de l’Empire soviétique. La coopération entre Etats est la réponse apportée aux tensions économiques, et à leurs effets politiques et ethniques. La Communauté Économique Européenne, puis l’Union européenne, mais aussi les coopérations économiques plus simples de l’ALENA, en Amérique du Nord, du MERCOSUR, en Amérique du Sud, de l’ASEAN en Asie orientale, ont été des réponses aux nécessités créées par la croissance démographique et les tensions ethniques aux frontières. L’enrichissement collectif est un outil, certes insuffisant, d’apaisement des tensions géopolitiques. L’essor de la gouvernance mondiale (ONU), la multiplication des traités internationaux, des tribunaux d’arbitrage des frontières terrestres et maritimes (La Haye, Kingston, Genève), l’influence des grandes puissances pour éviter des conflits entre leurs alliés, ont accéléré les échanges économiques et créé les conditions d’un apaisement des tensions frontalières traditionnelles. En 2018, le Maroc a réintégré l’Union Africaine et son contrôle du Sahara occidental n’est plus vu comme un obstacle à sa présence dans son organisation. L’Algérie se sert de l’outil sahraoui lorsqu’il a besoin d’utiliser le nationalisme pour des raisons de politique intérieure. Les modifications de frontières étaient le fruit des guerres, et le sont toujours à la marge, comme l’a montré le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan cette année, mais les frontières, à l’échelle mondiale, changent plutôt de densité et d’identité : moins politiques, plus économiques. Dans ce cadre, inutile de créer ou recréer des oppositions stériles. Si des soldats chinois et indiens s’affrontent régulièrement, et sans grands dommages, c’est plus pour des raisons d’affirmation nationaliste que pour aboutir à des modifications de tracés dans des zones plutôt peu peuplées. En revanche, les fronts polaires et spatiaux peuvent devenir, à terme, des zones de conflits qui redéfinissent des frontières. Mais qui voudra mourir pour le pôle Nord ?

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Dans votre ouvrage, vous évoquez le fait que nous « semblons vivre le temps de la disparition des frontières » à travers l’apparence d’un monde globalisé aux territoires progressivement ouverts à tous. Cette apparence est-elle trompeuse ? Assistons-nous à un retour, à un choc ou à la fin des frontières ? Les frontières sont-elles devenues un manifeste politique ? Le dérèglement climatique va-t-il mettre fin aux frontières ? 

Les frontières ne disparaissent pas. Elles existent toujours, se transforment et se recréent sans cesse à toutes les échelles et sur tous les sujets. Nous « semblons » les voir disparaître parce qu’elles s’invisibilisent, mais les inégalités économiques et sociales créent des zones attractives et des zones répulsives, comme les tensions géopolitiques lointaines peuvent faire de certains quartiers proches de chez nous des territoires considérés comme plus dangereux qu’avant. Tout est le fruit de perceptions changeantes.Lorsqu’en 2015 et 2016 les tensions liées aux flux migratoires en Europe ont inquiété les Etats, plusieurs pays ont décidé de suspendre les accords de Schengen quelques semaines, et les frontières sont redevenues visibles. Nous assistons en réalité à un paradoxe : les enjeux sont de plus en plus globalisés, ce qui implique des décisions collectives qui dépassent les frontières (dérèglement climatique, gestion des mers, conquêtes spatiales), mais nos univers mentaux restent en partie encadrés par une culture qui fait de la frontière politique ou de la frontière culturelle une limite au-delà de laquelle nous pouvons nous sentir en danger. Plus qu’un manifeste politique opportuniste, je dirais plutôt que la frontière est le révélateur du trouble dans nos identités culturelles et dans le regard que nous portons sur la conflictualité du monde et notre capacité à l’affronter.

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Hugo Billard et Frédéric Encel viennent de publier « Atlas des frontières : retour des fronts, essor des murs », aux éditions Autrement.

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