Les effets pervers d'une France qui ne veut plus punir ses citoyens | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Les effets pervers d'une France qui ne veut plus punir ses citoyens
©Reuters

Bonnes feuilles

Les effets pervers d'une France qui ne veut plus punir ses citoyens

Au fil des décennies, la gifle, la fessée et les heures de colle sont devenues politiquement incorrectes. Aujourd'hui proscrite au profit d'une déresponsabilisation totale, la punition n'est-elle pas pourtant le préalable à une justice véritablement juste ? Extrait de "Apologie de la punition", Emmanuel Jaffelin, éditions Plon (1/2).

Emmanuel  Jaffelin

Emmanuel Jaffelin

 Emmanuel Jaffelin est un philosophe et écrivain français. Il prône l'émergence d'une nouvelle éthique dans son principal ouvrage, Éloge de la gentillesse Bourin Editeur 2011. Il est aussi professeur de philosophie au Lycée Maurice Genevoix de Montrouge, ainsi qu'au Lycée Lakanal de Sceaux.

 

Voir la bio »

Nos démocraties, qui peuvent représenter des oasis de douceur au regard d’autres régimes dans le monde ou d’autres périodes de l’histoire européenne, développent en réalité une idéologie profondément anxiogène. Le citoyen dresse l’inventaire de ses failles en imaginant sa faillite ou sa défaillance au lieu de colmater les fissures au profit d’un projet d’une plus grande envergure. De toute évidence, une telle société qui remplace les soldats par les drones, la prudence par l’assurance, le danger par le risque finit logiquement par substituer la victime à la victoire, l’infantilisation à l’enfant, le jeunisme à la jeunesse, les maisons de retraite et les hôpitaux aux crèches et aux écoles, l’anxieux au joyeux.

Loin du bouc émissaire sur le dos duquel se soude encore aujourd’hui une population, nous constatons que nos démocraties se fondent désormais sur l’idée d’un citoyen qu’il faut protéger de toutes les misères du monde. Il s’agit de tisser le lien social, non en sacrifiant une victime expiatoire – « malheur à celui par qui le scandale arrive » –, mais en sanctifiant la victime potentielle que chaque citoyen est devenu. Certes, René Girard défend l’idée selon laquelle « la compétition victimaire » est le fruit de la culpabilité d’avoir désacralisé le monde et de la crainte du surgissement d’une nouvelle crise faisant apparaître de nouveaux boucs émissaires à sacrifier : « Tant que la pensée moderne ne comprendra pas le caractère formidablement opératoire du bouc émissaire et de tous ses succédanés sacrificiels, les phénomènes les plus essentiels de toute culture humaine continueront à lui échapper. » De son côté, Nietzsche nous expliquerait que le fait de se considérer comme une victime exprime une vitalité déficiente, une volonté de puissance négative : « S’abstenir mutuellement de s’offenser, de se violenter, de s’exploiter, reconnaître à la volonté d’autrui autant de droits qu’à la sienne, voilà des principes qui, en un sens grossier, peuvent engendrer de bonnes mœurs entre les individus [...] Mais si on songeait à étendre ce principe, voire à en faire le principe fondamental de la société, celui-ci se révélerait bien vite pour ce qu’il est : la négation de la vie, un principe de dissolution et de déchéance. »

Etranges démocraties qui ont insensiblement glissé de la responsabilité à la victimité. L’enfer c’est les autres affleure dans cette idéologie de la victimité, non pas parce que le regard d’autrui me fige dans la honte, mais parce que le risque viendrait de lui. Ne plus répondre de mes actes, mais accuser l’empiètement de l’autre dont la liberté est source d’inconnu, de risque, de danger, de menace. Le citoyen des démocraties n’est plus un actionnaire comme à Athènes, un contractuel comme dans le droit moderne, mais ce gestionnaire de risques prévoyant tous les dangers qui le menacent : accidents, chômage ou faillite, maladie, divorce, impôts, sans parler de l’injure. Avant même d’être touché, il se vit comme un grand blessé ou, plus exactement, se v(o)it dans la crainte de l’être. Quoi qu’il en soit de l’origine de cette idéologie de la victimité, aboutissement de la pratique sacrificielle (René Girard) ou manifestation d’une volonté de vivre déficiente (Nietzsche), elle plonge les racines des relations sociales dans le fantasme d’une menace dont l’individu doit être protégé. De toute évidence, il y a un lien entre ces spectateurs qui regardent des crimes tous les jours sur un écran et le fait qu’ils se ruent en France chez l’assureur et en Amérique chez l’armurier. Se penser comme victime potentielle revient à poser sur la vie un regard apeuré et, logiquement, à renvoyer la punition à un monde dépassé.

Extrait de "Apologie de la punition", Emmanuel Jaffelin, (Plon éditions), 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !