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Les banques chinoises sont confrontées à une importante crise.
Les banques chinoises sont confrontées à une importante crise.
©JOHANNES EISELE / AFP

Restrictions pour les clients

Les Chinois sont en pleine panique bancaire et personne ne s’en préoccupe dans le reste du monde

Des banques chinoises commencent à montrer des signes d’insolvabilité. Ces banques empêchent notamment les retraits en espèces. Environ 1,49 milliard de dollars de dépôts sont bloqués par les banques en Chine.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Les banques locales en Chine commencent à montrer des signes d’insolvabilité, des clients désespérés ont même déclenché plusieurs manifestations dans différentes régions du pays. Selon les habitants qui protestent, les banques empêchent les retraits en espèces. Environ 1,49 milliard de dollars de dépôts sont bloqués par les banques. Comment expliquer cette situation ? Dans quel état sont les banques chinoises ?

Michel Ruimy : Les autorités chinoises ont adopté, depuis quelques années, une démarche résolue d’assainissement du secteur financier en incitant les établissements à limiter le recours au « shadow banking » (financement de l’économie en dehors du système bancaire traditionnel), dont le développement avait pris des proportions inquiétantes. Dans cet environnement, l’impact des stricts confinements de ces derniers mois, en lien avec la pandémie du coronavirus, pèse de plus en plus sur l’économie, notamment sur l’activité bancaire en affectant la qualité des créances (hausse sensible des créances douteuses) et les résultats (baisse des profits).

L’état de santé des enseignes financières du pays est ainsi peu encourageant d’autant que le dépôt de bilan de la Boaschang Bank (août 2020), la première liquidation de l’histoire de la nation depuis 2001, a remis en avant les préoccupations concernant la santé du secteur bancaire, et plus précisément celles sur les nombreuses petites et moyennes banques locales.

Dans ce contexte, récemment (mi-avril), six banques ayant des succursales dans les provinces du Henan (4) et de l’Anhui (2) ont suspendu leurs services de banque en ligne et de banque mobile au motif officiel d’une mise à niveau du système. Cette situation a engendré une « panique bancaire ». Les déposants se sont précipités dans les agences bancaires locales, pour s’entendre dire qu’ils ne pouvaient pas effectuer d’opérations physiques, notamment des retraits de fonds, mais également à partir de leurs comptes en ligne, d’applications mobiles et de plateformes tierces.

Face à cette situation de nombreux Chinois se sont rués dans les banques, générant un phénomène de « bank run ». Le choix de certaines banques chinoises ne renforce-t-il pas la situation de panique bancaire à travers le pays ?

Les provinciaux chinois ont culturellement une certaine réticence / aversion à déposer leur épargne dans une banque. Les établissements ont réussi dans leur entreprise notamment en garantissant les dépôts de leur clientèle. Toutefois, les difficultés actuellement rencontrées, plus spécifiquement par les institutions municipales du Henan, ont généré une grande inquiétude au sein de la population qui remet en cause la confiance qu’elle leur témoignait mais aussi, dans une certaine mesure, envers l’Etat et les autorités de supervision.

En conséquence, la banque centrale chinoise a publié, fin avril, une déclaration indiquant qu’elle coopérera avec les régions concernées pour protéger les droits financiers des consommateurs. Quant à l’autorité de supervision des systèmes bancaire et assurantiel, elle a révélé qu’elle enquêtait sur des activités frauduleuses menées par le Henan New Fortune Group, principal actionnaire des quatre banques (détournement de fonds publics par le biais de collusions internes et externes)… tout en ne mentionnant pas la situation des deux banques de la province de l’Anhui.

Cette crise est-elle le signe de la perte de confiance de plus en plus de Chinois vis-à-vis de leurs institutions financières et bancaires (notamment après le scandale de China Evergrande) ?

Si les confinements stricts liés à la crise sanitaire ont suscité la colère, le phénomène le plus marquant de ces dernières années a été la perte de confiance progressive des Chinois envers leur système financier. A cet égard, les difficultés rencontrées par le groupe China Evergrande, spécialisé dans la construction et la vente d’appartements résidentiels dans les villes chinoises de deuxième et troisième rangs, a renforcé cette méfiance, les résidents risquant de perdre leurs économies utilisées comme dépôts pour l’achat de leur logement.

Pour restaurer la confiance des investisseurs et minimiser les dommages économiques, les autorités doivent éliminer tout doute quant à leur volonté de faire le nécessaire pour contenir les retombées potentielles d’un défaut d’Evergrande, estimées à 300 milliards de dollars.

Mais trois sources d’incertitude pourraient grandement en amplifier l’impact négatif sur le reste de l’économie chinoise. Tout d’abord, un effet d’entraînement psychologique sur les autres promoteurs immobiliers qui, comme Evergrande, utilisent la dette pour financer leurs opérations. Si les prêteurs potentiels s’inquiètent des difficultés du secteur immobilier, de nombreuses entreprises risquent de constater que leur financement s’épuise. Ces craintes de faillites dans le secteur entretiennent des prophéties autoréalisatrices. Ensuite, il y a l’emprise d’Evergrande sur le système financier chinois et sur le « shadow banking ». Si l’étendue des emprunts de l’entreprise auprès des banques et des institutions financières non bancaires est facile à découvrir et à documenter, les canaux et l’ampleur des divers effets indirects sont plus incertains car plus complexes. Enfin, et peut-être la plus importante source d’incertitude, est de savoir si les autorités peuvent empêcher un effondrement financier généralisé si le problème d’Evergrande se transforme en crise systémique.

Quelle qu’en soit la cause, ces faits soulèvent de sérieuses questions parmi la population sur la santé du système financier chinois et de la surveillance réglementaire. La préoccupation la plus immédiate, cependant, est la perspective d’une contagion, qui pourrait voir la ruée vers les banques (jusqu’à présent) uniquement rurales, s’étendre aux grandes villes.

Pourquoi cette crise bancaire en Chine, qui pourrait déboucher sur une crise monétaire, est relativement ignorée à travers le monde ? Le pouvoir chinois parvient-il à juguler la contestation des Chinois face à ces difficultés bancaires empêchant l’Occident de voir l’ampleur du phénomène ?

A un moment où l’économie chinoise ralentit fortement, et où le secteur privé manque cruellement de financements, les autorités sont désormais confrontées à un dilemme. Elles souhaitent préserver la crédibilité de leur démarche d’assainissement mais ne peuvent priver le secteur bancaire de liquidités.

De plus, dans un contexte où les problématiques énergétiques et alimentaires débouchant sur de hauts niveaux d’inflation préoccupent les pays occidentaux et où l’information sur la situation domestique de la Chine est cadenassée, la prise en compte réelle de la situation économique de l’empire du Milieu par le reste du monde est devenue aujourd’hui secondaire mais aussi difficile d’autant que le ratio Dette publique / PIB du pays, en 2021, apparaît beaucoup plus bas (70%) que celui des États-Unis (133%), du Japon (257%) et de la France (115%) et lui procurerait la capacité fiscale de faire face à une crise potentielle.

Mais, n’oublions pas que 2022 apparaît comme une année importante sur le plan politique chinois. Le Parti communiste tiendra son XXème Congrès cet automne, au cours duquel Xi Jinping devrait être reconduit pour un troisième mandat de cinq ans à sa tête, la limite des deux mandats mise en place par Deng Xiaoping ayant été abolie. Il est donc nécessaire, pour le prétendant, de stabiliser la croissance, d’éviter la remontée publique de tout dysfonctionnement, de toute contestation de la Société… Si, fin mai, des images ont émergé sur les médias sociaux montrant de nombreuses manifestations devant des agences bancaires, ces évènements ont été rarement relayées et / ou mentionnés dans la presse.

Quels sont les risques éventuels de cette crise pour le système bancaire mondial ? Quelles pourraient être les conséquences pour l’économie mondiale si la consommation en Chine et les entreprises chinoises venaient à être perturbées par ces difficultés bancaires ?

La montée de la Chine en tant que puissance économique mondiale a suscité des inquiétudes quant au fait qu’une crise dans le secteur bancaire chinois pourrait entraîner une récession mondiale similaire à la crise financière mondiale de 2007-2008.

Alors que de nombreux analystes pensaient que le système bancaire chinois était largement immunisé contre la crise d’Evergrande, des fissures commencent à apparaître. Il est certain que l’absence d’informations sur les signes d’une panique bancaire en Chine est quelque peu surprenante et peu rassurante. Si cette ruée vers les banques s’intensifie, les marchés mondiaux déjà volatiles pourraient être confrontés à un événement de type « cygne noir » encore plus important qu’Evergrande.

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