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Le salaire des fonctionnaires stagne... mais qu’en est-il de celui des autres ?
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Le salaire des fonctionnaires stagne... mais qu’en est-il de celui des autres ?

Selon les chiffres publiés par l'Insee jeudi 8 août, le salaire net moyen des fonctionnaires a baissé en 2010 et en 2011. Il s'agit d'une baisse en euros constants, ce qui signifie en fait que les salaires ont progressé moins vite que l'inflation.

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer

Jean-Yves Archer est économiste, spécialisé en Finances publiques. Il dirige le cabinet Archer, et a fondé le think tank économique Archer 58 Research.
 
Né en 1958, il est diplômé de Sciences-Po, de l'ENA (promotion de 1985), et est titulaire d'un doctorat en Economie de l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
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Le 8 Août 1998 – il y a donc très exactement quinze ans – la ministre de la Solidarité d'alors, Madame Martine Aubry, était citée par un article de L'Humanité qui lui reprochait sa circulaire du 30 Juillet 1998 qui indiquait : "La modération salariale est l'une des conditions d'une bonne mise en œuvre de la réduction du temps de travail dans les organismes de Sécurité sociale". En premier lieu, il est donc opportun de garder à l'esprit que les 35 heures payées 39 se sont accompagnées de la fameuse notion de "modération salariale" tant dans le public que dans le privé.

Une des premières conséquences a donc été le tassement du pouvoir d'achat car nul ne saurait nier – même si comme nous, il ou elle est attaché(e) à la construction européenne – que le passage à l'euro a entraîné des comportements inflationnistes, notamment dans les produits courants. Si un écran plat coûte effectivement tendanciellement moins cher, une baguette de pain ne devrait pas coûter près de 6 Francs si l'indice INSEE daignait nous confier, de manière citoyenne, ses clefs de pondération. Cette inflation vécue et subie est une réalité qui érode le pouvoir d'achat.

Parallèlement, le mécanisme législatif d'augmentation légale du SMIC cumulé avec la très faible hausse des salaires situés juste au-dessus du seuil du SMIC a eu un effet démotivant pour nombre de travailleurs qui se sont sentis " rattrapés" là où ils attendaient des rattrapages. Cette asymptote qui a concerné les moyens salaires explique nombre de cas de démotivations au travail.

Après la modération issue des 35 heures, le tassement de certains pans de l'échelle des salaires, l'inflation subie et mal appréhendée, il faut noter un quatrième phénomène rencontré en Europe de l'Ouest : les 10% les plus pauvres tendent à le devenir davantage. A l'opposé, les 10% les plus riches deviennent de plus en plus fortunés. En clair, le premier et le dernier des inter-déciles divergent de plus en plus. Bien évidemment, la crise de 2008 et les difficultés de certaines entreprises expliquent la quasi-stagnation des salaires mais là encore, il est essentiel de retenir que certaines catégories socio-professionnelles sortent très bénéficiaires de la mondialisation et pas seulement les traders et autres virtuoses de la finance.

Ces premières précisions étant apportées, il se pose une question non dénuée d'importance : il est acquis que le salaire des fonctionnaires serait stagnant mais comment comparer son évolution avec celui des travailleurs du secteur privé ?

Tout d'abord, il est une idée largement répandue : celle du gel des rémunérations dans l'univers public. Ainsi, selon une récente étude de l'INSEE, le traitement des fonctionnaires a baissé, en pouvoir d'achat, en 2011. Il s'agit donc d'une baisse par non-alignement du point d'indice sur la hausse générale des prix. Il ne s'agit nullement (comme en Espagne, Italie, Grande-Bretagne et Grèce) d'une baisse des traitements (et pensions). Selon les catégories, la fonction publique territoriale aurait vu ses agents subir une baisse de 0,8%, 0,6% pour les hospitaliers et 0,1% pour la fonction publique d'Etat. Ces chiffres sont évidemment une marque de solidarité avec le reste du pays qui traverse la crise et l'expansion du chômage mais ils appellent trois remarques à valeur de correctif. Dans un premier temps, il est rare que l'INSEE soit en mesure d'intégrer à ses calculs les diverses primes ou avantages très spécifiques à certains segments d'activité de nos trois fonctions publiques. De plus, l'INSEE n'est pas en mesure d'établir une comparaison digne des pré-requis des indicateurs de Walliser (pourtant énoncés dès 1975) et il n'est pas illégitime de contester ces conclusions qui n'intègrent pas le GVT : glissement vieillissement technicité. Autrement dit, l'avancement de catégories statutaires et autres bonifications de traitements. Enfin, si cette étude faisait totalement sens, pourquoi la Cour des comptes reprocherait-elle à l'Etat et aux collectivités territoriales de ne pas assez maîtriser leurs charges de personnels ? On voit bien qu'il faut impérativement souligner la grande inégalité qui règne au sein de la rémunération des fonctionnaires : certains tirent leur épingle du jeu, d'autres ont des supérieurs hiérarchiques qui ont des oursins dans les poches et ne gratifient pas le travail fait. D'où de réels problèmes de pouvoir d'achat pour des milliers d'agents.

Cette question du pouvoir d'achat se retrouve fort logiquement dans le secteur privé où il y a depuis près de deux ans un découplage entre l'indice des prix et la hausse des salaires. Bien des salariés sont en repli de pouvoir d'achat comme il l'a été relevé, au niveau national, par l'INSEE pour l'année 2012. En effet, ceci confirme une tendance engagée dès 2008. Alors que la hausse des salaires bruts était de 3% en moyenne pour les années 2005 – 2008, cette hausse a été ramenée à 1,5% entre 2009 et 2011.

L'année 2013 ne s'annonce guère plus favorable – il y a aura donc repli du pouvoir d'achat des deux secteurs - puisque la France conjugue à la fois une forte "modération salariale" (sic Madame Aubry, 1998) et des prélèvements fiscaux significatifs ce qui altère la notion de salaire net et surtout de revenu disponible après impôts et taxes. Sur ce point, il y a convergence entre le public et le privé qui ont pâti de la politique pro-cyclique frontale des Pouvoirs publics.

La méso-économie – l'analyse sectorielle – enseigne que les évolutions salariales ne sont pas identiques selon les secteurs. Si vous êtes un sous-traitant d'Airbus, vous avez davantage d'espoir de voir votre salaire évoluer que si vous êtes dans la plasturgie automobile. Autrement dit, nous estimons important de souligner qu'une lecture nationale de l'évolution des salaires du privé ne peut qu'aboutir à une vision très imparfaite de la réalité du terrain. Il faut bâtir une matrice regroupant la taille des entreprises, leur secteur d'appartenance, leur degré intrinsèque de compétitivité (si le produit est bien placé en effet-prix, la direction pourra envisager une hausse des salaires), la qualité de leur facteur résiduel (Malinvaud) au sein de leurs facteurs de production, etc.

Au plan macro-économique, il faut hélas aborder les conditions opérationnelles de reprise d'un emploi. Après le chômage, nombre de salariés du privé sont dans l'obligation d'accepter une classification moindre ou un salaire " tassé " qui n'inclut plus leur ancienneté et leur pleine valeur. Ce chiffre est important, nous le savons tous, mais il échappe à l'observateur qui ne regarde que l'évolution des salaires du privé. Ainsi, nous soutenons ici que l'érosion des salaires du privé est plus importante que les études ne le démontrent pour l'instant. Sous 18 à 24 mois, différents instituts dont l'INSEE auront à conclure sur cette épineuse question qui fausse le dialogue social actuel.

Pour conclure, la crise suggère une comparaison entre traitements du public et salaires du privé (puisque les salariés représentaient près de 91% de la population active en 2008) mais elle impose aussi de réfléchir au fort tassement des revenus de certaines professions libérales, de certains auto-entrepreneurs et surtout des exploitants agricoles qui ont presque fait un bond en arrière de plusieurs décennies en matière de revenus couplés au mot terrible d'endettement personnel.

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