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Recep Tayyip Erdogan
©ADEM ALTAN / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Le problème Erdogan

La position et la stratégie de Recep Tayyip Erdogan sur la scène internationale ont ravivé les tensions en Europe et avec de nombreuses nations (la Grèce, l'Arménie) et des dirigeants étrangers (le président Emmanuel Macron). Dov Zerah décrypte les choix et les conséquences des actions du dirigeant turc.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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L’espace euro-méditerranéen est en effervescence à cause de la posture d’ERDOGAN. Pour faire face aux difficultés économiques, aux contestations de son autoritarisme ainsi qu’aux nombreuses violations des droits de l’homme, il s’est lancé simultanément dans un impérialisme géostratégique et dans une radicalisation religieuse.

Tous les paramètres de l’économie turque sont au rouge :

  • Après avoir progressé de près de 5 % au premier trimestre, l’économie a chuté de 10 % avec la pandémie.

  • Cela a entrainé un chômage à plus de 14 %.

  • Malgré des taux d'intérêt supérieurs à 10 %, la lire turque s'est effondrée par rapport au dollar, de 25 % cette année et de 85 % depuis la crise financière.

  • Cela entraine une fuite des capitaux. Parallèlement, les investissements étrangers se sont effondrés à cause de la situation économique et des incertitudes politiques.

  • Une inflation à 12 % écorne les capacités d'exportation ; il en résulte un déficit de la balance des paiements de 4 %, d’autant que se sont effondrées de 80 % les rentrées du tourisme qui représente 5 % du PIB. Cela n’est pas susceptible d’améliorer le taux de change et risque même d’entrainer un cercle vicieux de dépréciation de la lire.

  • La notation de la dette souveraine de la Turquie a dernièrement été dégradée par Moody’s à B2, ce qui fait d’un bon du Trésor turc un « junk bond ».

Pour faire diversion, Recep Tayyip ERDOGAN a créé de nombreuses tensions :

  • Il a profité du chaos syrien pour intervenir militairement et, à la fois, soutenir l’État islamique (EI) et empêcher l’ennemi héréditaire kurde d’avoir une zone autonome en Syrie, à proximité de celle turque. L’Occident, et surtout les États-Unis portent une énorme responsabilité dans le lâchage des Kurdes qui ont pourtant eu une importante contribution dans la défaite de l’EI.

  • Pour affirmer son leadership sur le monde musulman proche oriental, il a multiplié les tensions avec Israël en :

  • Soutenant le Hamas à Gaza jusqu’à organiser une flottille pour forcer le blocus

  • Finançant des associations caritatives à Jérusalem, au grand dam de l’Autorité palestinienne

  • Contestant la souveraineté israélienne sur des champs gaziers en Méditerranée.

 

  • Pour contrecarrer l’Arménie, éternel ennemi, il soutient l’Azerbaïdjan dans son conflit avec la minorité arménienne du Haut Karabakh

  • Il est intervenu en Libye pour soutenir les frères musulmans du gouvernement de Tripoli contre le Maréchal Khalifa HAFTAR

  • Avec la Grèce, il a activé trois fronts : les îles grecques en mer Egée, les zones pétrolifères, et Chypre.

Parallèlement à cet activisme expansionniste pan ottoman, il n’a pas hésité ouvrir la boite de Pandore de l’opposition des religions, voire de la guerre des religions en transformant Sainte Sophie en mosquée, et en critiquant « la laïcité à la française » … ERDOGAN a tourné le dos à Mustapha KEMAL qui, par esprit d'ouverture au monde, avait transformé en 1934 le lieu en musée. Contrairement à ce qu’il prétend, il n’est pas son successeur car il promeut officiellement l’islam politique.

Que penser des événements de la nuit à Vienne en Autriche (à ne pas confondre avec Vienne, une des deux sous-préfectures de l’Isère où, il y a une semaine, des Turcs ont poursuivi de Arméniens) ? Est-ce une nouvelle version du siège de la capitale autrichienne dont le second s’était soldé le 12 septembre 1683 par la défaite de l’armée turque ?

Les prétentions d’ERDOGAN portent atteinte à nos intérêts directement et indirectement. Á force de jouer avec le feu… Il est indispensable d’anticiper et de l’arrêter, voire de le freiner avant qu’il ne soit trop tard ! Les possibilités de réaction sont nombreuses, et peuvent se situer à trois niveau européen, de l’OTAN ou de l’ONU.

Les Européens disposent de plusieurs mesures de rétorsion :

  • Reconnaître la responsabilité turque dans le génocide arménien. Compte tenu de l’importance du sujet pour les Turcs, cela constituerait un psychologique très forte.

  • Interrompre purement et simplement les discussions sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne (UE).

  • Suspendre pour une durée indéterminée le traité d'union douanière entre l'UE et la Turquie, en vigueur depuis 1996.

  • Cesser les ventes d’armes à la Turquie par l’Allemagne, l’Italie et l'Espagne.

Tout cela ne serait possible que si, au préalable, les Européens s’organisent pour mettre un terme à l’accord sur les migrants et à la mise en place d’un dispositif de contrôle des Turcs présents dans les pays européens, surtout en Allemagne.

Jusqu’à quand l’OTAN acceptera-t-elle d’avoir parmi ses membres un troublion qui s’en prend régulièrement à plusieurs de ses membres et qui n’hésite pas à acheter des missiles russes?

Enfin, une intervention de l’ONU pour la mise en place d’éventuelles sanctions, est peu probable sauf si :

  • La Russie, un des rares pays à avoir protesté contre la transformation de Sainte Sophie en mosquée, ne veut plus avoir un concurrent tant en Syrie qu’en Libye

  • Le prochain président américain arrête de laisser faire ERDOGAN qui compenserait le retrait américain.

La simple évocation des possibilités permet de mesurer l’ampleur de la tache.

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