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Le prince, la star et les gorilles : Emmanuel de Mérode ou l’homme qui risquait sa vie pour sauver les hommes et les animaux du parc de Virunga au Congo
©Reuters

Défenseur des causes désespérées

Le prince, la star et les gorilles : Emmanuel de Mérode ou l’homme qui risquait sa vie pour sauver les hommes et les animaux du parc de Virunga au Congo

Le documentaire "Virunga", diffusé vendredi 7 novembre, a rendu hommage à Emmanuel de Merode, directeur de ce parc national situé au Congo et menacé par les exploitations pétrolières de la compagnie britannique SOCO.

Le documentaire "Virunga", réalisé par Orlando von Einsiedel et produit par Netlfix et Leonardo DiCaprio a été diffusé vendredi 7 novembre sur la plateforme de vidéos à la demande.

Le synopsis révélé sur le site officiel du site fait état d'une "incroyable histoire de personnes qui risquent leur vie pour bâtir un meilleur futur dans une partie de l'Afrique que le Monde a oublié". Car l'avenir du Parc national des Virunga, en République démocratique du Congo, est aujourd'hui menacé par la compagnie pétrolière SOCO International. Le film relate donc "une situation d'urgence", comme le rapporte le HoustonPress.

 

 

 

A l'occasion de la sortie du documentaire, The Daily Best a décidé de revenir sur l'histoire d'Emmanuel de Merode, prince de Belgique et conservateur de ce parc de 790 000 hectares sacré patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2008.  

Emmanuel de Merode est le seul étranger à occuper une position aussi puissante (il dispose même de pouvoirs judiciaires) au Congo. En tant que gardien du parc le plus vieux d'Afrique, Merode a tout à fait conscience des risques qu'il encourt et sait que sa mission est de plus en plus dangereuse.

Pendant deux décennies, Virunga a été l'épicentre des guerres à l'est du Congo. Les innombrables ressources du parc ont attisé la convoitise des différentes tribus et, bien que l'année dernière ait été relativement paisibles, les milices ont continué à ravager les villages alentour et la biodiversité. Au cours des vingt dernières années, 140 rangers sont morts en essayant de défendre le parc de ces milices.

Cependant, en avril dernier, Merode était plein d'espoir. Il avait réussi à réunir des investisseurs et des organisations internationales ainsi que des officiels du gouvernement congolais afin de les faire signer l'Alliance Virunga. Cette dernière prévoit de créer des milliers d'emplois, de construire des infrastructures et de développer le tourisme et la production énergétique dans la région d'ici les douze prochaines années. Il s'agit du plus grand projet de développement jamais mis en place au Congo. Ce plan, s'il fonctionnait, serait la base d'un Congo pacifique, quand tant d'observateurs internationaux le croient aujourd'hui perdu.

Mais le 15 avril dernier, tous ces espoirs ont failli disparaître. Alors qu'il roulait dans le parc au volant de sa Range Rover, Emmanuel de Merode s'est fait tirer dessus. Il a alors sauté de sa voiture et s'est réfugié vers la forêt. Mais dans sa course, deux balles l'ont frappé, l'une dans l'estomac, l'autre dans la poitrine. Après avoir passé trente minutes caché dans les buissons, il a finalement été aperçu par des fermiers qui l'ont transféré dans un convoi militaire et il a finalement été amené à l'hôpital. Quatre jours plus tard, il rejoignait sa famille à Nairobi, au Kenya pour se rétablir. Un mois après il était de retour à Virunga, plus déterminé que jamais.

Emmanuel de Merode veut faire du parc le plus important vivier d'emplois de la région. Il souhaite l'exploiter pour fournir de l'électricité et un soutien médical et scolaire au 4 millions de personnes qui y vivent. Car selon lui, les ressources du Virunga surpassent de loin toutes les solutions à court terme que le gouvernement congolais a essayé de mettre en place, en vain, au cours de ces dernières années.

Si la tentative de meurtre sur sa personne prouve à quel point son influence dérange, Merode se refuse à spéculer et ne veut plus y penser. "Quand vous acceptez une mission de ce type il faut s'attendre à ce que cela arrive. Ce n'est pas une raison pour arrêter. Cela est arrivé à la plupart des rangers de Virunga, au fil des années, ils ont souffert de nombreuses blessures par balles et ils n'ont jamais arrêté, alors pourquoi leur chef devrait le faire ?", explique-t-il au Daily Best.  

Etrange personnage que ce prince à l'existence quasiment monastique qui vit seul dans une petite tante à Virunga, loin de sa famille à qui il ne rend visite qu'une fois tous les trois mois...

Quand il n'est pas au Congo, Emmanuel de Merode parcourt l'Europe pour convaincre ses riches amis de participer à sa cause. Jusqu'ici il a réussi à leur "soutirer" 20 millions de livres. On le voit parfois en compagnie de personnalités telles le prince William ou David Beckham. En mai, Tom Shoes a même lancé une ligne de vêtements de sport Virunga. Mais Emmanuel Merode n'est pas à l'aise dans les cocktails mondains. C'est à Virunga qu'il se sent bien et c'est son rêve depuis toujours.

Arrivé en RDC en 2001, alors que le pays était encore connu sous le nom de " Zaïre", Emmanuel de Merode s'est débrouillé pour rapidement travailler dans le parc de ses rêves. En 2008, la guerre civile entre les rebelles et le gouvernement a abouti à un massacre de gorille dans le parc. C'est à ce moment-là que Merode est nommé directeur de Virunga par les autorités congolaises.

Selon ses propres aveux, il était loin d'être préparé à la corruption et aux rébellions qui régnaient dans la région. "Je n'imaginais pas que diriger un parc se résumait à se confronter à des groupes armés et à gérer des conflits armés", confie-t-il. "Ce n'est pas ce que j'avais imaginé, non, pas du tout."

A peine nommé directeur du parc, Merode est allé demander au gouvernement la permission de négocier avec les rebelles. Il a ensuite essayé de convaincre ces derniers de laisser les 140 rangers qui surveillaient le parc reprendre leur poste. Une fois l'accord passé et les rangers revenus dans le parc, Merode a fait le ménage parmi ses rangs, renvoyant les corrompus. En dépit de la mutinerie qui le menaçait, il a envoyé six officiers de longue date du parc au tribunal pour trafic de ressources naturelles. Car à l'époque, les rangers n'étaient jamais rémunérés et avaient donc l'habitude de voler. A son arrivée, Merode leur a expliqué que les choses devaient changer. Ce premier fait d'armes est tellement spectaculaire qu'il est même rapporté sur sa page Wikipédia ! 

Désormais, le plus grand défi du conservateur n'est pas de venir à bout des rebelles ou des braconniers mais d'une compagnie de pétrole britannique : SOCO International. Dans cette région abimée par 20 ans de guerre civile, l'enjeu du pétrole est de taille.  

En 2010, le gouvernement congolais a autorisé SOCO à explorer les environs du Lac Edward, bien que cette dernière soit protégée par l'UNESCO. Si la société découvre du pétrole et se met à l'extraire, cela détruira Virunga, assure Emmanuel de Mérode. Déclarant une guerre sans merci à SOCO, l'homme a réussi à convaincre 32 avocats internationaux de défendre sa cause.

Par ailleurs, étrange coïncidence, quand il a été attaqué, Merode venait de déposer auprès du procureur de la République à Goma un dossier à charge de SOCO, l'accusant de mener sans vergogne des explorations pétrolières dans le parc. Si ces dernières ont lieu avec l'aval de Kinshasa, ellessont en contradition avec tous les engagements internationaux du Congo en matière d'environnement, est-il écrit dans un article de L'Express. 

Aussi, il est probable que les supporters de SOCO, attirés par l'argent que le pétrole pourrait leur rapporter aient voulu éliminer le gardien de Virunga…

Car les avantages du parc ne sont pas forcément évidents pour les communautés voisines qui n'ont plus le droit de chasser ou de cultiver leurs terres. Si la vision de Merode est pleine d'espoir-jobs, électricité, tourisme- elle est à long terme et donc difficile à vendre. 30% des revenus engrangés par le parc ont beau aller directement dans le développement des villages voisins, Virunga doit encore prouver sa valeur.

Actuellement, l'Alliance est en train de construire une centrale hydroélectrique. Cette entreprise de 20 millions de livres consiste en l'un des plus importants projets de développement du Congo. Le but est de créer une centrale à 13 Mégawats qui fournirait de l'électricité aux milliers d'habitants de la région et triplerait son électricité.  

Mais Merode ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. L'année prochaine, il prévoit de récolter 150 millions de livres supplémentaires afin de faire construire six nouvelles centrales hydroélectriques. Ces dernières devraient générer un énorme profit pour le parc et créer des milliers d'emplois. 300 personnes travaillent actuellement sur le site en construction.

Cependant, à trois heures de route du chantier, le conflit entre pétrole et conservation est clair. La région est partagée entre son allégeance pour Virunga et SOCO. Car si depuis l'arrivée de Mérode le quotidien des habitants s'est sans conteste amélioré, notamment grâce au système de protection du lac, les 25 villages de la région ont également bénéficié d'une grande aide médicale de la part de SOCO.

Par ailleurs, de nombreux villageois ignorent qui est Emmanuel de Merode et ce qu'il fait exactement. " Nous le rencontrons jamais", "Il vient ici mais nous savons pas ce qu'il fait. Il vient ici et arrête les pêcheurs et les braconniers." "Il envoie des gens ici pour protéger les territoires mais ces gens se font de l'argent grâce à la corruption, ils sont partie intégrante du problème", racontent des témoins. 

Mais qu'importe, Emmanuel de Merode est sûr d'être dans son bon droit. "Je suis un serviteur public et je suis ici pour travailler pour le gouvernement congolais aussi longtemps qu'il aura besoin de moi (...) Le jour où ils n'auront plus besoin de moi, ils me demanderont de bouger et je retournerai dans ma famille. C'est la seule chose qui me tient encore plus à coeur que mon travail ici", conclut le Prince.

 

 

Raphaëlle de Tappie 

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