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Des chiffres à faire froid dans le dos

Le paradoxe du 21e siècle : un monde où la violence n’a jamais été aussi faible mais où l’hypothèse d’une 3e guerre mondiale reste vivace

L'année dernière, les guerres ont causé environ 163 000 morts contre 127 000 en 2013, selon un récent rapport. Une tendance à la hausse s'est amorcée depuis 2007.

Guerre d'Afghanistan : 80 000 morts. Guerre civile en Libye : 10 000 morts. Guerre civile au Tchad : 2 000 morts. Si le nombre de victimes reste encore bien trop élevé, il semble que les grands conflits des années 2000 fassent moins de dégâts humains. L'année 2013 l'a encore démontré puisque 127 000 victimes de guerre ont été recensées. Des chiffres bien éloignés de ceux que les générations précédentes ont pu connaître.

Mais 2014 restera une année particulière. En effet, selon un rapport publié en mars par le think thank "Project for the Study of the 21st Century (PS21)", "le nombre de morts dus aux vingt guerres les plus meurtrières de 2014 était plus de 28% supérieur à celui de l'année précédente". En 2014, au moins quatorze conflits ont tué plus de 1 000 personnes, contre dix en 2013, explique le rapport. La Syrie, l'Irak et l'Afghanistan restent les trois guerres les plus meurtrières. Cela ne change pas par rapport à l'année précédente mais ces trois zones hostiles ont connu un pic majeur du nombre de victimes.

Ainsi, au total l'an passé, les guerres ont causé environ 163 000 morts. Cependant, ce qui inquiète davantage les auteurs du rapport, outre ce chiffre en augmentation, c'est la tendance à la hausse amorcée en 2007. Pour Peter Epps directeur du PS21, elle "semble se concentrer dans un nombre relativement limité de pays". Et il assure que "dans le reste du monde, il est évident, que la violence est moins présente qu'avant". 

Un graphique, du département de la paix et des conflits de l'Université d'Uppsala (UCDP), représente d'ailleurs l'évolution du taux de mortalité dû aux guerres dans le monde depuis les années 1980. Si les chiffres de l'année dernière n'ont pas encore été pris en compte, on remarque que ce taux a augmenté dans les années 2000 avant de diminuer pendant quelques temps puis de repartir à la hausse en 2007. Toutefois, il reste évident aujourd'hui que, malgré le pic de ces dernières années, les violences sont toujours à la baisse. La ligne rouge continue illustre les sommes annuelles mondiales des estimations à la hausse, celle en pointillé, la somme des estimations hautes et basses.

Ainsi, comme le remarque Jay Hufelder du Business Insider, " Nous assistons à une augmentation à court terme qui ne marque pas la fin d'une tendance à plus long terme". Toutefois, si on ajoute le nombre de victimes civiles ("collatérales" comme dit UCDP) à celui des morts aux combats, le bilan des dernières guerres s'alourdit gravement. Ci-dessous, on remarque que la différence est d'autant plus grande en ce qui concerne le nombre de morts lors du génocide du Rwanda. Si ce pic est bien plus bas que ceux des deux Guerres mondiales, rappelons que le génocide rwandais a fait un million de morts en 100 jours.

Qui plus est, cette tendance de la mortalité à la baisse ne permet pas d'assurer qu'un nouveau conflit à l'échelle des deux Guerres mondiales ne se reproduira jamais. Comme le professeur de sciences politiques à l'Université d'Ohio, Bear Braumoeller l'a écrit dans son essai La guerre a-t-elle disparu ?, paru en 2013, "les conflits semblent moins communs que dans le passé. Mais cela est plus dû à une impossibilité de se battre qu'à une volonté de ne pas le faire".

Prenant le contre-pied de l'ouvrage The Better Angels of Our Nature: Why Violence Has Declined du philosophe Steven Pinker où ce dernier mettait en avant une baisse de mortalité due aux guerres par habitants, Bear Braumoeller rétorquait : "Cela reflète la risque moyen de mort d'un civil dans une guerre mais les calculs sont plus compliqués que cela". Par ailleurs, la population mondiale ne cessant d'augmenter, les guerres ne pourront plus tuer dans les mêmes proportions qu'avant. Selon Braumoeller, pour mesurer la probabilité d'une guerre, il faut évaluer la régularité avec laquelle un pays fait usage de la force, (frappes de missiles par exemple), contre un autre pays. "N'importe lequel d'entre eux utilisant la force pourrait déclancher une guerre, aussi la fréquence de l'utilisation de la force permet bien d'évaluer à quel point nous sommes enclins à la guerre à un moment donné", déclare-t-il. Et de conclure : "Il n'y a aucun preuve que nous soyons moins enclins à engager une guerre".

Dans son essai intitulé La longue paix est une illusion statistique, l'écrivain et philosophe spécialisé en épistémologie des probabilités Nassim Nicholas Taleb va dans le même sens. " Le fait que des bombes nucléaires explosent moins souvent que les autres explosifs ne les rend plus pas plus sûres pour autant", écrit-il.

Plus récemment, l'éditorialiste du New York Times Roger Cohen évoquait la possibilité d'une nouvelle guerre à grande échelle, qui pourrait être provoquée par les conflits territoriaux dans l'est de la mer de Chine, la guerre en Syrie ou encore le conflit ukrainien. "Si l’Ukraine avait été membre de l’Otan, l’annexion de la Crimée se serait effectuée au prix (probablement inacceptable) d’une guerre", écrit-il notamment dans une tribune publiée dans The Atlantic. "Il est d’ores et déjà évident que la ferveur nationaliste qu’a libérée Poutine chez les Russes après 25 ans de ce qu’ils perçoivent comme le déclin de leur nation dans le sillage de la Guerre froide, est loin d’être épuisée", explique-t-il ajoutant que "l’humiliation nationale est un formidable catalyseur de guerre".

Se moquant de l'irreductible optimisme des Etats-Unis, il écrit : "Il serait certainement agréable de penser, comme le suggérait le président Clinton en 1997, que les politiques territoriales des grandes puissances appartiennent au passé. Une nouvelle ère venait d’apparaître, disait-il, dans laquelle "l’intérêt personnel éclairé, ainsi que les valeurs communes, forceront les pays à définir leur grandeur par des moyens plus constructifs (...) En fait, la prise de conscience que l’ours russe peut mordre et pas seulement grogner vient à point nommé rappeler qu’un monde multipolaire dans une période de transition, où les ressentiments populaires se développent sur le terreau du chômage et des inégalités, est un monde dangereux". Et de conclure : "Le système international ne semble pas être particulièrement stable. La confrontration bipolaire de la Guerre Froide, malgré ses crises, était prévisible. Le monde d’aujourd’hui ne l’est pas".

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