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Le multiculturalisme ne fait peut-être pas partie des valeurs de la République, ça n’empêche pas le gouvernement d’en faire sa politique d’intégration
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En douce...

Le multiculturalisme ne fait peut-être pas partie des valeurs de la République, ça n’empêche pas le gouvernement d’en faire sa politique d’intégration

"Le multiculturalisme ne fait pas partie des valeurs de la République", est-il indiqué dans le rapport Tuot de février 2013, dont s'inspire la feuille de route du gouvernement visant à refonder la politique d'intégration qui a fuité sur la chaîne de télévision i-télé le 5 février. Pourtant sur le fond, c'est tout l'inverse qui est en train de se passer.

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat

Michèle Tribalat est démographe, spécialisée dans le domaine de l'immigration. Elle a notamment écrit Assimilation : la fin du modèle français aux éditions du Toucan (2013). Son dernier ouvrage Statistiques ethniques, une querelle bien française vient d'être publié (éditions de l'Artilleur). Son site : www.micheletribalat.fr

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Le gouvernement persiste et signe avec la Feuille de route visant à refonder la politique d’intégration qui a fuité jeudi 5 février (i›télé) et qui sera l’objet d’un examen mardi 11 février. Malgré les dénégations passées, la filiation avec le rapport Tuot de février 2013 et les cinq rapports dévoilés en décembre dernier est explicite. En effet, la feuille de route commence par dresser une liste des précédents chantiers engagés par le gouvernement. Ces rapports y figurent en bonne place. Elle a l’habileté d’éviter les propos excessifs qui s’étaient donné libre cours dans les précédents rapports. Mais, sur le fond, elle reprend à son compte les principales orientations de ces rapports et surtout leur philosophie de base. C’est un projet multiculturaliste parfaitement cohérent avec celui adopté à l’échelle européenne en 2004. Déclarer que « le multiculturalisme ne fait pas partie des valeurs de la République » (p. 24) n’y change rien. Le multiculturalisme n’est pas une valeur. C’est une politique. On peut en faire comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. À mon avis, le gouvernement le sait parfaitement et cherche simplement à éviter que l’on mette le mot sur la chose.

Dans cette feuille de route, la France se réduit à un « cadre » culturellement neutre et défini uniquement par des « valeurs communes non négociables ». Ces valeurs se résument à la devise républicaine, mais allongée et dans laquelle la fraternité a disparu. La dignité arrive en tête de ces valeurs citées in extenso page 9 : «  la dignité, la liberté, l’égalité, la solidarité, la laïcité, l’esprit de justice, le respect de l’égalité entre les femmes et les hommes et l’absence de toute forme de discrimination ». « L’appartenance à la Nation française » se résume à cela, c’est-à-dire à ce que l’on trouve à peu près partout dans les démocraties occidentales, pourvu que l’on traduise laïcité par sécularisme.

Ne reconnaissant aucune culture substantielle à la France, il n’y a aucune raison de demander le moindre effort d’adaptation aux nouveaux venus et de chercher à assurer la survivance d’une culture particulière. La politique d’intégration se résume donc à lever les obstacles que la société d’accueil dresse devant les immigrés et leurs descendants et qui les empêchent de bénéficier de l’accès à tous les droits ouverts. C’est pourquoi la nouvelle politique, parfaitement cohérente, repose sur trois « piliers ».

Le premier vise à doter les immigrants, dès l’accueil, d’un apprentissage minimum mais suffisant des valeurs et de la langue française afin de favoriser « leur accès rapide aux dispositifs de droit commun ». Le deuxième pilier vise, logiquement, à lutter contre les discriminations, seul obstacle déclaré à l’intégration. Pour y arriver, il faut éliminer les préjugés par des actions de formation et de surveillance tous azimuts faisant ainsi de la société tout entière une grande maison de redressement. Enfin, le troisième, qualifié de « politique d’échange et de mémoire » a pour objet de transformer les récits historiques en y inscrivant, rétrospectivement, les présents, à travers une filiation supposée avec les personnes d’origine étrangère qui se sont illustrées par le passé, afin que les nouveaux venus se trouvent d’emblée chez eux.

Le premier pilier se résume pour l’essentiel à une montée en puissance des prestations délivrées à l’accueil en France par l’OFII (Office français de l'immigration et de l'intégration, ndlr) en étoffant le contrat d’accueil et d’intégration qui existe déjà afin que les immigrants soient accueillis le plus rapidement possible par les services de droit commun. Moins d’une page y est consacrée dans la feuille de route (33p.), qui porte essentiellement sur les deux autres piliers, de manière souvent assez imprécise et jargonneuse mais pas assez pour dissimuler tout motif d’inquiétude.

C’est le cas de la politique mémorielle que le gouvernement envisage de promouvoir. Le chapitre consacré à la « politique d’échange et de mémoire » montre que le gouvernement renonce à former une communauté nationale. C’est une vision très libérale, très « grand marché » de l’histoire et de la culture. Une vision transversale qui met tout le monde sur le même pied. Il n’y a pas de culture française mais un mouvement brownien d’échanges entre les présents.

Les combattants d’origine étrangère qui ont eu l’impression de se battre pour la France et d’en être, se seraient en fait battus pour la diversité de la France d’aujourd’hui. On va donc inciter à passer les archives au peigne fin afin de débusquer les traces étrangères de ces anciens combattants et de les signaler comme étant d’origine étrangère. C’est une manière de les dénationaliser. Encourager « chacun à être un acteur de la politique mémorielle » va conduire à une surenchère mémorielle. C’est une pulvérisation de l’histoire collective en micro-histoires. « Concernant spécifiquement les quartiers de la politique de la Ville, nous dit la feuille de route, le ministre de la défense, le ministre délégué chargé des anciens combattants et le ministre délégué à la ville ont signé une convention pour adapter les actions mémorielles au contexte des quartiers prioritaires, afin de promouvoir les valeurs de citoyenneté. » (p. 26) Chacun aura ses héros locaux, mais plus de héros communs. En quoi la citoyenneté s’en trouvera-t-elle promue ?

Tout cela sera fait pour favoriser l’identification positive des descendants d’immigrés avec des héros bien à eux, identification censée les « inclure », comme on dit aujourd’hui. Déclarer que les enfants d’immigrés ne peuvent se reconnaître dans la France d’aujourd’hui qu’à la condition de refaire l’histoire afin qu’ils y figurent rétrospectivement, c’est les renvoyer à l’impossibilité d’être français en dénationalisant, du même coup, ceux qu’on présente comme étant leurs ancêtres. Pourtant, si l’on ne se souvient plus de l’origine de tous les grands noms d’origine étrangère, c’est précisément parce qu’ils sont français dans l’esprit de tous. Ils font partie de l’histoire de France et non de telle ou telle histoire particulière. C’est une désassimilation rétrospective qui est proposée.

Tout sera fait pour cultiver une mémoire à caractère ethnique et parcellaire. Il en va de même avec tout ce que la culture française a absorbé au fil des siècles et des ans, qu’il s’agit de « dépiauter » pour singulariser ce qui vient d’ailleurs et en attribuer le mérite aux représentants présumés d’aujourd’hui. Jusque dans l’école où l’on cherchera à mettre en valeur la « diversité des références culturelles des enfants ». Mais enfin qu’en saura-t-on, sauf à imputer une culture particulière à des enfants en fonction d’un patronyme ou d’une origine supposée dont ils deviendraient les représentants ? Un enfant avec un nom arabe serait forcément un musulman qui ne mange pas de porc et crève d’envie d’en savoir plus sur Al-Andaluz. On va donc laisser penser à ces enfants qu’ils sont porteurs de références qui se suffisent à elles-mêmes, alors que le défi est de leur faire aimer la France, qui est leur pays, de leur donner les repères pour qu’ils se trouvent de plain-pied avec les autres enfants français. Le gouvernement est si content de ses cahiers de l’égalité qu’il envisage à l’identique des cahiers de la diversité.

Pour couronner le tout, la nouvelle politique d’intégration lance une véritable offensive qui ne dit pas son nom contre le français en s’engageant à promouvoir les langues dites « de France », c’est-à-dire celles des migrants, pour en renforcer l’usage à travers les publications, médias et conférences. Nul doute que la révision de la Constitution censée détrôner le français comme langue unique de la République sera le premier pas dans cette direction.

Pour terminer sur une note humoristique, ajoutons que le gouvernement envisage de créer un office franco-maghrébin de la jeunesse sur le modèle de ceux créés avec le Québec et l’Allemagne, dont l’objet est de faciliter la mobilité !

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