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Le grand gâchis : ce qu’il faudrait que la France comprenne pour que son industrie entre pleinement dans le XXIème siècle
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Décalée

Le grand gâchis : ce qu’il faudrait que la France comprenne pour que son industrie entre pleinement dans le XXIème siècle

Michelin a confirmé lundi la suppression de 700 postes dans son usine d'Indre-et-Loire. Dans une interview au Figaro, Jean-Dominique Senard, le numéro un du groupe, explique que cela fait partie de la mutation de son outil industriel.

Alain Fabre - Alain Touraine

Alain Fabre - Alain Touraine

Alain Fabre est à la tête d’une société indépendante de conseil financier aux entreprises. Il a commencé sa carrière comme économiste à la Banque de France avant de rejoindre la Caisse des Dépôts et Consignations, puis la Cie Financière Edmond de Rothschild. Il a publié pour l'Institut de l'Entreprise L'Italie de Monti, la réforme au nom de l'Europe

Alain Touraine est un sociologue français et directeur d'études à l'École des Hautes Études en sciences sociales de Paris.  Il a notamment travaillé sur les mouvements sociaux et la société post-industrielle.

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Atlantico : Michelin a confirmé la suppression de 700 postes dans son usine d’Indre-et-Loire. Face aux critiques qui ont commencé à poindre, l’entreprise a plaidé la nécessaire adaption de son outil productif. Cette décision peut-elle être interprétée comme un des signes d'une transition industrielle plus large au sein des pays développés ?

Alain Touraine : L'idée qu'après la phase industrielle, il y aurait une phase de consommation et de loisir plutôt que de production est une idée fausse et nuisible. De même que l'idée qu'au-delà de la période industrielle on serait passé d'une phase de production de biens à une phase de production de services (banques, assurances, voyages, etc). Tout cela est un contresens dénué d'intérêt, une vision lamentable de naïveté alors que le monde entier est en croissance et que nous sommes les seuls qui ne le sommes pas. Ce que j'ai appelé dans un ouvrage " la société post-industrielle" est l'extension de l'industrie à des secteurs d'activité qui ne sont pas la production de biens matériels : information, communication, soins médicaux, recherche scientifique, exploration de l'espace et des océans. Parler d'un dépassement de l'industrie au profit des services, du repos et du bien-être n'est pas sérieux. Cette idée fausse est en partie responsable de la mauvaise situation économique de l'occident. Aujourd'hui, lorsque les hommes politiques ou les économistes parlent de désindustrialisation, il est évident qu'ils mettent derrière ce mot un sens négatif.

En revanche, il y a eu une rupture importante et c'est ce qu'on peut appeler la chute du capitalisme industriel. Pour la première fois en 1929, puis en 2008, la majorité des capitaux disponibles ont été utilisés hors de toute fonction économique. En 2007-2008, les capitaux disponibles n'ont été utilisés ni pour l'investissement, ni pour le crédit ou dans des conditions inacceptables comme dans le cas des subprimes. Pour parler un peu grossièrement la spéculation l'a emporté sur l'investissement. Il faut bien voir que l'économie non-industrielle est devenue quelque chose de phénoménal. Les paradis fiscaux gèrent plus que le produit national japonais et américain réunis. Le capitalisme industriel classique a laissé la place au règne de la spéculation. La Chine est devenue l'usine du monde tandis que nous sommes victimes des spéculations de nos financiers.

Alain Fabre : Ce qui arrive chez Michelin participe du même mouvement qu’on a vu chez PSA. Nous ne vivons pas un phénomène de désindustrialisation mais une crise du site de production France.  Les élites françaises – pas seulement les hommes politiques – ont cru à la fin des années 1990 que nous étions en train de sortir du monde industriel. Le livre de Jeremy  Rufkin, La fin du travail, paru en France en 1996 a eu un très grand retentissement. La réduction du temps de travail engagée par Lionel Jospin et la stratégie d’entreprise sans usines de Serge Tchuruk chez Alcatel appartiennent à une même vision des choses : celle d’un monde post-industriel. En Grande-Bretagne, c’était l’époque où Tony Blair célébrait les charmes du Cool Britannia. A l’inverse, l’Allemagne s’est attelée en parallèle de sa réunification – l’équivalent d’un plan d’aide à la Grèce par an pendant vingt ans - à mobiliser ses avantages comparatifs pour maintenir son territoire – le Standort Deutschland - comme un lieu propice à la production industrielle. Pari gagné à l’inverse de la France. Ce qui s’est passé après la chute du mur de Berlin a montré que nous étions dans un monde non pas post-industriel mais hyper-industriel. Les échanges mondiaux sont composés à 70% d’échanges de produits manufacturés et à 20% de services. Qui plus est la stratégie allemande nous montre que la mondialisation, loin d’être une menace pour le modèle social européen – je pense à notre protection sociale – lui fournit au contraire, les moyens de sa pérennité. Enfin, je voudrais souligner que le problème est vraiment celui de la France comme lieu de production : les entreprises françaises qui parviennent à réaliser une majorité de leur activité à l’étranger de l’Oréal à Burelle réussissent merveilleusement bien.

Au delà de ce que le cas français peut laisser penser, comment se porte l'industrie de façon globale ?

Alain Touraine : C'est une mauvaise surprise pour les Français de s’apercevoir qu'ils ont perdu en 30 ans plus de la moitié de leur industrie qui est passée de 14% à 25% du PIB en 10 ans. La France, dont la balance commerciale est négative, est aujourd'hui plus désindustrialisée que l'Italie qui a aujourd'hui un commerce international à l'équilibre. C'est un recul fantastique que nous n'avons pas voulu voir pendant 30 ans. Nous nous enfonçons et si nous continuons à nous enfoncer ainsi, dans 50 ans, nous serons dans la situation des pays sous-développés.

Les systèmes de production s'étendent désormais au monde entier. La Chine et la Russie sont entrées dans l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Le monde développé et industrialisé n'est plus seulement le monde occidental. Le problème, c'est que l'économie spéculative mondiale n'est plus contrôlable. Il n'y a aucune organisation, ni nationale, ni internationale qui soit capable de gérer la masse des crédits. Il suffit de voir l'extrême résistance des Américains et des Anglais aux contrôles des paradis fiscaux qui généralement leur appartiennent. La globalisation signifie que les systèmes économiques mondiaux sont devenus incontrôlables. C'est ce qui a provoqué la catastrophe économique de 2007-2008 face à laquelle aucun État n'a su réagir autrement qu'en s'endettant massivement.

Alain Fabre : La part relative des pays anciennement développés dans l’industrie mondiale baisse avec la montée en puissance des économies émergentes. On pense bien sûr avant tout à la Chine. Au cours des dernières années, il y a eu en Europe c’est vrai et même en Allemagne, un tassement voire une contraction de la part de l’industrie dans nos économies. On peut citer le cas de l’Italie qui avec l’effondrement français, est devenue la deuxième grande économie industrielle de la zone euro. L’Italie dont l’industrie représente selon la Banque d’Italie 19% du PIB contre 23% en Allemagne, a su conserver des positions importantes. Pendant les années 2000, les pays du Sud ont laissé filer leurs coûts de production – Grèce, Italie, Portugal, Espagne – ce qui a conduit à une dérive significative de leur compétitivité. L’Espagne s’est laissée aller aux paradis artificiels des bulles spéculatives, ce qui s’est traduit par une baisse significative de son industrie en proportion du PIB. Mais les leçons de la crise ont été tirées en zone euro et en dehors. Les réponses à la crise tendent généralement à réindustrialiser les économies par des efforts importants de compétitivité. L’Espagne est un bon exemple avec une baisse prononcée de son coût du travail, ce qui combiné avec la rigidité des prix sur le marché des biens permet de reconstituer une profitabilité des entreprises parmi les plus élevées d’Europe. Les exportations espagnoles croissent plus vite que celles de l’Allemagne. En dehors de la zone euro, au Royaume-Uni aussi, la compétitivité industrielle se reconstruit progressivement. Sous l’Administration Obama, les Etats-Unis ont pris conscience des dangers d’une consommation due exagérément à l’endettement. La révolution des gaz de schiste est en train de ramener les Etats-Unis sur le chemin d’une industrie dynamique et compétitive.

Comment enrayer le processus de désindustrialisation à laquelle la France semble se résigner ?

Alain Touraine : Il faut avant tout investir dans ce qui est créateur de valeur en grande quantité ainsi que dans ce qui répond aux besoins des nouveaux pays émergents. C'est là le grand succès de l'Allemagne qui vend aux Chinois et à d'autres pays consommateurs de ce type parce que ces derniers ont confiance dans les machines-outils ou dans les voitures allemandes. A l'inverse, plus personne n'a confiance dans Renault, Peugeot, Citroën, etc. La situation française au niveau de la production des équipements est très mauvaise. Nous ne fabriquons pratiquement rien. Les grandes marques sont américaines, japonaises, coréennes ou allemandes. Il faut être capable de fabriquer de nouveau. Prenons l'exemple d'Apple dont les produits sont fabriqués en Chine, mais conçu aux Etats-Unis dans la Sillicon Valley.

Alain Fabre La désindustrialisation n’a rien d’une fatalité. Les pays émergents ont montré qu’on pouvait être hyper-industriel en étant peu développé. La Scandinavie et l’Allemagne sont des exemples de pays présentant une maturité de développement et capables d’initier des révolutions comme dans les télécoms ou au contraire réussir en fortifiant des avantages comparatifs anciens. Le bon enchaînement consiste à comprimer ses coûts, notamment par la modération salariale qui permet d’augmenter l’excèdent brut d’exploitation des entreprises – 41% en Allemagne ou en Italie, 28% en France - pour dégager des ressources pour l’innovation et l’investissement. Les entreprises allemandes réalisent 50 Md€ de dépenses de R&D contre 25 pour les entreprises françaises. La différence vient de la capacité des entreprises allemandes à les financer sur fonds propres qui représentent 70% du total. La France ne peut pas relever ce défi tant ses entreprises sont financièrement exsangues. Elles sont donc dos au mur : leur alternative est de consentir à faire faillite en France ou de survivre en allant produire ailleurs. Mais il n’y a aucune malédiction du Ciel : il suffirait de déplacer une partie des cotisations employeurs du travail comme assiette vers la consommation via la TVA et supprimer les 35 heures pour commencer à enrayer le processus. Le crédit impôt compétitivité (CICE) qui est un chef d’œuvre technocratique ne répond pas au problème posé : c’est une subvention à l’emploi, ce qui favorise les entreprises en sureffectifs, non une mesure d’allégement du coût du travail qui accroîtrait la compétitivité des entreprises bien gérées. Partisans et adversaires du CICE ne pourront que déplorer ou se féliciter de son échec dans trois ou quatre ans.

Avec internet, les Etats-Unis sont le siège de la troisième révolution industrielle. Internet révolutionne l’ensemble des modes de production, de consommation, d’échanges. Internet a remis à l’honneur, un mode de développement fondé sur l’entreprenariat au sens de la destruction créatrice mis en évidence par Joseph Schumpeter. Nous ne sommes donc pas dans la fin de l’industrie mais à la troisième révolution industrielle après celle de la vapeur et de l’électricité. La création d’emplois est plus facile avec une industrie dynamique. Si l’on tend parfois à espérer des services un surcroît d’emplois, c’est parce qu’ils sont peu affectés par l’augmentation de la productivité. On ne coiffe pas davantage de clients  quand on est coiffeur ; on ne produit pas plus de contrats quand on est avocat. En revanche, l’industrie permet de faire baisser le chômage et la hausse de la productivité fait augmenter le niveau de vie.  Raison de plus pour souligner combien le modèle français avec ses charges sociales hors norme et ses taux d’imposition meurtriers écarte délibérément la France du monde du XXIème siècle. La stratégie française, c’est vouloir être le grand parc de loisirs de l’économie industrielle mondialisée du XXIème siècle. Voyez le succès de l’hôtellerie de très grand luxe à Paris ! On peut douter que cela suffise pour absorber l’explosion du chômage !

Qu'est-ce que la France doit absolument comprendre pour que son industrie entre pleinement dans le XXIe siècle ?

Alain Fabre : En France, nous sommes devant un problème gravissime de déclassement économique dont nous savons tous qu’il ne peut être résolu que par des réformes radicales – j’insiste sur ce terme -, des révisions déchirantes. La plupart des observateurs internationaux sont très inquiets de notre situation et de notre autisme, que ce soit l’opinion et la presse allemandes ou les britanniques, dans le style plein de charme de Sophie Pedder pour The Economist qui avait attiré l’attention sur un pays d’enfants gâtés, sur notre déni de réalité et plus encore sur le fait que les élites se refusent à préparer les Français aux réformes nécessaires, Le discours va parfois dans ce sens mais avec quelle timidité. Il y a bien quelques mesures – surtout dans la phase d’annonce - qui font parfois l’effet d’un rayon de soleil. Mais rien qui ne soit comparable à ce que les Allemands ont fait entre 2003 et 2005, les Italiens ou les Espagnols depuis 2009-2010.  Le drame français c’est le refus des réformes : toutes les déclarations de François Hollande vont dans ce sens comme l’ont indiqué très clairement ses réactions sèches à l’égard de la Commission européenne. La France vit dans l’illusion qu’en faisant payer les riches, en transférant le poids des crises sur les entreprises elle peut conserver son rang en Europe sans mettre en cause les rentes – majoritaires en suffrages exprimés – des bénéficiaires nets du système. Ce faisant, elle coupe les ponts avec le monde de la production – comme le montrent depuis 2002 l’effondrement du PS dans l’électorat ouvrier. Le PS et le gouvernement devraient se convaincre que les défis du XXIème siècle ne seront pas relevés en rêvant à la manière des bobos, d’un monde où l’on consomme sans produire grâce à aux rentes garanties par un Etat en faillite, mais en reconnaissant la valeur économique et finalement morale, du travail productif.

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