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Paranoïa

Le FN seul au pouvoir contre l’UMPS ? Un joli mensonge auquel même Marine Le Pen ne peut pas vraiment croire

La volonté de la part de FN de présenter la vie politique française comme un clivage entre le parti de Marine Le Pen et un hypothétique "UMPS", même si l'idée peut sembler tentante, ne correspond guère à la réalité.

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Atlantico : Interviewée par Le Monde, Marine Le Pen a déclaré qu'une bipolarisation était appelée à se mettre en place au sein de la Ve République, "entre l'UMPS d'un côté et le Front national-Rassemblement Bleu Marine de l'autre". Ce dernier peut-il pertinemment espérer arriver au pouvoir en 2017, voire en 2022 ? Pourquoi ?

Jean-Philippe Moinet : Cette peut-être de bonne guerre, mais Marine Le Pen prend vraiment son rêve (cauchemar beaucoup une grande majorité de Français) pour la réalité ! Sa tentative : faire croire que le paysage politique classique, avec la droite, la gauche, le centre, ne constitue qu’un bloc indistinct, indifférencié du point de vue des courants de pensée et des personnalités. Sur ce thème aussi, elle procède par amalgame assez grossier : « nous et les autres », les autres étant cette « UMPS » réunie dans les mêmes pratiques, la même idéologie « anti-française », pour reprendre la phraséologie d’extrême droite. Cet amalgame est non seulement une manipulation de l’esprit - qui peut avoir néanmoins un succès « marketing » réel à l’heure du discrédit des partis traditionnels - mais c’est une erreur d’appréciation évidente. N’en déplaise au FN et à sa cheftaine, la droite (républicaine) et la gauche (démocrate), ça existe depuis longtemps, et ca continuera d’exister longtemps, en France comme dans toutes les autres grandes démocraties.

Ce clivage historique qui fait respirer la démocratie, il caractérise d’ailleurs la plupart des villes françaises à l’occasion de ces municipales, surtout au deuxième tour. Là où le parti d’extrême droite trouble cette respiration, ce sont dans des cas finalement peu nombreux, au regard des 36 000 communes de France, et dans des circonstances très particulières, en particulier dans des zones sinistrées : par la crise sociale et les affaires, comme à Henin Beaumont, par une crise politique locale et les affaires, comme à Fréjus, ou dans des cas où des personnalités « divers », apparemment « sans étiquette » trop voyante mais sur un style de « beau parleur » - l’avocat Collard à Saint Gilles, le communiquant Ménard à Béziers - sont arrivés à se hisser au devant de la scène. Ces exceptions confirment la règle du clivage gauche-droite.

Est-elle sincère lorsqu'elle laisse entendre que son parti pourrait gagner des élections nationales, et ce, sans alliances ?

Sincère ou aveuglée, peut-être, très tactique sans doute. Dans son positionnement marketing actuel, ce qui importe c’est de continuer à la fois de récupérer et d’instrumentaliser tous types de protestations, dans une logique « attrape-tout » et « tribunicienne », qui ont d’ailleurs été les registres du PS et du PC dans les années 70, qui récupéraient tout ce qui pouvait l’être après le 1er choc pétrolier, et ce qui apparaissait déjà comme une crise. Elle continue aussi à récupérer et instrumentaliser la « crise du politique », le sentiment (réel) d’impuissance face à la crise actuelle et le chômage que personne, ni la droite sarkoziste récemment au pouvoir, ni la gauche hollandiste qui lui a succédé, n’est arrivé à réduire. Il y a aussi, effectivement en progression dans l’opinion, une majorité de Français qui veulent dépasser le clivage gauche-droite ; mais cet « ailleurs » politique est très hétérogène idéologiquement, il peut correspondre aussi à ceux qui croient soit aux vertus d’un « centre » indépendant qui réunirait les modérés, soit à des acteurs de la « société civile », indépendants et engagés (dans beaucoup de localités, cette aspiration là s’est manifestée), soit à un courant d’écologistes indépendants entre les deux blocs.

Mais faire croire que l’aspiration à une alternative aux deux grands partis correspond à la seule demande de FN, c’est une duperie nationale et, accessoirement, prendre les Français pour des idiots ! Par ailleurs, laisser entendre qu’elle seule, Marine Le Pen avec son parti pourrait gagner les élections nationales sans alliances, cela relève à la fois de l’aveuglement politique (mais cela peut arriver ailleurs qu’à l’extrême droite…) et d’une exclusion des autres, exclusion de principe qui a un sens qui doit être analysé fortement. Car aucun parti démocratique réellement désireux d’accéder au pouvoir ne peut le faire seul, sans esprit d’alliances. Je pense que cette attitude du FN est très révélatrice, elle porte une logique d’exclusion, qui a son explication, aussi, dans la logique de type révolutionnaire qui est celle, sans « diaboliser », de l’extrême droite : car derrière la devanture rassurante, au langage maîtrisé et propret qu’affichent Marine Le Pen et quelques proches, il y a des bataillons doctrinaux et surtout une culture, qui est celle de la « révolution nationale et sociale », qui imprègne la presse d’extrême droite et de nombreux « cadres intermédiaires » et militants actifs du FN.

D’ailleurs, le slogan « Ni gauche, ni droite » - l’historien Zeev Sternhell l’a formidablement mis en perspective dans un livre de grande référence - caractérise l’idéologie et les mouvements d’extrême droite, de toutes époques et de tous lieux. Il n’est pas très étonnant que Marine Le Pen ai encore employé cette formule (dans un entretien du Monde daté de ce 29 mars) et que ses partisans la martèle. Car cela fonctionne assez bien en temps de crise multiforme (économique, sociale, culturelle, civique). Mais de là à permettre de prendre le pouvoir au niveau national, on n’y est pas. Sauf révolution et désordre complet. On n’y est heureusement pas ! Et même les électeurs du FN n’y croient pas, à ce scénario de la victoire « seul »,  ni sans doute ne le désireraient. Ce qu’ils préfèrent, c’est l’expression d’une protestation nationale. Je ne crois d’ailleurs pas à l’adhésion réelle, et surtout complète, aux thèses du FN, y compris par ses électeurs.

Pourquoi tient-elle un tel discours, si elle n'y croit pas ? A quelle logique obéit-elle ?

Elle tient le discours d’une future victoire nationale, parce qu’elle fait de la politique. Et que cet objectif, à partir de quelques succès locaux, fait miroiter à ses troupes une perspective de conquête et permet de dynamiser ses forces militantes. Je crois que cela ne va pas plus loin. Ca lui permet de tenter d’amplifier le mouvement.

La logique droite-gauche n'est plus pertinente aujourd'hui, d'après elle. Cependant la répartition des opinions étant ce qu'elle est, peut-elle espérer repousser les limites de l'adhésion au FN ?

Je pense que ses marges de progression sont à la fois réellesmais qu’elles sont favorisées à la fois par la conjoncture, la faiblesse de ses adversaires, des élections intermédiaires « sans risque » (national, précisément) que sont les municipales et les européennes. Pour les très prochaines élections européennes, caractérisées par un scrutin proportionnel, à un seul tour et un sujet – l’Europe – devenu malheureusement bouc-émissaire de beaucoup de protestations - on peut craindre que la progression FN soit amplifiée, en tout cas très visible à l’échelle du pays, fin Mai. Ce scrutin européen est réputé susciter une forte abstention et les deux grandes formations, PS et UMP, sont objectivement en position de crise ou de faiblesse, soit dans leur projet, soit dans leur fonctionnement ou leur leadership. La seule chose qui puisse enrayer, à court terme, l’ascension FN avant les européennes serait la conjugaison de plusieurs facteurs :

1° un remaniement de choc au gouvernement et des leaders fortement renouvelés et crédibles pour les têtes de listes du PS pour les européennes

2° un remaniement de choc à la tête de l’UMP, une refondation de son projet, national et européen, sous la houlette d’une équipe et d’un leader sorti de la séquence des guerres fratricides et des affaires ; avec, là aussi, du renouvellement et de la crédibilité en tête de listes pour les européennes

3° un centre dynamisé, réuni, qui sorte de leur torpeur les pro-européens convaincus et contribue au renouvellement

4° une écologie politique indépendante qui puisse, à sa manière, renouveler l’offre politique

5° des listes « société civile » qui sortent de leur torpeur le premier parti de France, qui est celui des abstentionnistes

On peut constater que la conjugaison de ces 5 facteurs, qui permettrait de limiter le boulevard FN, n’est pas totalement assurée de se réaliser dans les trois ou quatre semaines qui viennent…

Le Front national-Rassemblement Bleu Marine mélange plusieurs tendances. Peut-on dire que l'offre politique qui en découle pêche de toute façon par cohérence ? En quoi cela peut-il lui nuire ?

Pour le court terme, ce mélange des tendances au sein du FN, qui sont en fait de fortes contradictions politiques et stratégiques, n’aura pas beaucoup d’effets. En revanche, sur le plus long terme, les incohérences du FN, avec par exemple au Nord un discours démagogiques du « tout social » ou « tout social-étatisme » de type « gaulliste », est contradictoire avec le discours de type poujadiste de la lutte contre tout impôt, le gaullisme étant par ailleurs un épouvantail pour une grande partie de l’électorat lepéniste du Sud, composé notamment de rapatriés d’Algérie, qui n’a toujours pas digéré la « trahison » gaulliste des années 1958-1962. Les Français ont beau avoir un penchant corcardier, ils ne sont pas fous non plus au point de croire le FN, qui leur dit la France doit abandonner l’euro, revenir au vieux franc, et même sortir de l’Union européenne. En résumé, ce n’est pas parce que le FN apparaît comme un parti « attrape-tout » des protestations et rancoeurs, que les électeurs, y compris les siens, sont prêts à gober n’importe quoi !

Propos recueillis par Gilles Boutin

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