Alerte au bio-terrorisme : le CRISPR/Cas, la technologie biologique que l'Union Européenne (et la France) veut déréguler et qui fait hurler tous les spécialistes | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe
Alerte au bio-terrorisme : le CRISPR/Cas, la technologie biologique que l'Union Européenne (et la France) veut déréguler et qui fait hurler tous les spécialistes
©Reuters

Info Atlantico

Alerte au bio-terrorisme : le CRISPR/Cas, la technologie biologique que l'Union Européenne (et la France) veut déréguler et qui fait hurler tous les spécialistes

Le CRISPR/Cas9, technologie révolutionnaire découverte par un groupe de scientifiques occidentaux il y a un an, est sur le point d'être dérégulé par Bruxelles. Pourtant, les Etats-Unis ont déjà bien saisi le potentiel destructeur de cet outil. Facile d'usage, ce serait mettre sur le marché un véritable kit de bombe génétique pour les malfrats. Avec des conséquences dantesques...

Frédéric Jacquemart

Frédéric Jacquemart

Président du GIET (Groupe International d'Études Transdisciplinaires). 

Voir la bio »
Olivier Lepick

Olivier Lepick

Olivier Lepick est docteur en Histoire et Politiques Internationales de l’Institut des Hautes Etudes Internationales de Genève (Université de Genève). Il est chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique (Paris) et consacre ses travaux à la question des armes chimiques et biologiques.

Voir la bio »

Atlantico : Les dernières innovations en terme de modification génétique ont abouti à une nouvelle technologie, le CRISPR/Cas9, élue technique de l'année par le magasine Science ! ; les scientifiques parlent d'un outil permettant des modifications génétiques "à la portée de tous" ; tout d'abord, en quoi consiste cette technologie ? 

Frédéric Jacquemart :

On assiste depuis quelques années à une prolifération de techniques agissant soit directement sur les séquences génétiques, soit sur le fonctionnement du génome. Cette prolifération pose d'ailleurs problème en elle-même. Une série de ces techniques permet des modifications ciblées du génome. Alors qu'il n'y a pas si longtemps, quand on voulait faire un OGM, on ne décidait pas de l'endroit où se faisaient les modifications, maintenant, on peut diriger une enzyme (une nucléase) qui va couper les deux brins de l'ADN à l'endroit choisi et c'est là que vont se faire les modifications décidées.

Il y a encore quelques limites techniques (des coupures non-voulues par exemple) mais dans l'ensemble, c'est une grande rupture technologique.

Olivier Lepick : C'est une technique qui permet d'insérer des gênes dans un patrimoine génétique et permet de manipuler ce même patrimoine avec une grande facilité. C'est le Photoshop de la génétique, si vous me permettez cette image. 

Jennifer Doudna, microbiologiste à Berkeley et co-inventrice de la technologie s'est dite inquiète de l'absence de débats éthiques sur l'utilisation du CRISPR/Cas9. Certains médias laissent entendre que le CRISPR/Cas9 pourrait se transformer en arme de destruction massive. Quels sont les dangers qui entourent cette technologie ?

Frédéric Jacquemart :Il faut bien savoir que les premiers à avoir lancé une alerte sur le sujet sont les services de l'intelligence service aux Etats-Unis. Cette technique est d'une puissance sans précédent ; c'est une rupture technologique, tout le monde est d'accord. En revanche, les mêmes experts qui défendent cette technologie affirment que cette technologie reproduit ce que fait la nature (je crois qu'il est difficile d'être plus stupide et malhonnête !) Cette technique n'est plus aussi compliquée que les techniques précédentes à mettre en œuvre, et serait utilisable par un titulaire d'une licence de Biologie ! Évidemment, celui-ci ne pourrait pas tout faire, les virus ou animaux entiers demandant plus de compétences, mais pour ce qui est d'une bactérie, d'une levure ou d'un unicellulaire quelconque, d'une culture cellulaire, à partir de laquelle on peut régénérer une plante, ce serait très facile.  Un amateur décidé pourrait s'initier à cette pratique. 

Le coût serait de plus modique. Bien entendu, cela nécessite du matériel de laboratoire (qu'ont malgré tout tous les gens qui font de la biologie de garage, et qu'il est aussi facile de se procurer d'occasion ou de bricoler) mais les réactifs principaux ne demandent pas plus d'une centaine d'euros ! On est en tout cas loin des coûts des techniques précédentes. Ce qui va permettre ce faible coût, c'est qu'avec CRISPR/Cas9, c'est un ARN qui permet de guider la nucléase. Actuellement, il suffit de taper la séquence voulue sur un clavier et une machine synthétise l'ARN désiré, c'est très bon marché et très rapide, sans commune mesure avec les protéines qui étaient nécessaires auparavant. 

On balance donc dans la nature des technologies aussi universelles : je comprends que la créatrice de cette technologie en fasse des cauchemars. A sa place, je n'aurai pas publié des choses pareilles. En tant qu'ancien chercheur en biologie, si j'avais découvert une chose de la sorte, nul doute que je j'aurai tout brûlé ! Avec CRISPR/Cas9, on eut faire n'importe quoi ! Et du n'importe quoi dans un monde qui est organisé, c'est préparer le chaos. Le biologiste Dobzhansky disait que rien n'a de sens en biologie si ce n'est à la lumière de l'évolution. Nos biologistes modernes ont juste oublié cela. Jusqu'à présent, le n'importe quoi était confiné à une cinquantaine d'OGM, qui certes avaient un impact négatif, mais pour l'instant probablement assez restreint au niveau de la biosphère. Cette nouveauté pourrait permettre de modifier des centaines de milliers d'êtres vivants. Il faut se poser la question : qu'est-ce qu'on fait ?

Pour ce qui est des risques directs, il faut regarder ce qu'a donné l'émergence de l'informatique (ce qui se rapproche plus de cette révolution aujourd'hui). Je m'en souviens, j'ai fait parti de cette vague : il y a eu plein de gens qui ont commencé à partager des programmes et à former une communauté d'intérêt, puis un petit nombre de cinglés est apparu et a lancé les virus ! Car il y a toujours des dingues dans une société, dont le but est de lui nuire. 

Et bien avec cette nouvelle technologie, ils ont les moyens de faire beaucoup de dégâts ! Les parades biologiques sont certes imaginables, mais bien plus complexes que les anti-virus informatiques !

Alors tout le monde parle des effets positifs inouïs que permet le CRISPR/Cas9... mais ces mêmes experts veulent dans le même temps retirer toute réglementation !

Olivier Lepick : Ce type de technologie peut être qualifié de dual. Il a des applications très intéressantes d'un point de vue thérapeutique, économique ou autre, mais qui dans de mauvaises mains pourrait tout aussi bien créer des effets proportionnellement aussi désastreux. La facilité avec laquelle on peut modifier une bactérie peut légitimement inquiéter. On peut imaginer que des malfaiteurs pourraient la rendre plus résistante, plus agressive, plus pathogène, voire même, ce qui devient encore plus effrayant, à même de s'attaquer à des types dont les gênes sont présélectionnés pour être visés, comme la couleur de la peau, des yeux ou des cheveux par exemple ! C'est un scénario effrayant mais c'est envisageable avec ce genre de technologie, et surtout beaucoup plus facile qu'avec les outils précédents. La rendre accessible à tous augmenterait de fait le danger d'un incident de type bioterrorisme. D'autant plus que les coûts à engager sont plus limités et plus facile à masquer qu'une bombe au plutonium par exemple. Ces perspectives sont assez terrifiantes. 

Quelles sont les mesures à prendre pour répondre à ce genre de menaces ? Où en sont les négociations sur la régulation du CRISPR/Cas9 à l'Union Européenne et en France ?

Frédéric Jacquemart :Une des conséquences de cette déréglementation de cette technique serait de se priver de tout regard sur la biologie de garage notamment qui pourrait être faite en bas de chez nous, et donc aux bévues non intentionnelles et aussi au bioterrorisme ! On ne pourra pas lui interdire sa pratique ni même la surveiller, et ce qu'il fabrique ne sera pas évalué. C'est atterrant, d'autant plus qu'une nouvelle technique apparue récemment, qui peut aussi utiliser  CRISPR/Cas9, le forçage génétique et que tout le monde semble ignorer, vient rendre la chose encore plus dangereuse, quand bien même cette technique n'est pas réalisable sur toutes les espèces. Le principe est que le gène modifié devient invasif : il suffit de modifier quelques individus, et le gène se répendra dans toute l'espèce. Des projets existent déjà concernant des moustiques, pour les modifier ou en éradiquer certaines espèces ! 

Ce type de technique ne pourrait plus être contrôlé par la société. On sait que des entreprises qui n'ont pour seul objectif que de faire de l'argent poussent à la dérégulation sans avoir le moindre regard éthique. On l'a vu avec le tabac, avec les pesticides et les médicaments : imaginons ce que cela pourrait donner avec cette « baguette magique » qu'ils prétendent brandir sur le monde ! C'est une bombe atomique que nous avons aujourd'hui entre les mains !

Au niveau de l'Union Européenne, l'opération visant à la régulation est reportée alors que la décision devait être donnée en 2015, car le but est de convaincre tous les états membres avant de rendre public le rapport de la Commission chargé du sujet. Ils savent que cette décision, qui est soutenue certainement par des lobbies, sera de toute façon attaquée juridiquement, et ils essayent de consolider leur position. 

La France est l’État le plus engagé sur le domaine des biotechnologies, du fait des très fortes réactions de la société civile jusque-là.  Mais le gouvernement français s’aligne maintenant systématiquement sur les revendications des lobbies.  Le Haut Conseil des Biotechnologies (HCB), qui conseille l'État en la matière, a rendu un « vrai-faux avis » qui vise à justifier la dérégulation d'une grande partie de ces nouveaux OGM, comme le demandent les multinationales. Les manipulations qui ont eu lieu pour faire passer ce « vrai-faux avis » ont conduit à la démission d'un des experts du comité scientifique et à la démission de sept organisations membres du Comité Économique, Éthique et Social du HCB. C'est pourtant malheureusement là-dessus que Stéphane Le Foll et Manuel Valls s'appuient pour demander la dérégulation de ces techniques.

Cela pose le problème de l'expertise et de la technocratie qui sous-tendent le fonctionnement de notre pouvoir. Pourquoi ne pas nommer des scientifiques directement à la tête de l'Etat, cela irait plus vite !

Tout cela est extrêmement grave : .Beaucoup d'experts expriment leur idéologie scientiste et/ou sont sous l'influence des lobbies. Idéalement, il faudrait une commission d'enquête parlementaire sur le fonctionnement du HCB.

Olivier Lepick : La communauté internationale doit se préoccuper très sérieusement de l'échange et l'utilisation de ces technologie, avant de tomber des nues. Car malheureusement, on devrait avoir à faire à ce genre de terrorisme un de ces jours. Il existe déjà un groupe de surveillance qui s'appelle le Groupe Australien, qui a été constitué spécialement pour cela après la découverte du programme militaire chimique et biologique de l'Irak. Aujourd’hui, il contrôle l'échange des produits et technologies qui permettraient de fabriquer des armes chimiques et biologiques. Il faut éviter à tout prix que ces découvertes tombent dans de mauvaises mains ; au moins habiliter les personnes qui pourraient l'utiliser pour commencer. 

Je pense que les scientifiques ont parfaitement compris les enjeux, et qu'ils leur appartient donc d'alerter les autorités politiques sur les problématiques posées par ces technologies émergentes. 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !