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Le "carré de l’angoisse" ou les 4 grandes inquiétudes des habitants des pays développés
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Bonnes feuilles

Le "carré de l’angoisse" ou les 4 grandes inquiétudes des habitants des pays développés

Stop ! Les Français, comme beaucoup de peuples occidentaux, broient du noir plus que jamais. Les populistes de droite et de gauche surfent sur cette déprime collective en alignant beaucoup de mensonges… mais aussi quelques vérités. Oui, c’est vrai, les dirigeants politiques et économiques ont commis de lourdes erreurs. Oui, une forme de libéralisme a trop tiré sur la corde dans le monde. Mais maintenant ? Le moment est venu d’arrêter de se lamenter ou de croire que les extrêmes et les plus radicaux apporteront des solutions pour remonter la pente. Leurs remèdes seraient pires que le mal. Extrait de "La France va s'en sortir", de Dominique Seux, aux éditions Grasset 1/2

Dominique Seux

Dominique Seux

Dominique Seux, directeur délégué du média économique Les Echos, est également éditorialiste économique dans la Matinale de France Inter. 

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Le carré de l’angoisse

Les habitants des pays développés vivent quatre inquiétudes, que l’on peut décrire comme le carré de l’angoisse. Chacune est peu ou prou nouvelle. La première est identitaire. Le sens du système économique est devenu illisible aux yeux de beaucoup. Peu importe que cela soit à tort ou à raison. Dans un monde plus risqué, ceux qui se sentent menacés ont besoin d’être rassurés sur les vertus du système dans lequel ils vivent. Ce n’est plus le cas. Le bon sens n’est pas le sens à lui tout seul, mais il est souvent un bon repère. Comment comprendre que la quasi-totalité des vêtements que nous portons, que les produits high-tech que nous utilisons, que notre électroménager, viennent de si loin et que cela est bon pour notre économie ? Qui ne s’est pas étonné en regardant les étiquettes de Zara, Darty et la FNAC ? Qui ne se pose pas la question en entendant les voix des plates-formes téléphoniques ? Chacun sait que le lait, la mangue, le plastique, le carton et la colle qui ont contribué à la fabrication d’un yaourt ont tous parcouru des milliers de kilomètres. Sans oublier le soja qui a nourri la vache. C’est vrai, la France exporte à peu près autant de biens qu’elle en importe, ce qui est un tour de force trop méconnu. Mais un Airbus tient moins de place dans le quotidien qu’une barquette alimentaire. Les Occidentaux se sont sentis dupés.

La seconde inquiétude correspond tout autant à une réalité. C’est la stagnation des revenus. Une étude de McKinsey, cabinet réputé pour son sérieux, a fait grand bruit 17. Son titre : « Nos enfants seront-ils plus pauvres que nous ? » À la lire, le point d’interrogation est superflu. Entre l’après-guerre et récemment, à une exception près, la quasi-totalité des ménages avaient vu leurs revenus augmenter. Avant comme après impôts et aides sociales. Cette évolution de long terme se serait interrompue. Selon cette analyse, les revenus des deux tiers des ménages des vingt cinq économies les plus avancées étaient identiques ou plus faibles en 2014 à ceux des deux tiers des ménages de ces même pays en 2005. Soit au total, plus de 500 millions de personnes ! Après transferts sociaux, cette proportion serait tombée dans une fourchette comprise entre 20 et 25 % dans la plupart des pays étudiés. Bonne nouvelle, a-t-on envie de dire. Sauf que cette part était de quasi zéro dans la décennie précédente. À lire McKinsey, la France est dans une situation totalement atypique, puisque après ces transferts, seuls 10 % de ses habitants sont dans la même situation. Si les travaux beaucoup plus précis de l’Insee sont nettement moins alarmistes pour notre pays, une réalité s’impose : une partie des Français comptent sur la solidarité nationale, pas sur leur travail, pour voir progresser leur niveau de vie. Ce qui, intimement, est moins satisfaisant. Les effets de la crise de 2008, le ralentissement historique de la croissance et la montée du chômage sont bien sûr à l’origine de cette stagnation. Une première conclusion s’impose : le Brexit et l’élection américaine ont montré, en 2016, que le modèle social anglo-saxon était celui qui avait le plus de ratés dans le moteur.

Aux États-Unis, le revenu médian, qui sépare la population en deux parties égales, a baissé tout au long des années Obama – 2015 étant la seule exception. À 56 500 dollars annuels, ce revenu médian reste inférieur à celui d’avant-crise et il est encore plus éloigné du record de 1999. Concrètement, un travailleur à temps plein continue de gagner, en moyenne, 150 dollars de moins par an que ce qu’il gagnait en 1998 18. La question des inégalités est loin d’être close : les 20 % les plus riches, qui tirent une bonne partie de leurs revenus de la bourse et de l’immobilier, sont les seuls à avoir totalement reconstitué leur richesse d’avant-crise 19. Leurs revenus n’ont même jamais été aussi élevés. Les inégalités sont tellement importantes qu’elles se reflètent dans l’espérance de vie. Dans les années 1970, les blancs les plus riches vivaient cinq ans de plus que les blancs les plus pauvres. Le fossé serait de quinze ans aujourd’hui, selon le bureau de recensement américain ! La troisième angoisse trouve son origine dans le processus politique d’élaboration des décisions économiques.

Si l’homme de la rue regarde le système politique d’un mauvais oeil, c’est parce qu’il a le sentiment d’avoir été écarté de ses arbitrages les plus cruciaux. Le populisme dans les pays avancés se nourrit de la colère contre le « libéralisme non démocratique », avance le politologue américain Yascha Mounk. Une démocratie a pour principe de faire remonter les demandes des citoyens et d’y répondre. Or c’est de moins en moins le cas. Les politiques macro-économiques sont prises par les banques centrales et les marchés financiers que personne ne contrôle plus. Les politiques commerciales ont été traitées pendant deux décennies par des accords commerciaux négociés loin de la place publique. Dans les rares domaines, comme la fiscalité, où les élus conservent une autonomie formelle, les pressions de la concurrence ont atténué les différences idéologiques entre partis de centregauche et centre-droit. Les citoyens vivent sous un régime dans lequel leurs droits sont respectés, mais où leurs préférences politiques peuvent être parfaitement ignorées 20.

La dernière inquiétude des habitants des pays riches est la conséquence paradoxale de la transparence. Cette exigence nouvelle est le plus souvent légitime et rassurante. Dans le domaine de la santé, les conflits d’intérêts des élus qui votent la loi comme ceux du corps médical sont passés au scalpel. Tant mieux. S’agissant de l’alimentation, la tolérance du consommateur à la présence de pesticides, par exemple, a atteint un point de bascule. Il était temps. En revanche, le bilan est plus difficile à établir sur les écarts de niveau de vie. Tout ce qui concerne les élites est accessible en quelques clics, leurs rémunérations et leurs avantages. Des documents donnent à la virgule près ce que gagnent les grands patrons et les responsables politiques. Ce qui était caché ne l’est plus. Sur le papier, cette clarté inquisitrice avait deux objectifs : recréer de la confiance et limiter les abus. Le problème est qu’elle a eu l’effet inverse. Elle alimente le ressentiment sans changer la donne. Ce n’est pas une surprise, c’est en France que ce sentiment s’exprime le plus alors que c’est le plus égalitaire des pays développés.

Des bémols pas si mous

Ce tableau sombre du Nord mérite d’importantes et peut-être fondamentales nuances. Le regard sur le ralentissement de la croissance en est une première. Certains pays affichent encore des croissances élevées, comme l’Australie, Singapour ou la Suède. Ensuite, il est vraisemblable que l’indicateur a perdu de sa pertinence, tout comme ceux qui concernent le pouvoir d’achat. Quelques illustrations simples suffisent à le démontrer.

Un : l’appareil statistique mesure mal les revenus et le bien-être non monétaires. Comme autrefois l’auto-stop, le covoiturage, moins cher que le train ou la possession d’un véhicule, fait tomber des revenus dans la poche du conducteur rémunéré et des économies dans celle du passager. Mais à court terme, l’effet se voit dans la baisse du nombre de billets vendus par la SNCF ! Cela pénalise apparemment la croissance. Même chose pour l’activité du Bon Coin (baisse du chiffre d’affaires des commerces), d’AirBnb (perte de recettes des hôtels) et d’autres services.

Deux : la baisse des prix de nombreux produits ou services nouveaux est mal évaluée. TV, Internet, panneaux solaires, smartphones, etc. : ce que l’on achète est de meilleure qualité. Un iPhone a une puissance mille fois supérieure à celle d’un ordinateur de 1985 !

Trois : ce qui est gratuit tombe dans un trou noir statistique. Avec WhatsApp, chacun téléphone gratuitement partout dans le monde. C’est un service supplémentaire. Où est-ce mesuré dans le bien-être ? Nulle part. Le soft power américain et ses chevaliers que sont Google, Facebook et Amazon apportent des services totalement inédits 21. Quoi encore ? De nombreuses familles, des générations durant, ont acheté des encyclopédies pour transmettre les savoirs à la suivante. Aujourd’hui, tout est gratuit.

Quatre : plus fondamentalement, l’allongement de l’espérance de vie est un actif réel comptabilisé nulle part. Tout comme le fait que l’on soit bien mieux soigné qu’auparavant : la seule traduction économique est une augmentation des dépenses de santé alors que c’est tout simplement du bien-être.

Cinq : il y a tout ce qui n’est pas mesurable et dont bénéficient les pays développés sans même que leurs habitants s’en rendent compte. La durée des congés français, la circulation à vélo à Amsterdam, le respect allemand de l’environnement, l’incroyable dynamisme espagnol, etc., sont autant d’éléments d’une qualité de vie européenne reconnue partout.

Ces prix allégés, ces innovations et cet environnement amélioré ont bénéficié à nous tous, pas seulement à une super-élite mondiale. Dernier bémol pas si mou : il faut se méfier des statistiques ! Chacun sait que c’est la forme la plus élaborée du mensonge, selon le mot de l’ancien Premier ministre britannique Disraeli. Exemple emprunté à l’économiste

Jean-Marc Daniel 22. Pour dénoncer la politique d’austérité menée en Grèce, on affirme que cette politique a ramené le PIB grec de 2012 au niveau de celui de 2004. Mais de quoi parle-t-on ? Le statisticien constate que, simultanément, la quantité de billets de banque en circulation dans l’économie grecque aurait doublé. Traduction : il y a eu un accroissement de l’économie au noir. La Grèce de 2012, tout en étant en extrême difficulté, n’est pas vraiment redescendue au niveau de 2004. Toutes ces taches de couleur suffisent-elles à éclaircir le tableau ? Hélas non. Elles ne changent pas le paysage d’ensemble : celui d’un monde occidental déprimé. Pour une raison simple. C’est que l’angoisse est concentrée sur une catégorie nombreuse : les classes moyennes. Ce sont elles qui ont peur pour leur avenir. Des « petits Blancs » américains et des employés britanniques aux habitants des petites et moyennes villes françaises. Toujours selon l’étude de Mckinsey : « Ce sont les revenus moyens qui sont les plus affectés par toutes les évolutions négatives, de même que les jeunes à faible niveau d’éducation et les mères isolées. Affichant un pessimisme élevé, ces populations se montrent hostiles à l’ouverture des échanges commerciaux et à l’immigration. »

L’enjeu du XXe siècle a porté sur la pérennité de la classe ouvrière face à l’industrialisation et l’automatisation. On y a répondu par la montée des qualifications. La question de ce début de XXIe siècle est celle des classes moyennes. Vont-elles disparaître ? Coincée entre les métiers de services peu qualifiés d’un côté, les dirigeants et les professions intellectuelles de l’autre, elles n’ont pas la mobilité nécessaire. La mondialisation met en difficulté les personnes qui, pour des raisons diverses (maladie, parcours sociaux difficiles, formation insuffisante), ont du mal à s’adapter à un monde qui ne leur laisse pas de place.

Il y avait autrefois le Nord et le Sud, il y aujourd’hui du Nord au Sud et du Sud au Nord. Une fois posé le diagnostic, quelles sont les raisons profondes de ces difficultés dans les pays développés ? Il est courant d’invoquer des causes simples et uniques. Les uns, les extrêmes, accusent la mondialisation, responsable de tout. D’autres, les libéraux ultras, pointent l’incapacité de leur pays à s’adapter. D’autres encore, l’immigration qui crée de la concurrence. Simplifications faciles et démagogiques. En réalité, c’est la simultanéité des chocs en peu de temps qui rend les choses difficiles.

Extrait de "La France va s'en sortir", de Dominique Seux, aux éditions Grasset, avril 2017. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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