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Le capital favorisé dans le partage de la valeur ajoutée depuis 30 ans : pourquoi Benoît Hamon se trompe dans son diagnostic
©AFP

Mauvais calcul

Le capital favorisé dans le partage de la valeur ajoutée depuis 30 ans : pourquoi Benoît Hamon se trompe dans son diagnostic

Benoît Hamon, ministre délégué chargé de l'Économie sociale et solidaire et de la Consommation, a déclaré jeudi 8 février sur le plateau de Laurent Ruquier que pour un euro versé aux dividendes en 1980, 2 euros allaient à l'investissement. Ce serait l'inverse aujourd'hui, selon lui.

Atlantico : Chez Laurent Ruquier samedi 8 février, Benoît Hamon a déclaré que dans les années 1980, pour un euro versé aux dividendes, 2 euros allaient à l'investissement et qu'aujourd'hui c'était le contraire qui se passait. Est-ce exact ? Le ministre de l'Economie sociale et solidaire n'omet-il pas une moyenne plus représentative de la réalité historique qui démontre plutôt une constance dans le partage de la valeur ajoutée depuis les années 1950 ? 

Jean-Charles Simon :Les plus hostiles à l’entreprise utilisent toujours la période 75-85 comme référence dès qu’il s’agit d’analyser le partage de la valeur ajoutée et ses décompositions. En omettant de préciser que c’est une parenthèse très particulière, justement la plus défavorable aux entreprises et à leurs actionnaires suite aux chocs pétroliers des années 70. Ces derniers avaient entretenu une croissance très rapide des salaires sous l'effet d'une forte inflation. Mais sur longue période, avant comme après cet épisode, les choses sont bien différentes. Par rapport à la seconde moitié des années 80, on voit au contraire une dégradation du taux de marge des entreprises, qui est d’ailleurs au troisième trimestre 2013 à son plus bas depuis 1985. Le partage « primaire » de la valeur ajoutée entre coût du travail (les salaires chargés) et excédent brut d’exploitation (EBE) des entreprises tourne donc plutôt en faveur du premier ces derniers temps.

S’agissant ensuite de la façon dont l’excédent brut d’exploitation est utilisé, le niveau des investissements n’est pas anormal. A 19,4 % de la valeur ajoutée en 2012 pour le champ de référence (les sociétés non financières, SNF), la formation brute de capital fixe est plutôt dans le haut de sa fourchette des trente dernières années, y compris en remontant jusqu’au début des années 80. Hélas, rapporté à l’EBE très faible en ce moment, l’investissement apparaît élevé, la capacité d’autofinancement ayant baissé.

Quant aux chiffres que vous citez sur le rapport dividendes / investissements, je ne sais pas d’où ils sortent. Pour les SNF à nouveau (qui représentent plus de 80 % de la valeur ajoutée des entreprises), les dividendes nets versés représentaient moins du tiers de l’investissement en 2012.

Gilbert Cette : Sur le champ des sociétés non financières, sur lequel les analyses sont les plus robustes, le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits est demeuré très stable de la fin des années 1980 jusqu’à la crise actuelle. Disons de 1988 à 2008. Ensuite, il s’est déformé dans la crise à l’avantage des salaires : la part des profits dans la valeur ajoutée a considérablement baissé à partir de 2009, pour passer d’environ 32 % à 27 % en 2013. Cette dégradation s’est ainsi aggravée durant la crise. Le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) va bien entendu rétablir en partie la situation, mais en partie seulement. Et il faut souligner que, comparée à celle des autres grands pays industrialisés, la situation des sociétés non financières françaises est particulière : dans les autres pays, la dégradation de la part des profits sur les premières années a été compensée par une amélioration ensuite, en totalité au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis par exemple, ou en bonne partie en Allemagne.

Effectivement, les dividendes nets versés par les sociétés non financières, exprimés en pourcentage de la valeur ajoutée, ont presque continument augmenté en France, sur les trois dernières décennies. Cependant, ils demeurent encore largement inférieurs à ce que l’on observe dans la plupart des autres grands pays, l’Allemagne par exemple.

N'oublie-t-on pas au passage que la structure financière des entreprises a beaucoup évolué (vers davantage de capitalisation) ?

Jean-Charles Simon :Oui, c’est le cœur du sujet. Relevons d’abord une première erreur, hélas fréquente : en analysant les dividendes versés sur la base des comptes nationaux, certains oublient qu’il faut en retrancher les dividendes reçus par les mêmes entreprises. La croissance continue de ces deux flux traduit l’importance de la mondialisation et du développement des flux intragroupes.

Si on appréhende donc convenablement le flux des dividendes nets versés par les SNF en France, on voit qu’ils ont en effet augmenté en proportion de la valeur ajoutée et de l’EBE. Mais cela traduit exactement l’évolution de leurs modalités de financement, avec moins d’intérêts et plus de dividendes. Au total, la somme des dividendes et intérêts nets versés est assez stable, et par exemple inférieure en part de la valeur ajoutée et de l’EBE à ce qu’elle était il y a 20 ans.

Gilbert Cette :L’endettement des sociétés non financières françaises est considérablement plus élevé que celui des sociétés non financières allemandes. Exprimé en pourcentage de la valeur ajoutée, toujours, ce taux d’endettement était en 2012 d’environ 70 % en Allemagne contre environ 130 % en France ! La rentabilité moins élevée des entreprises françaises aboutit à un cercle vicieux : un recours accru à l’endettement pour financer un investissement lui-même insuffisant pour assurer un positionnement compétitif favorable et en mesure de redresser la situation financière…

Au delà du débat idéologique, quelle est aujourd'hui la justification économique du partage actuel de la valeur ajoutée ? A quoi servent les dividendes, tant décriés ? 

Jean-Charles Simon : La valeur ajoutée et son partage sont des données statistiques, qui n’ont pas à avoir une « justification économique » mais mesurent entre autres choses l’évolution de l’activité et la rémunération des facteurs de production.

Les dividendes sont la contrepartie du capital apporté aux entreprises, comme les intérêts le sont pour la dette. Il y a une abondante littérature économique qui, depuis des décennies, compare les avantages et inconvénients des deux mécanismes de financement. Si la charge des intérêts a beaucoup diminué dans la période récente, c’est d’abord car les taux d’intérêt baissaient fortement par rapport à leurs niveaux des années 80, mais aussi parce que les canaux de financement en capital se développaient (marchés financiers, capital-risque…). Et on voit bien que pour beaucoup d’entreprises, ce mode de financement est indispensable à leur développement, tandis qu’une forte dépendance à la dette – donc également, pour une large part, au secteur bancaire – peut les rendre très fragiles. Préférez-vous dépendre davantage de créanciers ou d’actionnaires ? Sachant que c’est bien l’alternative, la question devrait conduire à réfléchir plus sereinement à la problématique des dividendes…

Gilbert Cette : Il est normal de rémunérer des capitaux que l’on a sollicités. De la même façon que la dette a un coût, les fonds propre en ont un. Et la rémunération des fonds propres ne paraît pas plus favorable en France qu’ailleurs.  

On cite bien souvent l’Allemagne en exemple, pourtant,  les travailleurs d'outre-Rhin n'occuperaient-ils pas une part de moins en moins importante dans la valeur ajoutée au profit des actionnaires ?

Jean-Charles Simon :Oui, le partage de la valeur ajoutée est bien moins favorable aux salariés en Allemagne à ce qu’il est en France. Ou plus exactement, le coût du travail y accapare une part plus faible de la valeur ajoutée. Mais les salariés doivent en France se contenter de salaires nets en moyenne assez éloignés du niveau du coût du travail pour leur entreprise.

Même si les comparaisons internationales en niveau sont assez délicates – notamment du fait des différences de spécialisation des économies -, on peut au moins observer que les évolutions auront été opposées dans nos deux pays. Tandis qu’en France le taux de marge est actuellement au plus bas depuis près de 30 ans, il a progressé fortement en Allemagne depuis les années 90, même s’il a aussi un peu souffert de la crise à partir de 2008. Ainsi, l’écart de taux de marge des SNF, qui était de 5 points en 1995, est aujourd’hui de 12 points en faveur des entreprises implantées en Allemagne. Un gouffre !

Gilbert Cette : Il est vrai que l’Allemagne s’est caractérisée par un modération salariale continue depuis la fin des années 1990. Cela a aidé les entreprises de ce pays à gagner en compétitivité-prix et, simultanément, à financer des investissements et de la recherche, sources de compétitivité hors prix. Heureusement pour les pays partenaires de l’Allemagne, comme la France, cette orientation est en train de s’inverser : les salaires sont désormais, depuis 2012, plus dynamiques en Allemagne qu’en France et l’instauration d’un salaire minimum en Allemagne devrait accentuer cette dynamique. Cela paraît normal : un pays qui bénéficie d’excédents commerciaux aussi massifs et structurels que l’Allemagne (plus de 6 % du PIB !) étouffe ses partenaires. En cela, l’Allemagne n’est pas un exemple généralisable : ses excédents commerciaux signifient des déficits pour d’autres pays, comme la France…

Cela a-t-il du sens d'opposer systématiquement dividendes et salaires ? Cela ne finit-il pas par pourrir le débat ? Vers quel équilibre tendre ?

Jean-Charles Simon :Cela n’a pas de sens car ce ne peut être un arbitrage délibéré et soutenable. Les entreprises doivent produire, avec des salariés, et être les plus rentables possibles. Si elles ne le sont pas et ne peuvent pas rémunérer convenablement leurs actionnaires, alors leurs salariés ont des soucis à se faire… Et inversement, si elles compriment trop les salaires ou ne recrutent pas assez pour verser davantage de dividendes, alors leurs actionnaires risquent d’en souffrir assez vite. Car toutes choses égales par ailleurs, cela voudra dire que l’entreprise perdra ses meilleurs éléments, qu’elle ne sera pas assez innovante ou que ses biens ou services pâtiront de la concurrence.

C’est donc un "mix", qui peut évoluer selon les secteurs et selon les périodes, mais qu’il est vain de présenter comme une tension indépassable avec ses perdants et ses gagnants. D'ailleurs, dans les périodes de crise, on observe presque toujours une déformation du partage de la valeur ajoutée au bénéfice du travail et au détriment du capital ! Et pourtant, ce sont des périodes difficiles pour les salariés. Cela signifie simplement qu'en moyenne le profit s’ajuste plus rapidement à la baisse que la masse salariale, avant qu'ils ne se rééquilibrent, en principe, lors de la reprise.

Si le débat salaires contre dividendes est si vif en France, c’est aussi parce qu’on a écarté les fonds de pension en maintenant des systèmes de retraite presque exclusivement basés sur la répartition. Alors qu’on le voit bien dans les entreprises qui développent fortement l’actionnariat salarié, ces mécanismes permettent de réduire cette opposition apparente entre rémunérations du travail et du capital.

Gilbert Cette :Effectivement : la croissance soutenable appelle une rémunération équilibrée tant du travail que du capital… Il est souhaitable, à la fois pour la soutenabilité de la croissance et pour des raisons d’équité, que le travail bénéficie pleinement des fruits de cette croissance, comme le capital. Autrement dit, il est souhaitable que le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits demeure stabilisé à son niveau d’équilibre de long terme. Pour l’instant, et depuis l’entrée dans la crise, ce partage s’est déformé en faveur du travail et au détriment du capital. Si une telle situation durit, cela pourrait affaiblir considérablement l’incitation à investir… Les perspectives de croissance future en seraient elles-mêmes affaiblies…  

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