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Le bonheur, horizon contre-productif du progressisme
©Flickr/benjaminasmith

Caprices et liberté

Le bonheur, horizon contre-productif du progressisme

La liberté est le principe numéro un sur lequel repose tout l’édifice de notre société. Habituellement, celle-ci est définie comme la possibilité de faire ce que l’on veut à condition que cela ne trouble pas l’ordre public. Cette définition n’est-elle pas d’une rare confusion ?

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Quand on est l’esclave d’un maître, disposer de soi et ainsi faire ce que l’on veut est bien évidemment hautement appréciable. Un seul problème toutefois : quand on en reste là,  faite pour éviter la tyrannie, cette définition conduit directement à cette dernière. 

Qui, dans la vie, fait ce qu’il veut ? Le tyran qui agit selon ses caprices et, derrière lui, le caprice et les humeurs des choses qui nous ballottent en tout sens. De  ce fait,  faisons de la liberté la possibilité de faire ce que l’on veut. On donne les pleins pouvoirs aux caprices et aux humeurs des choses qui se mettent à nous  dicter nos conduites. 

Il y a quelques années sévissait sur les écrans  une émission intitulée « C’est mon choix » dans laquelle les participants rivalisaient de laideur en matière d’habillement et de coiffure.  Quand on leur posait la question de leurs choix, pour toute réponse ils répondaient : « C’est mon choix ! » 

Les caprices étant nos caprices et les humeurs étant nos humeurs, derrière les caprices et les humeurs, c’est l’arbitraire qui gouverne à partir d’un principe simple : la liberté ou la mort.  « Si vous m’interdisez de faire ce que je veux il faudra me tuer ». Comme on n’a pas le cœur à tuer ceux qui exercent ce chantage, on capitule et l’arbitraire a gagné.

Il en va de l’ordre public comme de la liberté.  Si l’on veut vraiment qu’il  soit respecté, il n’y a qu’une solution : ne rien faire et ne rien dire. On est alors sûr que l’ordre ne sera pas troublé. 

Quand on entend faire ce que l’on veut et ainsi affirmer sa liberté, c’est là chose impossible. Faire ce que l’on veut consistant à vouloir affirmer et imposer sa volonté, la liberté bouscule et chahute quelque peu l’ordre existant.  

On a du mal à définir l’ordre public. Rien de plus normal : là encore il en en va de nos humeurs et de nos caprices. 

Tout ordre réprime et permet de façon arbitraire. Dernièrement, on a pu s’en rendre compte. Un jeune écologiste a été poursuivi en justice pour injure envers le chef de l’État représenté avec la frange, la moustache et  faciès d’Hitler.  Le juge a donné raison à ce jeune écologiste en expliquant que le chef de l’État était dans son tort en ne luttant pas assez contre le réchauffement climatique. 

Dans d’autres temps, ce jeune aurait été envoyé aux galères. N’oublions pas que le chevalier de La Barre  défendu par Voltaire a été accusé de blasphème et de sacrilège, torturé, décapité puis brûlé  pour ne pas s’être découvert devant une procession religieuse.

Aujourd’hui, un jeune insulte le chef de l’État et le traite de nazi ? C’est le jeune qui a raison et le chef de l’État qui a tort. 

La liberté comme droit de faire ce que l’on veut n’a pas grand sens. L’ordre public défini comme étant sans trouble n’en a non plus. Croire pouvoir faire tenir les deux ensemble encore moins. 

L’ordre public et la liberté sont incompatibles. Quand la liberté est la liberté elle bouscule toujours l’ordre public et quand l’ordre public est l’ordre public il bouscule toujours la liberté. Témoin ce à quoi nous assistons quotidiennement. Quand la liberté est vraiment libre, les partisans de l‘ordre hurlent au désordre, à la violence et à la décadence. Quand ils hurlent au désordre, à la violence et à la décadence, les partisans de la liberté les traient de fascistes. 

Dans sa Philosophie de l’histoire, à travers le concept d’insociable sociabilité, Kant s’emploie à  réconcilier la liberté et l’ordre. Quand on veut être libre et que l’on est intelligent, on ne se met pas la société et l’ordre public à dos. On s’en sert pour satisfaire son appétit de liberté.  De même, quand on veut l’ordre et que l’on est intelligent on ne se met pas la liberté à dos. On s’en sert pour satisfaire son appétit d’ordre. 

Kant  pense qu’en se servant de la liberté comme de l’ordre public, il est possible de les réconcilier. La solution n’est pas bête. Tous les jours,  pour parvenir à nos fins, nous rusons  avec la liberté ainsi que l’ordre. Cela calme les ardeurs belliqueuses En jouant avec la liberté et  l’ordre, on joue. Pendant que l’on joue, on ne s’étripe pas.

Dans le cas des questions qui nous préoccupent à propos de la laïcité, c’est ce qui se passe. La laïcité en France se fonde sur deux principes contradictoires entre eux : la liberté de conscience et la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. 

La loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 a été clairement faite contre le catholicisme. Résolument anticléricale et anticatholique, elle ne respecte pas le principe d’impartialité de l’État. 

De son côté, quand le religieux veut bousculer l’ordre républicain résolument antireligieux, il invoque la liberté de conscience qu’il appelle laïcité en se gardant d’appeler laïcité la séparation de l’Église et de l’État. Les partisans du voile qui l’ont compris en usent admirablement.

De ce fait, tout le monde joue en appelant laïcité ce qui l’arrange. Ce qui donne les partisans du voile invoquant la la laïcité pour l’autoriser et les opposants au voile invoquant la laïcité afin de l’interdire. C’est la cacophonie. C’est le théâtre. Mieux vaut ça toutefois que la violence. 

Il y aurait bien un moyen de vivre avec un peu plus de vérité et de hauteur : qu’on vive la liberté au lieu de la revendiquer et qu’on vive l’ordre au lieu de le réclamer. Alors la liberté et l’ordre coexisteraient dans une personne réelle ordonnée à elle-même et de ce fait libérée intérieurement.  

On l’a oublié : l’Europe et la France se fondent sur le sens de la personne. Quand se décidera-t-on à la faire vivre ? Quand cela se fera, elles commenceront à entrevoir la réponse aux questions qui la taraudent à propos de l’ordre et de la liberté. 

Un seul problème toutefois : lorsqu’on agit ainsi, finie la vérité. On devient un manipulateur habile et cynique faisant comme si il respectait la liberté, comme si ’il respectait l’ordre public. Quand on s’appelle Kant et que l’on a écrit un opuscule sur le prétendu droit de mentir afin de défendre la vérité, il y a là une légère contradiction. 

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