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La violence est brutalement repartie à la hausse aux États-Unis après des décennies de déclin.
©Drew Angerer / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Criminalité rampante

La violence est brutalement repartie à la hausse aux États-Unis après des décennies de déclin

Les Etats-Unis connaissent depuis quelques années une recrudescence du crime et 2020 a été l'une des pires années de l’histoire du pays en nombre de morts par arme à feu. Dans un entretien à The Atlantic, le sociologue américain Patrick Sharkey analyse les facteurs qui auraient une réelle incidence sur le niveau de violence à travers le pays. Décryptage de ses propos avec Didier Combeau, spécialiste des Etats-Unis.

Didier Combeau

Didier Combeau

Didier Combeau est spécialiste des États-Unis, auteur de Polices américaines et Être américain aujourd'hui aux éditions Gallimard.

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Atlantico : Après une forte baisse de la criminalité il y a 30 ans et une baisse graduelle depuis, les Etats-Unis connaissent depuis quelques années une recrudescence des fusillades. 2020 a même été la pire année de l’histoire du pays en nombre de morts par arme à feu… 

Didier Combeau : Pour constater cette hausse il faut regarder la courbe des homicides qui est l'indicateur privilégié par les criminologues. Dans les années 50, le taux d’homicide était de 4,5 pour 100 000 habitants. A partir du milieu des années 60, le taux a explosé et est monté à 9 pour 100 000. Le nombre d’homicides demeure à un niveau très haut jusqu'au milieu des années 90 où il redescend pour revenir dans les années 2000 à un taux autour de de 4,5 pour 100 000 habitants. Mais depuis 2014, on l'impression que ce taux repart à la hausse. Pour l'instant ce n'est qu'une impression et il faudra encore attendre pour voir si cela se confirme. Ce que l'on constate en tout cas, c’est que le nombre d'homicides par balle a augmenté de 25% entre 2019 et 2020. 2020 n'est certes pas une année comme les autres. C'est une année électorale marquée par un contexte politique extrêmement tendu entre Trumpistes et démocrates et par les manifestations Black Lives Matter. C’est aussi une année marquée par la pandémie. Concernant le profil des victimes, ce sont surtout des jeunes et surtout des Afro-américains.

Le sociologue américain Patrick Sharkey analyse dans un entretien à The Atlantic les facteurs pouvant mener à une hausse ou à une baisse de la violence, battant en brèche certaines idées reçues. Quelles sont-elles ?

Patrick Sharkey se bat contre les explications simplistes. Il n’y a jamais un unique facteur. Pour expliquer la longue baisse de la criminalité observée des années 90 jusqu’à 2014, on a entendu toute sorte d’explication.  On a mis en avant la conjecture économique, l'évolution démographique qui aurait fait diminuer la part de jeunes dans la population, la fin de l'épidémie de crack, les effets de la loi de 1993 sur les armes à feu qui obligeait les armuriers à pratiquer des contrôles des antécédents judiciaires et psychiatriques du client avant la vente d'une arme… On a mis en avant la libéralisation de l'avortement en 1973, en disant que cela a diminué le nombre d'enfants non-désirés qui risquaient d'être livrés à eux-mêmes. On a évoqué la suppression du plomb dans les carburants, le plomb étant supposé induire des comportements violents.

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On a aussi parlé des méthodes mis en place à New York par le chef de la police William Bratton dans les années 90. La situation y était catastrophique avec plus de 2 200 homicides par an. William Bratton a instauré la « tolérance zéro », méthode basée sur les théories des sociologues James Q. Wilson et George L. Kelling et leur hypothèse « de la vitre brisée ». Celle-ci tend à démontrer que si on ne répare pas les carreaux cassés dans un quartier - lorsqu'on laisse les choses aller, en somme – s’en suit un délabrement plus général du quartier et des situations humaines que l’on y trouve, entrainant le quartier dans une spirale de délinquance. William Bratton a donc mis en place une politique de contrôles très ferme avec beaucoup de fouilles au corps pour confisquer au maximum les armes illégales dans les rues. Effectivement, la situation à New York s'est améliorée. Mais la situation s'est améliorée aussi dans des villes où de telles politiques n'avaient pas été mise en place et c'est difficile de dire que c'est cette action policière qui a été vraiment efficace.

Quelles sont donc les pistes évoquées par Patrick Sharkey pour lutter efficacement contre la violence ?

En fait, Patrick Sharkey parvient à combiner deux raisonnements. D'un côté celui des conservateurs tenants d’une politique pénale ferme et de la "tolérance zéro". D'un autre côté celui des progressistes partisans d’une politiques de traitement social et préventif de la violence.

Sharkey reconnait que les mesures policières ont effectivement un effet positif, mais celui-ci ne peut être qu'artificiel. C'est comme un couvercle sur une marmite et ça ne peut pas être une solution pérenne. Mais dans le même temps, à partir du moment où la police quitte les zones sensibles sous l'effet de la dénonciation des violences policières ou de Black Lives Matter, on voit bien que la violence revient.

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Les mesures policières instituent un ordre social, mais qui est instable. Selon Sharkey, il faudrait parvenir à un ordre social plus stable en remettant en place du lien social pour faire diminuer la violence de manière préventive. Sharkey reconnait donc l'effet des politiques de fermeté mais en montre aussi les limites.

Comment Patrick Sharkey explique-t-il le regain du crime ? La crise sanitaire a-t-elle joué un rôle ?

Comme dans toute affaire sociale, c'est difficile de savoir exactement quel est le lien de cause à effet car il faudrait neutraliser tous les autres paramètres, ce qui est impossible. Sharkey fait plusieurs hypothèses. En 2020, le mouvement Black Lives Matter a peut-être eu un effet indirect sur la hausse de la violence. La police a pu être moins active par peur d'être accusée de violences illégitimes. Ce qui fait que certains jeunes ont pu être livrés à eux-mêmes avec toutes les conséquences sur la violence que cela implique. C'est ce que l’on appelle l'effet Ferguson, en référence aux manifestations de Ferguson en 2016 qui ont fait suite à des violences policières. Les conservateurs avaient alors dénoncé le fait que certains policiers n’osaient plus faire leur travail de peur d'être mis en accusation.

Sharkey pointe aussi les ventes d'armes record en 2020. Celles-ci sont en constante augmentation 1999. Pourquoi de telles ventes en 2020 ? Peut-être le Covid a-t-il pu plonger le pays dans un climat d’inquiétude, poussant certains à s'armer. Les manifestations et les violences liées à Black Lives Matter ont aussi pu pousser des Américains à vouloir se protéger. Il y a enfin la probabilité que Biden soit élu qui a laissé penser à certains que les armes allaient être réglementées. Et comme à chaque rumeur de règlementations des armes, les gens se précipitent vers les armureries pour se fournir avant le passage des lois.

Le Covid a naturellement pu jouer un rôle également dans la hausse des morts par armes à feu. Quand les gens sont contraints à rester chez eux, les violences domestiques augmentent. Il ne faut pas non plus oublier les querelles de voisinages qui sont à la source d'un grand nombre d'homicides quand elles tournent au drame. La fermeture des lieux de sociabilité comme les centres sportifs ont coupé les liens sociaux et fait augmenter les violences. Enfin c'est aussi le travail de la prévention par les associations de quartier qui a été handicapé par les confinements.

Didier Combeau est spécialiste des États-Unis, auteur de "Polices américaines" et "Être américain aujourd'hui" aux éditions Gallimard

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