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Les gens "branchés" finissent presque systématiquement par se ressembler, tels des moutons.
Les gens "branchés" finissent presque systématiquement par se ressembler, tels des moutons.
©Javier Calvelo / IRAUy / Reuters

Moutons moutons

La science du paradoxe des branchés : plus ils souhaitent se différencier et plus ils finissent habillés à l’identique

A force de vouloir s'habiller de manière originale, en étant à la quête d'une nouveauté qui les démarquera des autres, les gens "branchés" finissent presque systématiquement par se ressembler. C'est le résultat d'une étude de Jonathan Touboul, mathématicien français au Collège de France. En cause : le décalage temporel entre le moment où une tendance est originale et celui où elle devient une norme.

Nicolas Gauvrit

Nicolas Gauvrit

Nicolas Gauvrit est chercheur en Mathématiques appliquées à la psychologie, à l'éducation, en probabilités statistiques et probabilités subjectives.

 
 
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Atlantico : Jonathan Touboul, mathématicien neuroscientifique a récemment publié un rapport étonnant. A l'aide des mathématiques, ce dernier à réussi à expliquer pourquoi les personnes branchées finissent malgré elles par se ressembler, alors qu'elles souhaitent généralement se démarquer les unes des autres. Quelle lecture peut-on faire de son rapport ?

Nicolas Gauvrit : Il a construit un modèle mathématique qui donne une explication possible du phénomène, mais cela reste une explication partielle. Ce qu'il montre cependant est très intéressant : en supposant simplement que les personnes ont une information limitée et subissent un décalage dans la réception de l'information, il reproduit "l'effet hipster" selon lequel ceux qui veulent se différencier des autres finissent en fait par se conformer à la norme de l'anticonformisme.

L'information limitée signifie que chaque personne ne connaît bien sûr pas tout le monde, et doit estimer en fonction des personnes qu'ils côtoient ce qu'est la "tendance" du moment, avec un risque d'erreur important. Mais l'élément clé du modèle de Touboul est le décalage temporel : c'est en ajoutant aux modèles plus classiques un laps de temps entre un événement, et le moment où on s'en rend compte que Touboul fait apparaître l'effet hipster.

Ce qui est amusant, c'est qu'il reproduit aussi un effet d'oscillation que l'on observe bien dans la mode : la mode d'hier inspire celle de demain.

Peut-on établir un profil psychologique de cette attitude qui consiste à vouloir se différencier en termes vestimentaires ?

Il y a bien sûr des variations entre les individus, mais nous avons presque tous besoin de nous sentir différent des autres d'une manière ou d'une autre. Parfois on souhaite seulement appartenir à un groupe qui se distingue des autres groupes. C'est encore plus vrai à l'adolescence bien sûr, lorsqu'on cherche son identité. Cela le reste ensuite.

Les jeunes parents cherchent souvent désespérément un prénom original pour leur futur bambin par exemple, et bien souvent ils illustrent à merveille l'effet décrit par Touboul en choisissant très nombreux le même prénom qui leur paraît original alors qu'il est déjà à la mode depuis quelques années.

Comment peut-on expliquer ce paradoxe qui consiste pour les hipsters à vouloir se démarquer, et personnaliser leur style, tout en s'inspirant des autres ?

On peut vouloir être un groupe original, et se distinguer des autres non pas seul, mais avec son "clan". Il n'y a donc pas forcément un désir d'être parfaitement singulier. Dans ce cas, il est parfaitement logique d'avoir au sein du clan une tenue homogène, mais qui diffèrent de ce que se fait dans le reste du monde. Ce n'est alors pas une contradiction.

D'un autre côté, si on suit l'idée de Touboul, les anticonformistes se ressemblent non parce qu'ils se copient véritablement, mais à cause de ce temps d'accès à l'information. Imaginez une personne qui veut être originale. Elle ne sait pas trop comment faire pour rester à la fois chic et différente. Elle rencontre un anticonformiste, qu'elle pense tout à fait singulier, et copie sa tenue parce qu'elle pense que c'est le summum de l'originalité. A cause du décalage temporel, elle ne sait pas encore que cette tenue est en fait une autre norme, déjà adoptée par tout un groupe de personnes.

Finalement, et si l'on devait prendre en compte cette explication, comment faudrait-il s'y prendre pour être original et non inscrit dans une tendance ?

C'est un problème complexe. Une situation équivalente est la suivante : vous devez choisir une couleur que les autres ne choisiront pas. A priori, on pourrait se dire que les autres vont choisir une couleur passe-partout comme le noir ou le gris, et prendre du rouge. Mais si les autres essaient, eux aussi, d'être originaux, ne vont-ils pas faire le même raisonnement ? Alors peut-être faudrait-il revenir au gris ? Mais qui dit que les autres ne sont pas en train de faire le même raisonnement à nouveau... on voit que c'est sans fin.

Il est probable toutefois que l'industrie de la mode profite de cette volonté d'être hors-norme, que l'on trouve également chez les plus riches. En leur proposant à des prix exorbitant un vêtement, une voiture ou un téléphone dont la seule vertu est d'être inaccessible à la majorité des gens, ils vendent en fait au prix fort l'originalité (provisoire) à leurs clients...

 

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