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Le président français Charles de Gaulle, en uniforme, salue ses hôtes le 15 mai 1968 à Bucarest lors d'une visite officielle, alors qu'en France les manifestations se succèdent.
Le président français Charles de Gaulle, en uniforme, salue ses hôtes le 15 mai 1968 à Bucarest lors d'une visite officielle, alors qu'en France les manifestations se succèdent.
©UPI / AFP

Bonnes feuilles

La Libération et Mai 68, selon Charles de Gaulle

Marcel Jullian a publié « De Gaulle, traits d’esprit » aux éditions du Cherche Midi. Tous les Français connaissent Charles de Gaulle, le militaire, le politique, l'homme d'État, et sa gouaille, son esprit, son sens de l'humour, de la repartie et, bien sûr, sa causticité inimitable. Chacun de ses "Traits" faisait mouche, quelle qu'en fût la cible, mais l'humour, féroce à souhait, n'était jamais vraiment gratuit. Extrait 2/2.

Marcel Jullian

Marcel Jullian

Marcel Jullian est écrivain, éditeur, scénariste et réalisateur français.

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LA LIBÉRATION

VUE PAR CHARLES DE GAULLE

« Si vous saviez comme vous êtes pareils ! Vous, les enfants, si pâles ! qui trépignez et criez de joie ; vous, les femmes portant tant de chagrin, qui me jetez vivats et sourires ; vous, les hommes, inondés d’une fierté longtemps oubliée, qui me criez votre merci ; vous, les vieilles gens, qui me faites l’honneur de vos larmes, ah ! comme vous vous ressemblez ! Et moi, au centre de ce déchaînement, je me sens remplir une fonction qui dépasse de très haut ma personne, servir d’instrument au destin. »

*

2 mars 1945. Discours à l’Assemblée consultative.

« En pensant aux vastes événements qui ont rempli le peu de temps écoulé depuis l’aurore de notre libération, nous pourrions dire avec quelque étonnement, comme l’Hamlet de Shakespeare aux premières heures du matin : “Le jour est donc si jeune !” »

*

TÉMOIGNAGES

« À la Libération, la faune politicienne me prenait pour un amateur. Et moi, qui pourtant la connaissais, j’étais déconcerté par son incapacité à savoir ce dont elle parlait. La révolution ? Le seul révolutionnaire, c’était moi. Bien sûr, il y avait les communistes, pour qui le mot signifiait la prise du pouvoir par leur parti. Et pourtant, bien des années plus tard, en mai 1968, leur chef a dit à notre ministre de l’Intérieur : “Ne cédez pas !” »

(D’après André Malraux.)

*

Malgré la joie de la Libération, malgré la satisfaction d’avoir maintenu l’ordre dans Paris, de Gaulle pressent alors des lendemains incertains.

« Moi, je me retire... Moi, j’ai une mission ; elle s’achève. Il faut disparaître. La France peut avoir encore besoin un jour d’une image pure. Cette image, il faut la lui laisser. Jeanne d’Arc, si elle était mariée, ce ne serait plus Jeanne d’Arc. Il faut disparaître. »

(D’après Pierre Bertaux.)

*

Louis Vallon est chargé des problèmes économiques au cabinet du Général. Au lendemain de la Libération, il vient résumer à de Gaulle un dossier particulièrement urgent : celui de l’industrie alimentaire.

« Allons ! Vallon, je n’ai pas sauvé la France pour distribuer les rations de macaronis !... »

(D’après Louis Vallon.)

*

RUMEUR

Les Américains n’ont pas jugé bon d’avertir le Général qu’ils débarquaient en Afrique du Nord. En pleine nuit, Billotte estime, lui, que l’importance de l’événement l’autorise à aller tambouriner à la porte du Général.

« Mon Général ! Mon Général ! Ce sont les Américains qui viennent de débarquer en Afrique du Nord !

– Eh bien ! J’espère que... Vichy va les foutre à la mer ! »

*

Louis Vallon, délégué à l’action professionnelle et sociale du RPF et le Général s’entretiennent du temps présent, du passé...

« À Londres, j’étais comme un roc qui venait battre les vagues. Je me retrouve, aujourd’hui, dans la même situation mais, en face de moi, je n’ai plus que des vaguelettes. »

*

Le chef de la France libre retrouve Paris. Impassible, une Craven aux lèvres, la haute silhouette se tient debout sous les balles qui sifflent et ricochent autour d’elle. Au bruit d’une balle qui frappe la malle arrière de la voiture, de Gaulle se tourne vers Geoffroy de Courcel, qui avait quitté Paris avec lui en juin 1940.

« Eh bien, Courcel, au moins nous revenons dans de meilleures conditions que celles dans lesquelles nous sommes partis ! »

*

« Je n’ai jamais rencontré un seul résistant qui ait su mettre ses objectifs au-dessus de son esprit de sacrifice ! »

*

28 mai 1968, il reçoit Christian Fouchet, ministre de l’Intérieur. Le moral n’est pas au beau fixe, Fouchet tente de le réconforter en lui rappelant 1940 et les grandes actions accomplies au service de « Notre Dame la France ».

« Ah ! Notre Dame la France, parlons-en !... Combien étions-nous alors pour la servir ? ... Aujourd’hui, tout type qui, pendant la guerre, a lu un jour, aux cabinets, un tract trouvé par hasard, affirme qu’il a été résistant, et il en est convaincu lui-même !... Et ça a toujours été comme ça !... »

*

Dans le salon de la Boisserie est accroché un tableau qui représente une poignée de soldats de l’an II, misérables, en guenilles, mal armés, mais marchant résolument au combat.

« Ce sont les volontaires de la France libre », commente le Général.

« Le 18 juin, ce n’est pas de Radio Stuttgart que j’ai demandé aux Français de me suivre. »

*

Paris en liesse acclame ses libérateurs. Descente à pied des Champs-Élysées, de l’Arc de triomphe à la Concorde, bain de foule rue de Rivoli, messe à Notre-Dame... Le Général, dans la soirée, regagne ses bureaux, au ministère de la Guerre, très fatigué. Et devant Maurice Schumann, qu’il avait convoqué :

« Eh bien, on ne m’y reprendra plus ! »

*

Toulouse, 1945. Le Général reçoit les FFI locaux. Colonels, commandants, capitaines forment une longue haie. Soudain, le Général tombe sur un sergent-chef, insolite de modestie. Le Général :

« Tiens ! Vous ne savez donc pas coudre ? »

*

Dans Paris libéré, le Général reçoit les hommes des réseaux. Ceux-ci dévorent des yeux cet homme pour qui ils ont risqué leur vie, ce symbole pour qui ils ont tué, saboté et incendié.

« Messieurs, je n’oublierai jamais ce que vous avez fait. À l’heure de ma mort, ma dernière pensée sera pour tous ceux qui ont combattu à mes côtés pour que vive la France. En attendant soyez assurés de toute mon in-gra-ti-tu-de. »

*

Jean-Raymond Tournoux remet en mémoire la visite de Paul Ramadier au président du gouvernement provisoire afin que soit inscrit, aux délibérations du prochain Conseil, un exposé sur le ravitaillement et la coordination des transports.

« Et voilà ! Nous venons du 18 juin pour nous occuper des harengs ! »

*

Février 1956. Au vieil ami venu le saluer à la Boisserie, qui le presse de sortir de l’ombre, de se montrer davantage.

« J’ai libéré la France, mon ami, c’est l’essentiel. Que d’autres s’occupent des cérémonies. Il faut bien que tout le monde vive. »

*

Août 1944. De Gaulle prend un bain de foule dans Cherbourg libéré. Une voix de femme surmonte le tumulte : « Vive le Maréchal ! » Le Général se tourne vers son aide de camp.

« Encore une qui ne lit pas les journaux, probablement. »

MAI 68

VU PAR DE GAULLE

« Mai 1968, ou quand les garçons, ne se contentant plus de mettre les pieds sur la table, jettent par la fenêtre la machine à laver de maman, qui ne tourne pas dans le sens de l’histoire, et incendient la bagnole de papa, porteuse d’aliénation... »

*

Mars 1968. Prémices à Paris d’une agitation qui ne fera que grandir. Christian Fouchet, ministre de l’Intérieur, s’en inquiète.

« On traite les CRS de SS... On leur crache dessus... Ils ne vont pas le supporter éternellement et je crains leurs réactions. (Il se tourne vers le Général.) Qu’est-ce qu’il faut faire ?

– Vos CRS, ils ne peuvent pas cracher, eux ? »

*

9 septembre 1968. Conférence de presse au palais de l’Élysée.

« ... Grâce à la mise en condition de l’opinion publique – n’est-ce pas, messieurs les journalistes ! –par la grande majorité des organes de presse et de radio auxquels ne rapportent et, par conséquent, pour lesquels ne comptent que les faits scandaleux, violents, destructeurs ; grâce à l’état d’esprit de certains milieux intellectuels, que les réalités irritent d’autant plus qu’elles sont rudes, qui adoptent en tous domaines, littéraire, artistique, philosophique, l’esthétique de la contradiction et qu’indispose automatiquement ce qui est normal, national, régulier ; grâce à l’étrange illusion qui faisait croire à beaucoup que l’arrêt stérile de la vie pouvait devenir fécond, que le néant allait, tout à coup, engendrer le renouveau, que les canards sauvages étaient les enfants du bon Dieu. »

*

TÉMOIGNAGES

Quelqu’un dans l’entourage du préfet de police suggère de distribuer des cartouches aux agents. Christian Fouchet y est formellement opposé mais transmet quand même la suggestion au Général.

« Je n’ai pas fait tirer sur Challe, je n’ai pas fait tirer sur Jouhaud, je n’ai pas fait tirer sur Salan, tous plus cons les uns que les autres ! Je ne ferai pas tirer sur mon petit-fils qui n’est pas bête, lui. »

(D’après Christian Fouchet.)

*

De retour d’Afghanistan, le 11 mai 1968, Georges Pompidou décide la réouverture de la Sorbonne. Le Général excédé et fatigué n’objecte pas mais se reprochera longtemps cette « capitulation ». Le 21 février 1969, il confiera à Christian Fouchet :

« La réouverture de la Sorbonne, ce n’était pas du De Gaulle, c’était du Pétain. »

(Id.)

*

« Que voulez-vous que je fasse de cette France qui s’aplatit, de cette vachardise ? ... Que voulez-vous que je fasse au milieu des veaux ? ... »

(D’après Alain de Boissieu.)

*

Été 1968. Le « putsch des capitaux » ; l’argent est placé en Suisse et surtout en Allemagne.

« Nos trouillardes “élites” sont éternellement semblables à elles-mêmes : elles ne cessent jamais de faire dans leur culotte... Jadis, par peur des bolcheviques, elles se sont frileusement jetées dans les bras des Boches, et ç’a été la collaboration... Aujourd’hui, d’instinct, elles reprennent la même direction : elles vont terrer leurs écus de l’autre côté du Rhin. »

(D’après Joël Le Theule.)

*

RUMEUR

« En cinq jours, dix ans de lutte contre la vachardise ont été perdus. En cinq jours, on est revenu aux pires jours de la politicaillerie ! Il est vrai que depuis six ans on n’a rien fait, on n’a rien prévu, on s’est contenté de vivre à la petite semaine... Ah ! Quand je ne serai plus là, ce sera joli... »

*

« Ils sont jeunes et veulent que le sang coule. Tout bien réfléchi, je crois que vous les désarmerez simplement en ne les tuant point. »

*

Mai 1968. À Paris et dans une partie de la France, tous les barrages institutionnels semblent sur le point de sauter. Le fidèle Edmond Michelet compare la situation à la catastrophe de décembre 1959 : l’effondrement du barrage de Malpasset. De Gaulle, désemparé, semble abonder dans ce sens :

« Avouez que, face à de tels cataclysmes, nul ne pourrait rien... même le pape !...

– Mais, mon Général, vous avez résisté à bien pis que cela !... En comparaison de notre effondrement de 1940...

– Ouais !... Mais, en 1940, j’étais adossé à l’Angleterre...

– Aujourd’hui, en 1968, vous êtes adossé à la France...

– Adossé, adossé, vous me la baillez belle !... C’est la France qui est adossée à moi... pour me flanquer dans le précipice !... Vous me prenez pour Atlas portant le monde sur ses épaules ? ... Pauvre Atlas !... Quand il eut soixante-dix-sept ans, comme moi aujourd’hui, il périt sans doute écrabouillé par l’énorme caillou qu’il avait si longtemps charrié sur son dos !... »

*

Le 29 mai 1968. En pleine émeute de Gaulle « disparaît ». Le 30 mai, il réapparaît. Pompidou digère mal de n’avoir pas été informé et le reproche au chef de l’État.

« Au moins, vous saurez maintenant, tout comme moi en juin 40, ce que c’est que d’être seul avec la France sur les bras... »

Extrait du livre de Marcel Jullian, « De Gaulle, traits d’esprit », publié aux éditions du Cherche Midi

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