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La BCE, nouveau siège de la gouvernance européenne ?
La BCE, nouveau siège de la gouvernance européenne ?
©Reuters

Union massacrée

La Grèce ou l’épreuve de vérité pour l’Europe : pourquoi la zone euro n’a plus de rationalité économique et l’Union pas vraiment plus de volonté politique

La crise grecque a mis en évidence les failles monumentales de la construction européenne. La gouvernance réelle ne se trouve plus là où elle devrait être, mais à Francfort, au siège de la BCE.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Alain Wallon

Alain Wallon

Alain Wallon a été chef d'unité à la DG Traduction de la Commission européenne, après avoir créé et dirigé le secteur des drogues synthétiques à l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, agence de l'UE sise à Lisbonne. C'est aussi un ancien journaliste, chef dans les années 1980 du desk Etranger du quotidien Libération. Alain Wallon est diplômé en anthropologie sociale de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, VIème section devenue ultérieurement l'Ehess.

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Atlantico : L'union économique européenne remplit-elle le rôle qui lui a été conféré ?

Mathieu Mucherie : Il y a un certain nombre de redondances. L'Union européenne s'occupe de l'économie mais c'est aussi le cas des Etats, des régions ou des collectivités locales. On se retrouve ainsi avec des infrastructures cofinancées par trois ou quatre organismes différents. Parfois, aussi, les instances européennes empiètent sur le pouvoir des autres. L'agriculture représente encore 40% du budget de l'Europe alors qu'elle n'est plus aussi importante dans l'économie. La seule explication est historique. Dans cette mission-là, l'Europe sert à faire ce que les Etats n'ont plus envie de faire, c’est-à-dire réduire la voilure sur les aides agricoles. Ils préfèrent passer par Bruxelles, qui endossera alors le rôle du méchant. C'est ce genre de deal qui fait que l'Union Européenne ne s'occupe pas des dossiers qu'il faudrait.

Le cas le plus évident de dysfonctionnement, c'est la Banque centrale curopéenne. Elle a multiplié les OPA institutionnelles depuis plusieurs années. Elle a commencé par avaler la politique de change, ce qui n'était pas prévu par le traité, avant de phagocyter la Commission européenne, notamment dans son rôle dans la Troïka. Elle a même récemment accaparé la supervision bancaire. Si l'on continue comme cela, elle finira par s'occuper de la démographie ou du transport aérien ! La BCE s'occupe de plus en plus de choses, et pas très bien. Sur le dossier grec, par exemple, elle se retrouve juge et partie : elle est à la fois dans la Troïka et elle détient une partie de la dette grecque.

Pourquoi ça ne fonctionne pas ? La gouvernance économique de l'Union européenne existe-t-elle vraiment ?

Mathieu Mucherie : Il y a une gouvernance, mais elle est à Francfort. La BCE s'occupe de 95% des dossiers chauds. Normalement cette gouvernance est censée être reliée aux Etats par l'intermédiaire de Bruxelles. Le problème, c'est que la BCE est une autorité indépendante. Elle n'a pas de comptes à rendre aux Etats et aux élus. La BCE a pris toute la place. On le voit depuis six ans. Ce n'est plus un dialogue entre une Commission, des Etat et une banque centrale. Le dernier exemple en date est l'ultimatum qui a été envoyé à la Grèce par la BCE. On a perdu l'équilibre tripartite qui était assez constructif et qui permettait pas mal d'imagination et de concurrence institutionnelle.

Il y a aussi un deuxième déséquilibre. Avant il y avait un couple franco-allemand alors que maintenant quand les Etats ont quelque chose à dire, c'est l'Allemagne qui le dit. Il y a une concentration de pouvoirs qui étaient auparavant répartis entre la France, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne.

Le problème grec n'est-il pas la preuve de la faillite de la rationalité économique de l'Union européenne ?

Mathieu Mucherie : L'Union européenne a laissé couler la Grèce. Elle lui a prêté à un taux de 4,5% alors qu'elle était en chute libre, elle lui a imposé des conditions hallucinantes et elle lui a mis une Troïka qui s'est trompée pendant trois ans. Elle l'a même aidée à falsifier des documents. Et après on leur parle de régime de faveur. Mais il faut voir comment les Américains traitent les problèmes en Louisiane et au Michigan. Ils font des dons. Il faut donner de l'argent, effacer les dettes. Non seulement on ne leur a pas donné d'argent mais en plus on leur a prêté à des taux d'intérêt trop élevés. Non seulement c'est irrationnel mais en plus c'est immoral. Et fort peu conforme aux enseignements judéo-chrétiens qui ont aussi (qu'on veuille bien le reconnaître ou non) fait l'Europe.

L'Europe est la risée du monde entier et on le paye très cher. La plupart des investisseurs américains et asiatiques ont fui. C'est aussi pour cela que l'on a des résultats si décevants depuis des années. Les autorités indépendantes non élues de Francfort imposent des conditions hallucinantes et rentrent dans des questions de réformes structurelles et budgétaires d'Etats souverains qui ne leur appartiennent pas.

Quels sont malgré tout les avantages objectifs de cette union ? Un projet économique européen rationnel ressemblerait à quoi ? Quels seraient ses objectifs et comment devrait-il les atteindre ?

Mathieu Mucherie : Ce ne sont que des avantages procurés par l'union des années 50, 60, 70 et 80. C’est-à-dire la communauté européenne, le marché commun et le marché unique, Erasmus, Ariane, Airbus, la diminution et la dissuasion du protectionnisme surtout. Tout ce qu'a fait l'Europe depuis vingt ans, c'est essentiellement un projet monétaire actuellement en plein échec qui empêche de dévaluer et qui retarde les réformes structurelles. A chaque fois que l'on cherche une bonne illustration de l'utilité de l'Union européennes sur le plan économique cela date des années 70 ou 80. L'autre grand projet, c'était le pacte de stabilité. Mais il a été violé de partout. La Commission européenne en a perdu beaucoup de sa crédibilité.

Il faudrait un meilleur respect des responsabilités. L'autorité monétaire ne doit pas s'occuper des questions structurelles et budgétaires.

Plutôt que de juger les hommes et les institutions en fonction des moyens engagés ou des intentions, il faudrait les juger en fonction des résultats. Si la BCE n'atteint pas les 2% d'inflation par an, il faut faire le ménage parmi les responsables. Cela fait plusieurs années qu'elle ne réussit pas et aucune conclusion n'a été tirée de cet échec. Il faut se poser la question sur les avantages que l'on a donné à cette institution (indépendance, inamovibilité, transparence limitée) qui sont normalement la contrepartie de ses résultats.

Vu de l'extérieur, le projet européen est souvent résumé à son aspect économique. Mais l'économique n'a-t-il pas davantage été pensé comme un outil servant en réalité un projet politique ?

Alain WallonEn effet, l’objectif a été au départ éminemment politique. Au sortir de la deuxième guerre mondiale et compte-tenu de l’expérience que Jean Monnet avait eu des limites d’un système uniquement intergouvernemental, celui de la Société des Nations (SDN) dans l’entre-deux guerres, c’est l’idée d’une coopération intergouvernementale confiant une partie de ses pouvoirs à un exécutif supranational afin d’échapper à la dictature du veto qui avait permis de mettre la Communauté européenne sur les rails avec une impulsion telle qu’elle est toujours là plus d’un demi-siècle après le Traité de Rome. L’économique était bien au service du politique : rapprochement franco-allemand à travers la gestion commune du charbon et de l’acier, base de la reconstruction industrielle, puis création des Communautés européennes, avec des politiques communes. Permettre de construire et garantir ainsi aux citoyens, après les destructions et les souffrances de la guerre, une ère de paix et de prospérité en Europe a été le grand dessein initial.

A-t-on en partie perdu de vue ce projet politique ? Pourquoi ?

Alain Wallon : Le projet est toujours présent, mais il n’a plus la lisibilité qu’il a pu avoir longtemps. Les raisons de ce brouillage sont nombreuses et l’amplitude des élargissements récents, notamment aux pays d’Europe centrale et orientale, n’est pas seule en cause. Ainsi, la Grèce, au centre de nos préoccupations aujourd’hui, est entrée dans l’Europe en janvier 1981, une adhésion beaucoup plus ancienne. Il y a aussi la difficulté, la lenteur et les réticences des institutions, tant européennes que nationales, à absorber le changement et s’adapter en conséquence. On peut évoquer aussi le jeu permanent des élites politiques à faire passer le mistigri des capitales nationales vers Bruxelles, présenté à leurs électeurs comme le tonneau des Danaïdes de tout projet un tant soit peu complexe. La mondialisation, puis la crise financière et ses prolongements ont posé un nouveau décor, poussant certains acteurs centraux du projet européen, dont la France et l’Allemagne, à se replier sur leurs intérêts propres, délaissant la méthode communautaire au profit du mode intergouvernemental, repoussant dans l’ombre le projet politique majeur de l’intégration européenne. Et confrontés à un tel exemple venu d’en haut et compte du peu d’horizon que leur laissent leurs difficultés quotidiennes, les citoyens ne risquent pas de se vouloir plus européens que les Européens en titre !

Y a-t-il encore une volonté politique en Europe ? Portée par qui ? Cela peut-il suffire ? Qui doivent-ils convaincre et quelles difficultés rencontrent-ils ?

Alain Wallon : Cette volonté politique existe, portée de plus en plus par les entrepreneurs qui, entrés de plein pied dans la mondialisation de la production et des échanges, savent à quel point le retour à la simple case nationale les précipiterait dans le vide, face aux poids lourds, émergents ou confirmés, de la concurrence mondiale. C’est aussi le cas, bien sûr, de tous les responsables de projets impliquant une dimension géopolitique. De nombreux jeunes, également, dans toute l’Europe, et pas seulement parce qu’ils sont ou ont été de la « génération Erasmus » se sentent d’emblée placés à un tel niveau, par désir de construire des édifices durables et non, comme c’est hélas le cas de tant d’élus, d’assurer en priorité leur réélection, comprise comme l’assurance d’une rente de situation. Ceux à convaincre sont, d’une part les responsables politiques, qui doivent pouvoir comprendre que le défi de la construction européenne reste à leur portée et que des marges de manœuvre très importantes peuvent être dégagées au niveau européen qui n’ont aucune chance de se faire jour au seul niveau d’un pays. C’est vrai pour l’emploi, quand la croissance reste pour longtemps anémiée. C’est vrai, également, pour le domaine de la sécurité et de la défense, face à des défis considérables comme ceux de la pression russe aux marches de l’Europe et du terrorisme de Daech et ses séides.

Quelles conséquences ce déficit de volonté a-t-il sur le fonctionnement actuel de l'Europe ?

Alain Wallon : Cette volonté politique trop flageolante, insuffisante par rapport aux enjeux majeurs, influe sur tout le fonctionnement de l’édifice européen. Chaque Etat membre y va de sa petite musique, mégotant son soutien aux autres, qu’ils soient confrontés à des arrivées massives de réfugiés syriens, comme l’Italie et la Grèce, ou lancés dans l’arène publique pour des réformes difficiles, dont les responsables politiques auront aussi à payer le prix. Jamais pourtant, il a été plus important que de renforcer solidairement l’édifice européen, unique chance pour tous ses partenaires de ne pas devoir se retrouver chacun, très bientôt, seul contre tous. 

Alors que les ministres grec et allemand des Finances ont acté jeudi soir leur profond désaccord et qu'aucun compromis ne semble se dessiner, laissant l'Europe dans un flou préoccupant, François Hollande et Angela Merkel ont pourtant considéré que l'urgence était en Ukraine. De quoi est-ce révélateur ?

Alain Wallon : La partie de bras de fer des Grecs ne fait que commencer. Il y aura forcément un compromis, reste à savoir lequel et pour combien de temps. Mais ce n’est pas le risque de défaut grec qui pourra mettre à bas l’édifice européen ni même le faire changer de nature. Il apparaît en tous cas plutôt positif que Mme Merkel sorte de son rôle étriqué de défenseure obsessionnelle du fameux contribuable allemand et prenne peut-être enfin la mesure des responsabilités stratégiques qui lui incombent, à elle, mais aussi à son partenaire français, seul pays de l’UE vraiment engagé politiquement et militairement sur des théâtres extérieurs (Proche-Orient, Sahel) et intérieurs (terrorisme pro-Daech) qui concernent toute l’Europe, au même titre que la dangereuse pression militaire poutinienne ne concerne pas seulement la Pologne ou les Etats baltes mais l’ensemble de l’espace européen. On peut espérer que cette mission conjointe à Moscou des deux principaux éléments moteurs de l’Europe est le signe d’une prise de conscience et non une parenthèse sans lendemain.

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