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Le CAC 40 et les banques respirent, la Grèce est (provisoirement ?) « sauvée »... mais les Grecs ?
Le CAC 40 et les banques respirent, la Grèce est (provisoirement ?) « sauvée »... mais les Grecs ?
©Reuters

Système D

La Grèce est peut-être sauvée provisoirement, mais pas les Grecs...

Un rapport de Médecins sans Frontières indique que la Grèce se trouve dans une situation comparable à celle des pays du tiers-monde. Seuls les liens familiaux permettent aux habitants de survivre.

Joëlle Dalègre

Joëlle Dalègre

Joëlle Dalègre est maître de conférences à l'INALCO, spécilisée en civilisation de la Grèce. Elle est notamment l'auteur de La Grèce inconnue d'aujourd'hui, de l'autre côté du miroir, l'Harmattan 2011, 252p. En collaboration avec 4 doctorants ou docteurs de la section grecque de l'INALCO.

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Le CAC 40 et les banques respirent, la Grèce est (provisoirement ?) « sauvée »... mais les Grecs ? On nous l'a assez dit, ils ont péché, il faut les punir. Trichant avec les impôts et la TVA, travaillant au noir, empruntant et sur-empruntant depuis quelques années en profitant de la hausse des revenus et des multiples cartes offertes par les banques, consommant, fumant en champions, partant en vacances, achetant des 4x4... ils ignoraient même l'impôt foncier et la CSG (Contribution Sociale Généralisée) !

Mais les plans de « sauvetage » sont passés par là : l'impôt foncier, ordinaire et extraordinaire, est arrivé, la CSG aussi, les taux de TVA ont fortement augmenté, comme les tarifs des services publics et de l'énergie (en février 2011 et février 2012, chiffres officiels, +25% sur le fuel, +23% sur le gaz naturel, 30% sur l'électricité), les taxes sur le carburant (l'essence dépense parfois les prix français), le tabac ou les alcools.

En même temps, on baisse les  salaires jusqu'à parfois 40% pour arriver à un smic à 456 € nets pour les plus de 25 ans(1) (il était de 751 € avant mai 2010), on baisse les retraites, on réduit les effectifs du public (remplacement d'un départ à la retraite sur 10), les crédits de l'enseignement et des hôpitaux (- 40%), fermeture de classes et de 50 des 133 hôpitaux du pays... La récession -déjà entamée en 2008- s'emballe : on achète de moins en moins, on renégocie son loyer à la baisse avec un propriétaire résigné, on se déplace moins, les commerces ferment, les notaires et enseignants du privé ont de moins en moins de travail...  Résultat :  baisse du PIB de 7,5% au 3e trimestre 2011 (sur un an).

Quelques chiffres pour illustrer ces affirmations : en février 2012, 1 025 877 chômeurs pour moins de 11 millions d'habitants (20,7% des actifs, + 44% en un an), 40% de chômeurs chez les moins de 30 ans ; en 2011, la production industrielle a baissé de 5%, les ventes de voitures individuelles de 17%, l'activité du bâtiment de 26%, plus de 4 000 entreprises ont disparu… et, malgré une baisse sur certains postes, l'indice des prix à la consommation a augmenté de 2,9% en 2011. Car le mythe d'une Grèce aux prix bas date des années 1960, le pays a changé et, en dehors des produits alimentaires locaux, les prix grecs étaient en 2010 tout à fait comparables aux prix « européens », nettement supérieurs sur les produits importés.

 Bien sûr, il existe encore des Grecs que la crise ne touche guère, des riches aux solides réserves, des retraités ruraux qui vivent d'autoconsommation et ont conservé leurs habitudes de pauvreté d'il y a un demi-siècle. Ailleurs, au fur et à mesure que les économies s'épuisent[2], les signes de paupérisation se multiplient.

Dans un désordre à la Prévert : MSF, installé à Athènes en 1995 pour prendre soin des immigrés et Médecins du Monde qui le suivit, constatent qu'aujourd'hui les Grecs forment 40% de leurs malades, des retraités, chômeurs ou commerçants ruinés qui n'ont plus d'accès à l'IKA (la sécurité sociale grecque mais conditionnée à un minimum de cotisations annuelles) tandis que l'hôpital gratuit (consultation, soins et médicaments en 2010) exige aujourd'hui 5 euros/consultation et 20 à 25% du prix des médicaments, les loyers ont baissé de 20 à 30%, les logements à vendre restent invendus, les prêts immobiliers ne sont plus remboursés, les immeubles n'ont pas mis en route les chauffages collectifs (il fait froid en février, même à Athènes !), certains mettent leur voiture à la campagne et rendent leurs plaques d'immatriculation à la police pour ne plus payer la vignette, les manuels scolaires (jusque-là payés par l'État) ne sont pas encore parvenus dans toutes les écoles aujourd'hui faute d'argent, les transports scolaires que les communes ne payent plus, s'arrêtent, les soupes populaires (de l'église) se multiplient...

Finalement, c'est un retour à la Grèce des années 1950 avec, en plus, le désespoir, les suicides qui ont fortement augmenté (40% en un an), les demandes d'émigration (de diplômés) qui se multiplient, certains immigrés qui pensent à repartir, tandis que les jeunes lycéens renoncent aux diplômes universitaires qui ne « payent plus » et veulent effectuer leur service militaire dès l'obtention du bac.

Si la Grèce tient encore, c'est que la famille assume encore son rôle protecteur et que des solidarités nouvelles se mettent en place : des communes créent des distributions de repas gratuites ou à bas prix (2,5 euros), des ménagères cuisinent de grands plats et les distribuent devant leur immeuble, et surtout, un large mouvement visant à lier agriculteurs/consommateurs sans intermédiaire se développe. Une souscription internet et hop, Salonique, Katerini, Lamia, Pallini, et bien d'autres villes voient des camions apporter des tonnes de pommes de terre (0,28 € le kg), de riz, de haricots, de fèves, d'oranges à un prix qui avantage à la fois le cultivateur et le client, un mouvement analogue s'organise en vue de l'agneau pascal... Un peu d'humanité dans ce nouveau monde de brutes ?



(1)   Un professeur de collège de 40 ans, est passé ainsi de 1200 € mensuel à 880/900 euros selon les cas.
(2)    Les boutiques qui rachètent l'or ouvrent en nombre même dans les plus petites villes.

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