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La France d'aujourd'hui : une sixième puissance mondiale qui n'a pas confiance en son avenir
©ALAIN JOCARD / AFP

Bonnes feuilles

La France d'aujourd'hui : une sixième puissance mondiale qui n'a pas confiance en son avenir

Ce livre est le produit d'une vaste consultation menée par Jacques Attali et divers experts réunis sous la bannière "France 2022". Il propose 100 idées pour 100 jours. Un ouvrage sous forme de programme pour le futur président de la République. Extraits de "100 jours pour que la France réussisse", de Jacques Attali, aux éditions Fayard 1/2

Jacques  Attali

Jacques Attali

Jacques Attali est un économiste, écrivain et haut fonctionnaire.

Ancien conseiller de François Mitterrand puis président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, il dirige actuellement PlaNet Finance et a présidé la Commission pour la libération de la croissance française. Il a publié de nombreux essais et romans.

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Où en est la France ?

La France demeure un très grand pays : elle est encore la sixième puissance économique mondiale, un pays où il fait bon vivre, pour l’essentiel. Elle n’est pas menacée de démantèlement ni de sécession ; elle reste une nation traditionnellement tolérante, mélangée, abritant notamment les plus grandes communautés juive et musulmane d’Europe et affichant parmi les taux les plus élevés au monde de mariages mêlant les communautés.

La France est portée par des valeurs universelles admirées. Les réactions si empathiques qui se sont manifestées après les attentats de Paris en janvier et novembre 2015 ont rappelé combien notre pays était respecté, aimé du monde entier. Construit par l’État depuis mille ans, ce pays original vit aujourd'hui sans influence institutionnelle des diverses religions de ses habitants.

On y bénéficie d’une protection réelle des enfants, d’un respect des minorités, d’un État de droit respecté, d’une productivité du travail très élevée, de richesses naturelles considérables, d’infrastructures d’exception, d’une démographie équilibrée, d’un excellent système de santé, d’une vitalité culturelle extraordinaire, d’une recherche et d’une industrie encore exceptionnelles, d’un climat idéal, d’espaces terrestres et maritimes remarquables. Elle dispose d’une démocratie stable, d’une conception vivante et moderne du statut de la femme, même si les droits pleins et entiers de celle-ci restent à conquérir. Elle est, par ailleurs, la première destination touristique du monde.

Les Français d'aujourd'hui sont créatifs, entreprenants, dynamiques ; bien moins conservateurs qu’on ne le dit. Ils acceptent le changement dans les moeurs et leur vie privée. Ils sont même devenus très récemment un peuple d’entrepreneurs, conscients que les richesses se créent par le travail et dans les entreprises. On ne sait pas assez, par exemple, que la région parisienne compte 12 000 jeunes entreprises de haute technologie, soit plus que Londres ou Berlin, et qu’elle accueille les plus grands incubateurs du continent européen.

La France est un grand pays par sa présence au monde et son armée. Elle dispose du troisième réseau diplomatique au monde, présent dans quasiment tous les pays (162 ambassades bilatérales et 16 représentations multilatérales). Son appartenance à l’Union européenne et à la zone euro démultiplie ses moyens. Enfin, la francophonie lui ouvre des perspectives considérables.

Son rang dans tous les classements internationaux donnés en Annexe no 1 est très souvent flatteur.

Cependant, et ces classements le disent aussi, la vie y reste dure, très dure même, pour un grand nombre de ses habitants. Ils se pensent oubliés parce qu’ils vivent loin des centres de pouvoir, dans des quartiers et des territoires délaissés. 

La France est aussi fragilisée par des menaces diverses, militaires et non militaires, criminelles et terroristes ; par des tentatives de remise en cause de sa laïcité ; et par son système scolaire défaillant dans certaines parties du pays. Son taux de chômage est tout à fait considérable, en particulier chez les jeunes non diplômés. La jeunesse se sent particulièrement maltraitée, notamment par le coût du logement et ses difficultés d’accès à l’emploi. Plus encore, la démographie avantage les anciens : l’allongement de la vie fonctionne même comme un impôt sur l’héritage. Deux millions de jeunes de 15 à 29 ans ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en emploi. De jeunes Français quittent le pays pour tenter d’accomplir leur destin ailleurs, créant la condition pour que leur pronostic se réalise, en privant la France de ses forces d’avenir.

Certaines infrastructures sont vieillissantes. La démocratie y est loin d’être aussi vivante qu’elle pourrait l’être. Chacun supporte de plus en plus mal les menus avantages des autres. Le sentiment du Commun y est évanescent. Beaucoup de Français pensent que le changement ne peut que leur nuire et qu’il faudrait fermer nos frontières. Ils sentent que leur emploi est menacé, leur environnement déstabilisé ; qu’ils perdent le contrôle de leur identité, de leur Histoire ; que leur présent se délite, que leur voisinage n’est plus aimable. Aussi pensent-ils que leur avenir sera pire que leur passé. Leur pessimisme n’est qu’une mesure de la peur d’un avenir moins heureux que le présent. Bien des secteurs de l’économie, comme l’agriculture, traversent une crise existentielle ; le système de santé est menacé ; l’environnement est, dans bien des lieux, terriblement fragilisé. La dette publique est lourde. La France n’utilise pas au mieux tous ses talents ; on compte très peu de représentants des minorités dans les instances de gouvernance de l’État, du secteur public ou privé. Les lois, trop nombreuses et obscures, freinent les initiatives.

La France n’a pas confiance en son avenir. Elle pense son identité menacée et semble avoir perdu sa joie de vivre. Elle craint de ne pouvoir faire vivre ensemble des citoyens de cultures ou de confessions religieuses différentes. Elle est de plus en plus sceptique sur l’Europe, et l’Europe de plus en plus sceptique à son propos. Elle voit l’Europe comme un ennemi et les étrangers, même francophones, comme des envahisseurs. Elle ne sait plus penser clairement et fièrement sa place dans le monde. Ni en déduire une politique étrangère et stratégique ambitieuse. Elle fait de moins en moins entendre sa voix sur la scène internationale. Elle ne sait plus si elle doit vouloir s’ouvrir au monde ou se refermer comme dans un bunker ; si elle doit accueillir ou même aller chercher ceux qui veulent venir lui apporter leurs talents, ou pourchasser ceux qui viennent d’ailleurs, ou, pis encore, exclure de la communauté nationale ceux qui combattent ses valeurs.

Extrait de "100 jours pour que la France réussisse", de Jacques Attali, publié aux éditions Fayard, avril 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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