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La douloureuse question du suicide dans la police
©SYLVAIN THOMAS / AFP

Bonnes feuilles

La douloureuse question du suicide dans la police

Frédéric Péchenard publie "Lettre à un jeune flic" aux éditions Tallandier. La police va mal, malmenée pendant la crise des gilets jaunes, accablée par le manque de moyens, le surmenage et les suicides. L’ex-directeur de la Police nationale, Frédéric Péchenard, fait le point sur sa passion pour ce métier et les mesures à prendre d’urgence. Extrait 1/2.

Fréderic Péchenard

Fréderic Péchenard

Frédéric Péchenard. Ancien Directeur général de la Police nationale, il est actuellement Vice - Président LR de la Région Ile - de - France en charge des questions de sécurité. Depuis septembre 2018, il est également maître de conférences à Sciences-Po au sein du master Affaires publiques, spécialité « Sécurité et défense ». Il a publié un récit de son parcours de flic Gardien de la Paix (2007).

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À force d’être confronté quotidiennement à ce que la société a de plus sombre, de plus laid, ne risquez-vous pas de « tout voir en noir » ? Cette question vous inquiète, à juste titre. Même si ce monde parallèle où tout semble aller de travers, où plus aucun code n’est respecté, ne représente qu’une part infime de la société, une petite minorité de voyous, de délinquants ou d’asociaux de tous poils, certains policiers succombent à cette sinistrose qui peut, parfois, se transformer en dépression et avoir des conséquences dramatiques. Pour preuve le premier des fléaux que connaît notre institution depuis des décennies, et contre lequel il est extrêmement difficile de lutter : le suicide. 

Parmi les causes multifactorielles qui peuvent conduire à cet acte ultime, il en est une qui tient une place importante : le sentiment de ne pas être respecté, d’accomplir une mission dénuée de sens quand la justice ne remplit pas son rôle soit par laxisme, soit par manque de moyens (faute de places dans les prisons, une peine inférieure à six mois de prison n’a par exemple que fort peu de chances d’être exécutée aujourd’hui, j’y reviendrai). Si vous y ajoutez des conditions de travail dégradées et des horaires élastiques, vous comprendrez aisément pourquoi certains flics peuvent se montrer désabusés. 

C’est donc un fait, terrible et incontournable : il y a beaucoup plus de suicides dans la Police nationale que dans le reste de la population, à comparaison égale (corps social similaire en âge et en sexe).

Flics et suicide : des chiffres à prendre en compte

La police dénombre en moyenne une quarantaine de suicides par an, avec des années noires : 

1996 : 70 
2015 : 55 
2018 : 35

L’année 2019 ne semble pas s’ouvrir sous de meilleurs auspices. Alors que j’écris ces lignes, 46 policiers se sont suicidés depuis le 1er janvier, dont une policière, à Guainville, en Eure-et-Loir. Début mars, en l’espace de quarante-huit heures, 3 policiers se sont donné la mort. L’un au commissariat de Limoges, un autre à Dunkerque et un troisième dans les Yvelines.

Le phénomène a pris une ampleur telle début 2019 que les médias en ont fait leurs unes, inspirant bien involontairement la haine et l’insondable bêtise de certains gilets jaunes. Que ce soit à Paris, lors de l’acte XXIII du mouvement, le 20 avril, où des manifestants ont crié : « Suicidez-vous, suicidez-vous ! » aux forces de l’ordre, ou à Montpellier, fin avril, où des gilets jaunes venus soutenir l’un des leurs qui comparaissait devant la justice pour des saccages de biens publics et privés ont cru bon d’entonner un chant faisant l’éloge du suicide d’une policière survenu quelques jours plus tôt : « La capitaine, pan, pan, pan ! Elle est où, la capitaine ? Pan, pan, pan ! Un flic suicidé est un flic à moitié pardonné. » Bien sûr, les médias, les hommes politiques, tous bords confondus, et l’opinion publique dans son écrasante majorité ont condamné ces propos dénués de toute humanité. Des paroles, même si elles sont le fait d’une minorité, qui laisseront des traces, et pas seulement chez les policiers les plus fragiles. 

Face à cette haine et à cette bêtise, je ne puis que vous conseiller de resserrer vos rangs, de montrer plus que jamais que la police est une grande famille qui ne laisse jamais tomber l’un des siens. C’est aussi la direction qu’a choisie l’actuel DGPN, Éric Morvan, qui, dans une note interne, a évoqué un « constat douloureux » devant « amener collectivement à nous rappeler le devoir de soutien de toute la chaîne hiérarchique, du chef de service à l’encadrement de proximité, et la solidarité entre collègues ». Ses mots sont justes. Ils doivent vous interpeller, vous, futurs policiers, gardiens, officiers ou commissaires. Que ces mots restent gravés en vous, qu’ils deviennent une ligne de conduite : « soutien de la chaîne hiérarchique, solidarité entre collègues ». Plus que jamais, l’esprit d’équipe doit être votre leitmotiv, ne laissez pas un collègue, ni un de vos hommes, ni un de vos camarades, sombrer dans la solitude, gardez l’œil ouvert, l’oreille aux aguets, avant que ne soit commis l’irréparable. 

Si vous restez vigilant, il ne sera pas si compliqué de repérer les signes avant-coureurs d’une crise chez un collègue dont vous partagerez le quotidien : une fatigue inhabituelle, des accès de colère, une tendance à vouloir s’isoler, à ne plus parler, à rester sur son lieu de travail plus longtemps qu’à l’accoutumée… À l’image de cet ancien policier dont le témoignage diffusé sur LCI est bien symptomatique :

J’allais y laisser ma peau, raconte-t-il. Ça reste encore un sujet tabou d’aller voir un psychologue, un psychiatre, d’aller voir la hiérarchie pour dire : « Ça ne va pas, je ne me sens pas bien. » C’est un sujet tabou parce que, quelque part, on est un fonctionnaire de police, on doit donc être quelque part un surhomme.

Souvenez-vous : garder un œil sur les membres de votre équipe est la première des préventions. Un jour ou l’autre, vous serez forcément confronté à un collègue en difficulté. Ne passez pas à côté de lui. Ne prononcez pas cette phrase qu’on entend trop souvent, cette phrase un peu facile que j’ai moi-même prononcée, qui permet de se dédouaner à bon compte : « On n’a rien vu venir. » Je ne crois pas à cette affirmation. Généralement, pour peu qu’on prête un peu attention à ceux avec qui on travaille, on voit venir. Dans un tel cas, vous aurez le devoir d’alerter votre hiérarchie ou les services sociaux.

À l’époque où j’étais DGPN, nous nous étions penchés sur cette gangrène qui ronge la Police nationale, et d’une manière plus générale l’ensemble des forces de l’ordre, la gendarmerie connaissant malheureusement une situation comparable. À cette occasion, j’avais demandé une étude à l’Inserm. 

Premier constat : il y a plus d’hommes que de femmes dans la Police nationale, contrairement au reste du corps social – trois quarts des fonctionnaires de police sont des hommes. Or, sachant que les hommes se suicident plus que les femmes, on considère qu’il est logique qu’il y ait plus de suicides dans la police. Ce qui ne résout pas pour autant le problème, évidemment beaucoup plus complexe ! Les causes d’un suicide étant toujours multifactorielles, il est impossible d’affirmer que ces actes désespérés sont dus aux seules difficultés rencontrées par le policier dans l’accomplissement de sa mission, même si cela y participe de toute évidence, et probablement pour une large part. C’est donc souvent une accumulation de facteurs qui conduit à ce geste, sans qu’il soit toujours possible d’en connaître le détail.

Second constat : il y a plus de morts dans la police qu’ailleurs. Pour le dire autrement, il y a moins de suicides « ratés ». Les policiers ayant une arme et 60 % de ceux qui se suicident l’utilisant pour ce faire, ils se « ratent » moins que les autres personnes. Par ailleurs, lorsque quelqu’un pense au suicide, il ne passe pas forcément à l’acte immédiatement. Il peut s’écouler un délai salvateur de quelques heures, voire de quelques jours, à l’inverse d’un policier, qui, son arme à portée de main, peut passer à l’acte dans la seconde.

Extrait du livre de Frédéric Péchenard, "Lettre à un jeune flic", publié aux éditions Tallandier

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