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La Chute, ou la disparition des juges intègres
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Atlantico Litterati

Les éditions Gallimard et Catherine Camus- fille d’Albert Camus- auteure, entre autres, de "Albert Camus, Solitaire et Solidaire"- nous offrent la possibilité d’un bel îlot de lecture.

Annick Geille

Annick Geille

Annick GEILLE est écrivain, critique littéraire et journaliste. Auteure de onze romans, dont "Un amour de Sagan" -publié jusqu’en Chine- autofiction qui relate  sa vie entre Françoise Sagan et  Bernard Frank, elle publia un essai sur  les métamorphoses des hommes après  le féminisme : « Le Nouvel Homme » (Lattès). Sélectionnée Goncourt et distinguée par le prix du Premier Roman pour « Portrait d’un amour coupable » (Grasset), elle obtint ensuite le "Prix Alfred Née" de l'Académie française pour « Une femme amoureuse » (Grasset/Le Livre de Poche).

Elle fonda et dirigea  vingt années durant divers hebdomadaires et mensuels pour le groupe « Hachette- Filipacchi- Media » - tels le mensuel Playboy-France, l’hebdomadaire Pariscope  et «  F Magazine, »- mensuel féministe racheté au groupe Servan-Schreiber, qu’Annick Geille reformula et dirigea cinq ans, aux côtés  de Robert Doisneau, qui réalisait toutes les photos. Après avoir travaillé trois ans au Figaro- Littéraire aux côtés d’Angelo Rinaldi, de l’Académie Française, elle dirigea "La Sélection des meilleurs livres de la période" pour le « Magazine des Livres », qui devint  Le Salon Littéraire en ligne-, tout en rédigeant chaque mois une critique littéraire pour le mensuel -papier "Service Littéraire".

Annick Geille  remet  depuis quelques années à Atlantico -premier quotidien en ligne de France-une chronique vouée à  la littérature et à ceux qui la font : «  Litterati ».

Voir la bio »

Nous pensions tout savoir de la vie de Camus, grâce, entre autres, à la somme biographique d’ Herbert Lottman, ainsi  qu’aux correspondances de Camus (avec Maria Casarès, André Malraux, Pascal Pia, entre autres). Or, voici que nous est révélé un nouveau visage du prix Nobel de littérature 1957 : ses relations épistolaires avec l’intellectuel italien Nicola Chiaromonte (1905-1972). Une complicité rare s’installa dans la durée entre ces deux artistes. L’ouvrage que publient aujourd’hui les éditions Gallimard réunit leur correspondance croisée en 90 lettres inédites.Tandis que les divergences vont croissant entre Sartre et Camus, Chiaromonte devient l’interlocuteur privilégié de l’auteur de « la Chute » ( 1956), dont il sera l’un des premiers lecteurs. 

Extraits "Lettres Camus/Nicola Chiaromonte".

Le 31 mai [1956]

Cher Albert,
J’ai reçu La Chute le jour où je partais pour un court voyage en Sicile. Je l’ai lue dans le train — j’en étais envoûté. Vous avez écrit un chef-d’œuvre. Vous savez combien j’ai aimé L’Étranger. La Chute m’a touché plus profondément encore.
Je n’ai pas voulu tarder encore à vous dire tout simplement cela. Je dois ajouter que Miriam est tout à fait d’accord avec moi.

Je suis heureux d’avoir lu un tel livre. Heureux de vous avoir entendu vous exprimer avec une telle vigueur, si purement, je dirais. C’est bien, cela fait du bien.

Votre ami

Nicola

74 – Nicola Chiaromonte à Albert Camus
Via Adda 53
Rome, le 11 juillet [1956]

Cher Albert,

Je suis heureux de vous savoir si actif, si « fécond ». Je l’avais senti en lisant La Chute. Mais les confirmations de la réalité sont toujours bonnes.

Je viens d’écrire, sur La Chute, un petit article qui paraîtra dans le prochain numéro de la Revue1 . Il n’exprime que gauchement mon admiration pour le livre — mon émotion, devrais-je dire.
J’ai vu hier Herling, qui a été très touché par votre gentillesse.
Je travaille assez bien. Mais j’ai trop de besogne — je suis assez fatigué. Je voudrais aller à la mer. J’irai en tout cas en Grèce (les Dieux aidant…).
Je voudrais tellement passer quelques heures (ou plus…) en votre compagnie.
Les épreuves ont été envoyées à Mlle Magrini. Mais il faudra qu’elle pioche…
Bonnes vacances, cher Albert. Miriam vous envoie ses amitiés.
Bien affectueusement à vous Nicola
75 – Albert Camus à Nicola Chiaromonte
1 er septembre 19562
Cher Nicolas,
J’ai remis de vous écrire la joie d’amitié que m’avait donnée votre article sur La Chute et puis les répétitions de la pièce de Faulkner sont venues qui ont tout emporté. 
Je ne vis plus que dans cet univers, content d’y vivre d’ailleurs, séparé d’un monde que je supporte de plus en plus mal, au rythme de dix heures de répétitions par jour, avec le reste de la journée occupé par les détails techniques et les préparations de répétition.
Pourtant vous avez été le seul à trouver les mots qu’il fallait, à dire qu’il fallait répondre seul et soi-même à ce qui a été pour moi une sorte d’arrachement que j’ai dû effectuer seul, et par mes seules forces. J’ai reçu aussi une lettre de Moravia qui m’a touché beaucoup. En France, le livre se vend beaucoup, mais ce qu’on en dit est idiot. Mais une réaction comme la vôtre compense tout cela, et me donne une sorte de paix, je ne sais pas dire, dont je vous suis bien reconnaissant.
J’ai été content de savoir Francine avec vous quelques jours. Les blessures s’apaisent peu à peu et je suis heureux de la sentir à nouveau vivante et de pouvoir penser à elle librement, de tout mon cœur.
Pardonnez ce papier affreux. Je vous écris au café des Mathurins, entre deux répétitions. La revue est bien mieux équilibrée, avec ces notes groupées, qui sont bien faites. Puis-je vous aider ? Dites-le-moi. Vous savez que je suis entièrement avec vous dans cette entreprise.
Je voudrais que vous puissiez venir à Paris et nous aurions une de nos conversations libres et affectueuses. Il pleut, il est vrai, depuis des jours, c’est l’été atomique et l’Italie m’apparaît comme une île lointaine et lumineuse. Je pense à Myriam et à vous, affectueusement.
Votre ami
Albert Camus
Annick Geille : Qui ne se souvient du choc ressenti lors de la lecture de "La Chute" d’Albert Camus ?  Comme tous les grands textes, ce roman a changé bien des vies, dont  la mienne. La pensée de l'auteur, Albert Camus, tend les pages, délivrée de toute idéologie, de toute manière, de toute histoire, c’est une pensée pour tous les temps et tous les hommes, si bien qu'elle trace sans effort apparent la forme de  cet ouvrage à nul autre pareil, avec ses séquences ultra-contemporaines, comme est moderne le thème qui fonde cette pensée : notre culpabilité ontologique . "Humains trop humains", nous sommes coupables de cette humanité, en somme. Dieu sait combien ma soif de lecture est profonde, jamais assouvie, mais je n'ai  jamais ressenti, depuis cette lecture inaugurale, l'éblouissement que m'a procuré « Mexico-City ». Camus s’adresse à l’humanité de son lecteur qui, l’a fait ce qu’il est : un homme de qualité ET un type mesquin, un saint ET un salaud au sens sartrien du terme. Cet homme, coupable par définition, ne saurait juger son prochain sans se contempler un instant dans ce miroir grossissant qu’est l’art en général, et la littérature en particulier, qu’incarne et symbolise La Chute,cet écrit qui est, au final, une métaphore de l’art. L’art qui transperce et augmente, enrichit et rend misérable, car l’art seul dit la vérité. « Du jour où je fus alerté, la lucidité me vint. Je reçus toutes les blessures en même temps et je perdis mes forces d’un seul coup ».
Cette phrase somptueuse, qui semble nous tendre un miroir, justement, celui d’un instant de découragement, un moment de ruines intérieures, nous touche au plus profond, nous, lecteurs de La Chute, malgré nos destins opposés, nos genres, nos âges.Et tout le  roman est ainsi. C’est Camus, ce naturel, que l’écrivain- s’il est grand- obtient à force de travail. Cette simplicité, c’est La Chute. Cette fluidité. 
On croit rêver,  d’ailleurs  nous rêvons, car il s’agit d’un roman métaphysique, qui nous soulève, que dis-je, nous enlève loin du réel, pour mieux nous y plonger, lorsque nous avons compris où veut nous conduire l’auteur, et où mène ce voyage initiatique. L’intrigue est violente, à l’image de la vie, elle ne fait pas de cadeaux, mais parfois, c’est beau, très beau. Il y a la poisse, immense, et un tout petit cercle de chance. Dans la Chute,  l’on voit, l’on sent,l’eau d’Amsterdam. Les canaux :de  l’eau dans la nuit. Ne serait-ce pas l’enfer de Dante, ces cercles sombres, ce dédale et ces clapotis, dans le silence de nos ressassements, avec, entre les mots, la peinture flamande ? Ces teintes sourdes, automnales, des frères Van Eyck, l’œil du monde, notre conscience?La Chute est un tableau. On pourrait  titrer ce chef-d’œuvre « l’Homme à la Plume ». Un écrivain, peint par  l’Ecole Flamande. La Chute est son royaume, car l’art sauve. 
Ni début ni fin, une narration en boucle, un ressassement, disais-je. Le nôtre quand nous songeons à nos mensonges et manquements. La vie en somme : le néant, ou l’Agneau ? La narration vacille, Camus  songe  à la possibilité d’un chemin spirituel, il doute, s’interroge, rêve aussi comme son lecteur, peut-être. Ce récit en boucle est un monologue grinçant. Doux, parfois, comme le duvet des colombes. Par-dessus Amsterdam, au-dessus des canaux, ces oiseaux rappellent l’élévation, l’Esprit, l’espoir : l’Agneau. Pas d’échappatoire, c’est notre histoire. Au fond nous savons, tel le personnage du juge- pénitent, dans la solitude de « Mexico-City », que nous sommes coupables, et que cette culpabilité nous appartient en propre, qu’elle est même le seul bien que nous  possédions.
« La justice étant définitivement séparée de l’innocence, celle- ci sur la croix, celle-là au placard, j’ai le champ libre pour travailler selon mes convictions. Je peux exercer avec bonne conscience la difficile mission de juge- pénitent», nous confie le narrateur. Jean-Baptiste (voir le Nouveau Testament) appartenait jadis au camp du bien. A Paris, il mentait. Peu à peu, à Amsterdam, il comprend. Et tombe, grandi. Le malheur et la chance, c’est la science du narrateur. L’illusion comique, c’était lui, se croyant intègre, avant. Rédemption ?» Un jeu de piste métaphysique : voilà comment se présente l´Adoration de l´Agneau mystique des frères Van Eyck », précise Google.
« Comme les canaux sont beaux le soir ! J’aime le souffle des eaux moisies, l’odeur des feuilles mortes qui macèrent dans le canal et celle, funèbre, qui monte des péniches pleines de fleurs ». Relisant « la Chute » pour Atlantico, je n’ai pu m’empêcher de trouver une étrange résonance entre ce que le Prix Nobel de Littérature dit de la disparition des « Juges-intègres » dans ce texte prophétique, et notre République des Bons Sentiments. Mediapart -très occupé à sa recapitalisation ces derniers jours-a sorti, tel le scoop du siècle, les repas fins dont se « gobergeait » François de Rugy,  puis son appartement, rénové « avec notre argent », sans oublier le coût, pour vous et moi.
Il eût été préférable  pour le peuple français que Mediapart dénonçât tout ce plastique à usage unique, scandale que François de Rugy a le devoir de faire cesser. Mediapart préfère s’en prendre aux personnes. X n’utilise que des billets de 500 euros, Y s’offre des repas gratuits, Z dépense l’argent des contribuables. Pierre Bérégovoy se tua pour moins que ça. Et Mediapart «  qui modifie sa gouvernance pour préserver son capital »? Jamais rien à se reprocher ? Dans « la Chute », Albert Camus questionne notre propension à juger et condamner autrui, sans jamais nous interroger sur nos torts. 
Pour punir Atlantico, Mediapart va-t-il fouiller dans nos poubelles ? Non, car nous ne lui rapporterions pas un centime. Mediapart dénonce les puissants, qui, eux, font scandale, donc rapportent de l’argent. La vertu érigée en principe républicain, après avoir essaimé dans nos têtes, via les bons sentiments obligatoires, nous oblige à penser comme il sied, faute de quoi  nous sommes homophobes, racistes, sexistes, islamophobes etc. 
Dans la Chute, Camus se demande où sont passés les « Juges Intègres »du triptyque des frères Van Eyck : « L’agneau mystique ». Une énigme. Vous, les puissants de Mediapart, vous êtes- vous regardés ? Avez-vous assez ressassé vos manquements et arrangements ? Retrouverez-vous un jour la pièce manquante de « L’agneau mystique » ? Ce panneau s’appelait « Les Juges intègres ».Disparus. Volatilisés ! Camus s’en amuse dans la Chute, lui qui avait tout prévu, y compris l’avènement des tribunaux médiatiques.
« La question est de glisser au travers, et surtout, oh ! oui, surtout la question est d’éviter le jugement. Je ne dis pas d’éviter le châtiment. Car le châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom d’ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur. Non, il s’agit au contraire de couper au jugement, d’éviter d’être toujours jugé, sans que jamais la sentence soit prononcée ». Heureux et jugé, ou absout et misérable !
Annick Geile 

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