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Une récente étude pointe un déficit d'entrepreneurs chez les 20-34 ans.
Une récente étude pointe un déficit d'entrepreneurs chez les 20-34 ans.
©D.R.

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La BPI face à une pénurie de dossiers : la France est-elle menacée par une grande panne d'entrepreneurs ?

Nicolas Dufourq, président de la Banque Publique d'Investissement, s'inquiète de ne pas recevoir suffisamment de candidatures d'entrepreneurs, ce qui serait le symptôme d'une faible envie des Français de monter une entreprise.

Philippe Hayat - Dominique Restino

Philippe Hayat - Dominique Restino

Philippe Hayat est diplômé de l'ESSEC et de l'Ecole Polytechnique, entrepreneur et repreneur d'entreprises, professeur à l'ESSEC et fondateur de l'association 100 000 entrepreneurs qui vise à l'enseignement la culture de l'entrepreneuriat aux jeunes. Il a remis a remis à Fleur Pellerin le rapport "Pour un New Deal entrepreneurial en Octobre 2012.

Dominique Restino est expert des Assises de l'entrepreneuriat, est entrepreneur président d’Expertive, président de l’IME France, président et fondateur du MoovJee. Il est diplômé de l’Executive MBA d’HEC.

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Atlantico : Nicolas Dufourq, président de la Banque Publique d'Investissement, s'inquiète de ne pas recevoir suffisamment de dossiers. Selon lui, la France est touchée par une "mélancolie profonde" qui dissuade l'esprit d'entreprise. De façon parallèle, une récente étude pointe un déficit d'entrepreneurs chez les 20-34 ans. En est-il de même en France ? Y a-t-il un réel manque d'intérêt de la jeune génération française quant à l'entrepreneuriat  ? 

Philippe Hayat :Il y a un très fort intérêt de la jeune génération pour l'entrepreneuriat en France : d'après les études, un 1 jeune sur 2 de moins de 25 ans a envie de créer son entreprise. Par contre, on constate une grande timidité lors du passage à l'acte : moins de 10 % des jeunes qui en expriment le désir le font vraiment.
Aujourd'hui plus qu'hier, on remarque une morosité très forte de la jeunesse. Elle l'était déjà il y a quelques années :  le taux de chômage élevé des jeunes n'est pas un phénomène récent. Mais la jeunesse française est de plus en plus déprimée, et ce depuis plusieurs années. La mauvaise publicité donnée à l'entrepreneuriat donnée depuis plusieurs lois, et notamment depuis la dernière loi de finances début 2013 encourage les jeunes français à aller entreprendre ailleurs. 
Le gouvernement nous fait croire qu'on ne constate pas d'exil supplémentaire d'entrepreneurs par rapport aux années précédentes : selon les chiffres officiels il n'y a que 2 délocalisations par jour. Mais les entrepreneurs que ces chiffres ne prennent pas en compte sont ceux qui ne se délocalisent pas mais qui vont simplement entreprendre ailleurs : aucune étude, aucun chiffre ne les recense. La France ne dit pas assez à ses jeunes "Entreprenez, foncez, on vous admire". 
En France, l'entrepreneuriat n'est absolument pas un parcours de vie valorisé : contrairement au Canada, en Israël, aux Etats-Unis, ou en Chine où il y a une vraie culture de l'entreprenariat, ce sont des pays qui se revendiquent comme étant des pays d'entrepreneurs, contrairement à la France. A force d'entendre qu'il n'ont pas d'avenir ici, les jeunes Français sont poussés à partir monter leur entreprise à l'étranger.
Dominique Restino : Toutes les études prouvent que les jeunes ont envie de créer et de monter des entreprises. En France, les jeunes générations ont plus envie d'entreprendre que les générations précédentes. D'après nos études, 50% des nouvelles générations ne se reconnaissent pas dans les entreprises d'aujourd'hui. D'autant plus que les nouvelles technologies ont permis de faciliter la création ou la reprise d'entreprise. Les jeunes n'ont pas encore de charges financière et familiale au début de leur vie et surtout ils ont du temps, de l'énergie et de l'insouciance : ce sont tous les ingrédients nécessaires à entrepreneuriat. 
La France n'a jamais autant soutenu la création d'entreprise et n' a jamais autant simplifié la création d'entreprise.  L'esprit français fait que nous sommes toujours dans une logique d'auto-flagellation, de dévalorisation permanente.  Au lieu de se focaliser sur ceux qui échouent, il faudrait plutôt voir combien réussissent  car il y en a beaucoup. 

Comment l'expliquer culturellement ? 

Philippe Hayat :Il y a quatre verrous culturels qui expliquent la frilosité des jeunes Français vis-à-vis de entrepreneuriat : dans nos études, les jeunes Français évoquent en premier le manque d'idée, d'argent, de réseau et enfin le manque d'expérience. Tous ces paramètres qui freinent les jeunes sont éminemment subjectifs et sont surtout en immense majorité des idées reçues.
Le monde de l'entrepreneuriat est quasiment absent de l'enseignement primaire, secondaire, mais aussi dans les universités et les grandes écoles. Il y a à peine 2 % de jeunes diplômés des grandes écoles qui montent une entreprise. Par manque d'ambition, ils préfèrent valoriser leur diplôme dans des parcours plus balisés.
Philippe Hayat : En France, les jeunes sont également formatés pour avoir peur de l'échec. Dans la course au diplôme pendant les études, le système scolaire tient un discours sur l'échec qui paralyse les jeunes qui auraient envie d'entreprendre.
Dominique Restino :La France est un pays d'intelligence, d'érudition, qui aime ses poètes, ses philosophes et ses écrivains mais qui a un rapport particulier avec l'argent, le business et la réussite. On aime notre culture, on aime moins ceux qui créent de la valeur. C'est un modèle qui est moins valorisé dans notre culture qu'à l'étranger par exemple. Il est difficile de concilier l'aspect intelligent avec l'aspect mercantile du business. Et pourtant, il faut du business.
Il faut soutenir et développer la culture entrepreneuriale, et surtout oser. Il faut dire qu'on peut se tromper, en France on a peur de ce mot.  Il faut arrêter de voir le verre à moitié vide alors qu'on pourrait le voir à moitié plein : on pointe toujours les erreurs, mais l'erreur fait partie de l'apprentissage. C'est tout le système mental qu'il faut modifier. 
Le système français a également ses avantages, il n'est pas à condamner totalement : nous avons de très bonnes écoles, mais il faut plus de créativité, plus de liberté, il faut donner sa chance à l'audace, à la fierté.  
L'autre facteur important est que, pour la première fois dans notre société, la nouvelle génération est celle de jeunes qui ont des choses à dire et à exprimer : ce sont eux qui désormais expliquent aux gens plus âgés comment fonctionne internet par exemple. Ce qui était inimaginable il y a quelques dizaines d'années. Avec l'outil informatique, les jeunes d'aujourd'hui revisitent les métiers d'hier, et ce sont eux qui créeront les métiers de demain.

Et structurellement ? Cette frilosité des jeunes à entreprendre n'est-elle pas aussi due au manque de structure et d'accompagnement dont ils bénéficient ? 

Philippe Hayat : Techniquement, la France n'est pas en déficit de structures qui accompagnent les jeunes volontaires. Il y a beaucoup d'argent disponible pour les bons projets : ce qui manque, ce sont les projets intéressants, et non les financements. Il y a de nombreux de réseaux qui accompagnent les jeunes, le problème n'est pas structurel.
Ce qui manque aux jeunes, ce sont deux paramètres : la culture et l'élan des pouvoirs publics. D'abord la culture, sans laquelle entrepreneuriat ne sera jamais un acte naturel chez les jeunes générations. Sans cet élan du sommet de l'Etat, qui encourage les jeunes à entreprendre, il n'y aura pas d'amélioration. 

Dominique Restino : Ce n'est pas qu'une question d'argent. Ce n'est pas aider les jeunes qu'il faut. Ce n'est pas un problème de structure. La première ressource naturelle d'un pays est sa jeune génération. Nous avons le meilleur taux de natalité d'Europe. Pour une France au coeur du monde, il faut une France qui va de l'avant, concentrée sur l'avenir. Nous ne devons pas dire "il faut aider les jeunes". Il faut que les jeunes se prennent en main. Créer ou reprendre une entreprise pendant ou dès la fin de ses études est une vrai possibilité et un vrai défi pour les jeunes de notre pays. 

Le problème est ailleurs : il faut susciter l'intérêt, et montrer que l'entreprenariat est possible. Ils ont en plus un immense atout, les jeunes ne sont pas formatés.  

Comment davantage les soutenir ?

Philippe Hayat : Il faut prendre conscience de l'extraordinaire période dans laquelle nous vivons, pleine de richesses et d'opportunités. Il n'y a jamais eu autant de possibilité d'entreprendre, notamment avec le développement des moyens de communication, l'allongement de la durée de vie, la vente via internet qui permet de vendre dans le monde entier, les nouvelles énergies vertes...
Il est impératif d'envisager une sensibilisation des jeunes dès le secondaire, de la sixième à la terminale, et de permettre à tout jeune présentant un projet intéressant de monter son projet sur son campus universitaire ou de grande école. Enfin, pour les jeunes peu ou pas qualifiés, il faut proposer des structures permettant de les remettre dans un parcours entrepreneurial pour qu'ils puissent exprimer leur talent, même s'ils n'ont pas pu le faire dans le cadre du système scolaire.

Dominique Restino : L'objectif prioritaire est de mettre en place et de développer le plus rapidement possible le statut d'étudiant entrepreneur. Après une sélection des dossiers, ce statut confère des possibilités au jeune afin qu'il développe son entreprise. Ainsi, celui qui souhaite créer une entreprise est accompagné tout au long du processus par des mentors qui prennent le risque financier, et ils partagent ensuite les bénéfices. 

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