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L’Union européenne a manqué d’anticipation dans sa politique énergétique.
L’Union européenne a manqué d’anticipation dans sa politique énergétique.
©PHILIPPE DESMAZES / AFP

Crise énergétique

L'Union européenne comme un lapin pris dans les phares de l'explosion des prix de l'énergie

L’UE a manqué d’anticipation et de clairvoyance dans sa planification énergétique. Elle a négligé le rôle fondamental joué par l’énergie en temps de paix et encore bien davantage en période de conflits armés, ainsi que les leçons du passé qui sont pourtant sources de réflexions éclairantes.

Jean-Pierre Schaeken Willemaers

Jean-Pierre Schaeken Willemaers

Jean-Pierre Schaeken Willemaers est  président du Pôle énergie, climat, environnement de l’Institut Thomas More, auteur de L’utopie du tout renouvelable (ed Académie royale de Belgique, 2017)

 

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Il est instructif de s’interroger sur les causes des difficultés profondes auxquelles l’UE est confrontée pour juguler l’explosion des prix de l’électricité et du gaz. Celle-ci ne s’explique pas principalement par la guerre en Ukraine qui n’est qu’un amplificateur, mais est due à la fois aux réformes résultant de l’ouverture à la concurrence des marchés européens de l’électricité (1996) et à l’évolution de son mix électrique, à une politique chaotique de l’approvisionnement énergétique, dont une trop forte dépendance d’un nombre restreint de pays producteurs de produits énergétiques et à l’absence de contrôle des voies de transport de ces derniers.

Déjà en 1973, l’Arabie Saoudite avait parlédu pétrole comme d’une arme ! La réduction volontaire de sa production, combinée à une période politique troublée, a conduit à un triplement du prix du baril du jour au lendemain. Durant les 6 derniers mois de1973, le prix est passé de 2,90 $/bbl à 11,65 $/bbl. Même après la guerre du Kippour, les choses ne sont pas revenues à la normale. À cetteépoque, l’Europe a connu les mêmes conséquences que celles dont nous souffrons actuellement : les queuesaux stations d’essence, un recours accru au charbon pour la production d’électricité, réduction des vitesses des voitures (90 km/h en France), abaissement de la température de chauffage des lieux de travailet des résidences, lutte contre le gaspillage, suppression de l’éclairage des bâtiments et monuments publics, etc. C’est l’époque où un intérêt pour la production nucléaire d’électricité s’est concrétisé ainsi que pour les plateformes de forage et pour l’éolien et le photovoltaïque.

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La mémoire de la crise de 1973 n’aurait-elle pas dû inciter l’UE à réfléchir à deux fois avant d’exclure toutes possibilités de négociations directes avec la Russie en vue, dans un premier temps, d’un cessez-le-feu en Ukraine permettant ainsi d’éviter la crise énergétique que nous subissons et de mettre fin à la souffrance des Ukrainiens ?

Ce manque d’anticipation n’est pas le fait de la seule Europe.

Toujours dans le domaine de l’énergie, l’accord de 1974 signé entre les États-Unis et l’Iran portant sur la vente de deux réacteurs nucléaires, y compris l’uranium enrichi, malgré la politique de non-prolifération de combustible nucléaire, est un autre exemple de politique de court terme. Les États-Unis en remettent une couche, en 1975, avec l’extension de cet accord à la fourniture de huit autres réacteurs. Ces contrats s’inscrivent dans la mouvance du programme Atom for Peace, moyen pour les EU de participer à  l’International Atomic Pool  pour des usages non militaires.

Et ce n’est pas tout. En 1976, le Président Ford a approuvé un dealautorisant l’Iran à acheter et exploiterune installation de retraitement du combustible nucléaire usé permettantd’extraire du plutonium des résidus de fission, alors qu’on soupçonnait déjà l’Iran de développer secrètementun programme d’arme nucléaire. En matière de défaut d’anticipation des conséquences de décisions politiques, on ne fait pas mieux !! On sait ce qui en est advenu : l’Iran a continué, après le changement de régime (passage de la dynastie Pahlavi à la dictature islamiste) d’augmenter le nombre de centrifugeuses en vue d’obtenir un combustible à taux d’enrichissementmilitaire.

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Quant au marché de l’électricité, la directive européenne de 1996 prévoyait une miseen concurrence progressive des producteurs et actait la fin des monopoles en Europe, la priorité étant d’exercerune pression sur les prix de l’électricité. Or il est apparu que la concurrence entre fournisseurs n’a pas eu cet effet, du moins de manière significative. En revanche, la directive précitée a eu des conséquences délétères sur les systèmes électriques européens.

Pour illustrer ce propos, prenons le cas de la France. La transposition de cette directive dans la législationfrançaise est à l’originenon seulement d’une déstructuration de l’entreprise électrique EDF,mais l’a considérablementfragilisée. Elle l’a privée des moyens financiers permettant un entretien correct de ses installations et rend plus compliqué le programmed’investissements nécessaires à la prolongation de la durée de vie des unités nucléaires existantes (approche la plus économique pour assurer la sécurité d’approvisionnement).

La flambée des prix de l’électricité et du gaz a rappelé à l’Union européenne et à ses États membres que la priorité est la sécurité d’approvisionnement.

Pour assurer cette dernière, la production d’électricité doit être stable, fiable, continue et suffisamment autonome pour faire face aux situations de crise. Elle est renforcée par le contrôle des ressources énergétiques.

En Europe, l’équilibre entre l’offre et la demande d’électricité dépend encore largement du charbon. Pour réduire la pollution associée à ce type de combustible, l’UE a promu le recours au gaz, ce qui la rend dépendante des importations.

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On aurait pu mitiger cette contrainte ! En effet, des explorations préliminaires avaient confirmé, à l’époque,la présence de gisements de gaz de roche-mère en FranceAllemagne, Roumanie, Bulgarie, Suède et Pologne. Le projet EUOGA (European Unconventional Oil and Gas Assessement) portant sur les ressources en Europe de ce type de gaz, y compris le tight gas, estime leur volume à 89 billions (1000 milliards) de m3.

L’estimation des quantités de gaz récupérable requiert davantage de données. Les explorations ayant été abandonnées sous la pression agressive des « verts » européens, ces informations ne sont pas disponibles. Peut-être que la pénurie de gaz, fortement aggravée par la guerre en Ukraine,pourrait conduire à une reprise des opérations de sondage et d’évaluation de la richesse de ces gisements européens. Nous voilà dans la situation paradoxale de devoir importer des États-Unisdu gaz de roche-mèreque nous avons renoncé d’extraire en Europe.

Liz Truss, Première ministre de Grande-Bretagne, ouvre peut-être la voie à un changement de politiqueà cet égard. Elle a, en effet,déclaré durant sa campagne électorale que l’interdiction de fracturation hydraulique de ces gisementssera levée rapidement dans son pays afin d’accéder à de nouvelles sources domestiquesd’énergie et ainsi en réduire la facture. 

La sécurité d’approvisionnement en électricitéest devenue d’autant plus indispensable que le numérique, dont l’IA et le big data, a pénétré tous les domaines des activités humaines : la mobilité, les soins de santé, le monde des entreprises, l’urbanisation etla finance pour n’en citer que quelques-uns.  

La numérisation et l’automatisation accéléréeset plus récemment les univers virtuels, ne peuvent se passer des technologies de pointe telles que l’intelligence artificielle, très énergivores.

Les applications numériques les plus avancées nécessitant des augmentations exponentielles de capacités de traitement,notamment pour l’apprentissage profond, ont besoin de plus en plus de donnéeset de puissance de calcul toujours plus grande.

La soif de « calcul » des réseaux neuronaux est insatiable. Plus grands sont ces derniers, meilleurs sont les résultats et plus leur dimension est élevée, plus ils consomment de l’énergie.

Une interruption de fourniture électriqueaffecterait l’ensemble des activités humaineset

paralyserait complètement certaines d’entre elles.

Qu’on me permette, pour terminer,de paraphraser le célèbre exorde de Cicéron, en l’adressant à l’Europe : Quousque tandem abutere, Europa, patientia nostra ?[1]


[1]Jusqu’à quand abuseras-tu, Europe, de notre patience ? L’exorde était adressée à Catilina.

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