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L’Italie peut-elle s’en sortir dans un vide politique à la belge ?
©DR

Législatives italiennes

Malgré la victoire du démocrate Bersani à la Chambre des Députés, les percées de Berlusconi et de Beppe Grillo bouleversent le Sénat, où aucune majorité claire n'arrive à s'imposer. Une nouvelle qui affole les marchés mais qui ne terrorise pas vraiment les Italiens...

Atlantico : L'Italie se retrouve sans représentant de l'Etat au lendemain des élections législatives. Peut-elle malgré tout s'en sortir sur le plan administratif ?

Christophe Bouillaud : Dire que l’Etat n’existerait plus au lendemain de ces élections générales serait sans aucun doute exagéré. Les institutions électorales ont fonctionné correctement – même le secrétaire général du parti de S. Berlusconi, Angelo Alfano, a demandé de recompter les votes pour la Chambre des députés en raison de l’écart infime entre le score de la coalition de gauche (29,5%) et celui de la coalition de droite (29,1%), moins de 150 000 voix.

Il existe un gouvernement, certes démissionnaire depuis fin décembre 2012, celui de Mario Monti, qui peut continuer à expédier les affaires courantes, diriger l’administration nationale et représenter l’Italie dans les instances européennes et internationales, sans compter que l’Italie est un Etat largement décentralisé, avec des collectivités locales (régions, provinces et communes) qui vont continuer à fonctionner quoi qu’il en soit de la crise politique qui se dessine. En revanche, ce que ces élections traduisent encore une fois, c’est le manque de légitimité de l’Etat auprès d’une grande partie de la population. D’une part, l’organisme public chargé de récolter l’impôt « Equitalia » a été largement au centre de la campagne électorale, il a été accusé par la droite et aussi par Beppe Grillo de littéralement tuer les Italiens avec son attitude de sadisme bureaucratique envers les débiteurs. La situation en a été à un point tel que les employés d’Equitalia se sont pleins d’être des boucs émissaires. Sur le fond, une bonne part des Italiens considère que payer des impôts à cet Etat correspond à du vol pur et simple. Ils ne veulent pas payer, et, soyons réalistes, ils feront tout pour ne pas payer, y compris voter pour un Berlusconi qui a promis lors de cette campagne une amnistie fiscale générale (« condono fiscale ») s’il était élu. Les partenaires européens devraient tenir compte de cette réalité sociale et politique incontournable, un refus pratique et idéologique de l’impôt par une bonne part des Italiens.

D’autre part, est-il besoin de rappeler à quel point l’Italie souffre de ne pas avoir des institutions publiques capables de résister à la corruption, au népotisme, au clientélisme, voire aux infiltrations maffieuses ? La carence de l’Etat dans tous les domaines est patente depuis des décennies,  même si les collectivités locales, en particulier dans le nord et le centre du pays, compensent souvent l’impéritie étatique. Malheureusement, les régions elles-mêmes se sont montrées ces derniers temps aussi corrompues de l’intérieur que l’Etat lui-même. Les élections régionales anticipées en Lombardie et dans le Latium sont entièrement dues à des situations de ce type.

Quelles peuvent-être les conséquences politiques de cet imbroglio ?

A priori,  selon les résultats de ce matin, les deux Chambres, Chambre des députés et Sénat, sont dans des situations différentes. La Chambre des députés aura une majorité de gauche. Toutefois, cette dernière a été obtenue sur le fil du rasoir. Avec moins de 30% des suffrages exprimés, la gauche dirigée par Pierluigi Bersani aura une majorité de 340 sièges, mais, de fait, c’est vraiment une minorité de l’Italie réelle. La droite de Silvio Berlusconi a réussi à se placer à un cheveu de la gauche, ce qui représente indéniablement un exploit pour cette dernière, sur lequel personne n’aurait parié au vu des sondages diffusés encore quinze jours avant l’élection. Au Sénat, en raison du mode de scrutin par régions, la gauche de Bersani l’emporte un peu plus nettement en voix qu’à la Chambre (31,6% contre 30,6%), mais elle se fait devancer en sièges par la droite (113 contre 116). Les listes de Mario Monti ont eu un résultat médiocre qui ne leur permet pas de faire l’appoint pour atteindre la majorité sénatoriale requise. Comme la confiance des deux Chambres est nécessaire pour former un Gouvernement, le blocage est évident. Ni la gauche de Bersani ni bien sûr la droite de Berlusconi ne peuvent gouverner seuls - ou avec l’appui des maigres troupes de Mario Monti, qui a pris une bonne claque lors de ces élections.

Cependant, il ne faut pas oublier que l’Italie a eu un gouvernement d’union nationale, celui de Mario Monti, depuis l’automne 2011, soutenu par la gauche  (PD), le centre (UDC) et la droite (PDL), c’est la rupture inopinée de cette alliance par le PDL en décembre 2012 qui a provoqué les élections anticipées. On peut imaginer le renouvellement de cette alliance : sous une forme par exemple d’un gouvernement de gauche, avec un pacte de non-agression de la part de la droite au Sénat – ce qui permettrait à la droite de faire assumer à la gauche toutes les décisions impopulaires à prendre et d’ouvrir la voie à une reconquête dans un an ou deux. On peut imaginer un « gouvernement technique » en charge de préparer des élections à un horizon le plus éloigné possible, puisque voter de nouveau ne semble pas enchanter pour l’instant les grands leaders traditionnels, en dehors de la difficulté institutionnelle liée au septennat finissant de Giorgio Napolitano. Ces solutions « responsables » comportent toutefois le risque de conforter les électeurs italiens dans leur perception que tous les partis traditionnels sont de mèche, et, bien sûr, le Mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo en profitera. Ce dernier pourrait choisir d’appuyer vote par vote un gouvernement de gauche au Sénat, mais cette stratégie constructive parait irrationnelle à moins d’obtenir des lois et des mesures vraiment radicales par ce biais (du genre, fin réelle du financement public des partis, diminution réelle des émoluments des élus, etc.)

Quel est le rapport des Italiens à l'Etat ? S'inquiètent-ils réellement de la situation ?

A ce stade, les Italiens de la rue ne devraient guère s’inquiéter. Le processus institutionnel doit d’abord aller à son terme pour qu’une inquiétude soit possible, au terme duquel un vrai blocage apparaîtrait. De toute façon, avec seulement 4% des Italiens qui font confiance aux partis politiques, la situation ne peut être pire en terme de coupure entre les élites partisanes et la masse des électeurs. Plus les difficultés s’amoncelleront sur la tête des hommes politiques traditionnels, qui sont dénoncés depuis quelques années comme la « caste »,  plus une grande partie des électeurs italiens y trouveront quelque satisfaction. Probablement, les marchés financiers vont s’inquiéter, l’Europe va s’inquiéter, mais pas la majorité des électeurs italiens. En effet, à travers leurs votes pour la droite anti-fiscale de S. Berlusconi, pour l’ultra-populisme de B. Grillo, voire même pour la seule liste civique présente dans la coalition de M. Monti, ils ont montré qu’ils n’ont aucune volonté de laisser les choses aller ainsi. Ils n’ont pas l’intention de payer les pots cassés de la crise économique et sociale dont ils ne sentent pas personnellement responsables.

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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