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Les responsables européens tiennent trop souvent un argumentaire compassé.
Les responsables européens tiennent trop souvent un argumentaire compassé.
©Reuters

But contre son propre camp

L’incroyable déni de réalité des pro-européens : le pire danger pour l’Europe est-il ceux qui la défendent ?

Les anti-européens ne sont pas les seuls à commettre des erreurs. Le président du Conseil Herman Van Rompuy a récemment déclaré avoir la "conscience tranquille" au sujet du désenchantement européen qui gagne de plus en plus de terrain dans l'opinion publique. Pourtant les faits sont là et les responsabilités bien établies.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Dans une récente interview pour "le Monde" (voir ici), le président du Conseil Européen Herman Van Rompuy a affirmé qu'il avait "la conscience tranquille" vis-à-vis du désenchantement européen, affirmant qu'il avait fait le maximum pour préserver l'euro, rejetant les problèmes actuels sur "la génération précédente". Que penser d'un tel constat ?

Christophe Bouillaud : D'une part, ce constat part du double principe qu'il fallait sauver l'euro, et qu'on ne pouvait sauver l'euro que de cette manière-là. Or tout montre qu'on aurait pu procéder autrement, il n'était pas indispensable de sauver les actionnaires et les obligataires des banques européennes qui avaient fait des mauvais paris sur les finances grecques, l'immobilier irlandais ou pire encore les subprimes américaines. Ce sauvetage au nom du risque systémique et du crédit à l'économie européenne a permis à certains dirigeants économiques et politiques de s'exonérer de leurs responsabilités, il a contredit toute notion libérale de rapport entre les risques et les gains encourus. Il n'était pas non plus indispensable de considérer que sauver l'euro était la condition sine qua non de la survie de l'Union européenne. On peut imaginer un autre scénario de sortie de crise via des sorties de l'euro des différents pays concernés, certes les effets sur la distribution interne des revenus dans chacun de  ces pays n'auraient pas été les mêmes : les salariés n'auraient pas alors été les seuls à voir leurs revenus baisser.

Après le déni de réalité des pro-européens, lire également : L’incroyable déni de réalité des anti-européens : ce que l’Europe serait vraiment devenue sans l’Union

Dans l'entretien que vous évoquez, Van Rompuy admet que, au total, seul le niveau du chômage pose encore actuellement un gros problème. Le malheur de tout cet épisode depuis 2010, c'est que justement le sort de la masse des populations a toujours semblé être accessoire par rapport aux contraintes financières, à la peur plus ou moins justifié pour le sort des grandes banques européennes, à la défense d'un modèle d'économie financiarisé. Par ailleurs, rejeter la faute sur la génération précédente de dirigeants me paraît un peu rapide tout de même ; certes, personne n'avait vraiment vu venir la mécanique infernale de la zone euro avec son mélange d'écarts croissants de compétitivité, de finance (trop) facile en périphérie et d'incapacité de refinancement de la dette périphérique après une phase d'euphorie, mais, sur le moment, on peut tout de même remarquer que les dirigeants européens auraient pu prendre d'autres décisions : ils auraient déjà pu en 2010 simplement respecter la clause inscrite dans les traités européens de "no bail-out", l'Etat grec aurait fait défaut, les banques européennes concernées auraient dû être nationalisées par leur Etat, et sans doute la Grèce aurait quitté l'euro, et après ? Rien ne dit que l'économie grecque ne serait pas en meilleur état qu'aujourd'hui. Rien ne dit non plus que l'Europe ne se serait pas mieux porté d'avoir uniquement des banques, certes devenues résiduelles, qui gèrent les crédits à l'économie et qui ne jouent plus au grand casino de la finance mondiale. Bref, d'autres sorties de crise étaient possibles, y compris en restant parfaitement capitaliste et ouvert sur le monde. L'exemple de la petite Islande montre qu'il était possible de gérer autrement la gabegie bancaire, tout en restant dans le monde globalisé.

Face à la montée des critiques à l'égard de Bruxelles, le premier souci de l'Union européenne n'est-il pas parfois la faiblesse de l'argumentaire de ceux qui la défendent ?

D'une certaine façon, oui, la défense actuelle est de dire qu'il a été fait au mieux des intérêts des Européens, et que toute autre solution aurait été pire encore. Ce discours devient un peu énervant quand des pays comme la France, l'Espagne ou l'Italie, pour ne pas parler de la Grèce, connaissent des pics de chômage, certes on pourrait avoir encore plus de chômage, mais c'est une bien maigre consolation. On n'a perdu qu'un bras, pas les deux... L'argument de l'"Europe qui protège" , de "l'Europe qui nous a évité le pire", est inaudible, quand il n'est pas carrément contreproductif électoralement, quand il devient "l'Europe a sauvé les banques", que j'ai entendu récemment lors d'un débat organisé par "Médiapart" dans la bouche d'une économiste. En plus, cet argument se trouve pris à revers par certains économistes du FMI qui montrent que finalement trop de rigueur tue la rigueur, que les dirigeants européens ont exagéré dans leur volonté de rétablir à marche forcée leurs comptes publics.

Quel impact cette "stratégie du déni" peut-elle avoir à terme sur le projet européen ?

Il faut espérer pour le projet européen qu'un événement  vienne mettre un terme à cette spirale. On peut imaginer une vigoureuse reprise économique quand finalement les dirigeants européens auront compris qu'il faut faire à l'échelle continentale comme aux Etats-Unis, en Chine ou au Japon. La BCE semble se préparer en ce sens. On peut imaginer aussi que cette crise de confiance se termine, de fait, par un épisode de crise ou de guerre, avec la Russie de Vladimir Poutine par exemple. Au nom de la "sécurité" de l'Union européenne, on pourra relancer l'économie du continent, soit en allant chercher notre autonomie énergétique (ce qui suppose d'investir massivement), soit en faisant une course aux armements avec la Russie (ce qui veut dire inverser la courbe des dépenses militaires depuis 1990). Si rien de tel ne se produit, si l'Europe connaît dix ans ou plus de croissance faible ou nulle, il ne faudra pas s'étonner de la poursuite des tendances actuelles : une partie des populations européennes continuera certes à vivre assez bien cette situation, une autre sans doute majoritaire deviendra de plus en plus hostile, et finira par être mobilisable contre le projet européen. En dix ans, à travers la crise économique, un pays comme l'Italie est par exemple passé d'une europhilie presque universelle parmi les forces politiques et dans la population à une expression forte de critiques contre l'euro, voire l'Europe, de la part de certains partis et d'une bonne part de la population.

Plus largement, on a l'impression que le débat électoral tourne à l'opposition de points de vue totalement contradictoires, les eurosceptiques rejetant tout sur Bruxelles tandis que les européistes se contentent de dénoncer les gouvernements. Cette dénonciation ne se fait-elle pas au détriment d'un débat de fond plus que nécessaire sur des politiques déterminantes ?

Effectivement, dans ce débat, les positions se radicalisent, et cela tient au fait que le système politique européen constitue une machinerie où il est très facile de rejeter le blâme de mauvaises décisions sur d'autres acteurs. C'est un peu aussi la faute des médias qui n'ont pas pris l'habitude en matière européenne d'indiquer les positions politiques des personnes qui parlent au nom de l'Europe. Les médias s'en tiennent trop à des termes dépolitisants pour présenter les choses. Pour revenir au début de cet entretien, Van Rompuy peut être présenté non pas seulement comme le président permanent du Conseil européen, mais comme le président "conservateur" du Conseil européen (puisqu'il est issu des chrétiens-sociaux flamands,membre du PPE), de la même manière qu'on dit que B. Obama est le Président "démocrate" des Etats-Unis.

Tout le monde dans l'Union européenne possède en réalité une couleur politique et agit largement en raison de ses convictions politiques, partisanes, idéologiques. Il serait bon de le souligner. Une fois qu'on aurait admis que chacun roule en Europe pour une vision du monde, il serait plus facile de voir qu'une certaine vision domine plus qu'une autre à ce niveau, d'argumenter sur les choix qui ont été faits, de comprendre les liens avec la politique nationale ordinaire. Les citoyens pourraient alors découvrir que l'Union européenne peut être emmenée vers des solutions libérales par certains et vers des solutions socialistes par d'autres, ils pourraient aussi comprendre qu'il existe des fédéralistes et des anti-fédéralistes. La tentative d'opposer un candidat de gauche, M. Schulz, à un candidat de droite, J.C. Juncker, pour la présidence de la Commission constitue en ce sens une clarification bienvenue, mais, vu les candidats choisis par le PPE et le PSE,  elle peut aussi révéler à l'électeur français l'existence d'une grande coalition à Bruxelles, ce qui pourrait profiter aux partis non alignés sur cette grande coalition à droite ou à gauche.

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