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L’exercice du pouvoir : la dictature infaillible et irresponsable de Staline

Vladimir Fédorovski publie « Le phénomène Staline: Du tyran rouge au grand vainqueur de la Seconde Guerre mondiale » aux éditions Stock. À l’heure où l’on célèbre le 75e anniversaire de la victoire sur le nazisme, Vladimir Fédorovski retrace le parcours d’un tyran, mais aussi celui d’un remarquable stratège. Extrait 2/2.

Vladimir Fédorovski

Vladimir Fédorovski

Vladimir Fédorovski est un ancien diplomate russe, porte-parole du mouvement des réformes démocratiques pendant la résistance au putsch de Moscou, d'août 1991. Il est aujourd'hui écrivain. Ses derniers ouvrages s'intitulent : Le Roman des espionnes ; Poutine, l’itinéraire secret et La Magie de Moscou, publiés aux Éditions du Rocher.

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Staline ne fait aucun mystère de sa conception de l’exercice du pouvoir : « Pour nous, il n’existe pas de difficultés objectives, le seul problème est celui des cadres. Si les choses n’avancent pas ou si elles tournent mal, la cause ne doit pas en être cherchée dans quelque condition objective, c’est la faute des cadres. » Autrement dit, les politiques décidées au sommet sont toujours justes, les échecs n’étant imputables qu’aux exécutants. Libre de toute entrave, la dictature est par nature infaillible et irresponsable, ainsi la volonté doit-elle triompher sur les « conditions objectives ». Staline n’a cessé de pratiquer cette politique dans les situations d’exception – clandestinité, révolution ou guerre civile –, où les membres du Parti n’avaient qu’à obéir. Une fois arrivé au sommet de l’État, il transposera cette logique à l’administration et à l’appareil du Parti.

Dans ses Mémoires, le diplomate Valentin Berejkov rapporte un épisode survenu durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il travaillait sous l’autorité de Molotov au ministère des Affaires étrangères en qualité d’interprète personnel de Staline auprès de Churchill et Roosevelt. Un jour, on constate qu’un télégramme adressé au président des États-Unis est resté sans réponse. Colère de Staline. Molotov s’adresse à Berejkov afin de déterminer qui est coupable dans cette affaire. Après enquête, Berejkov ne conclut à aucune faute imputable à quelque service que ce soit au sein du ministère. Il en déduit que le problème doit venir du Département d’État américain. Il en fait le rapport à Molotov, lequel lui rit au nez en lui expliquant que, pour toute erreur, il y a un responsable. Dans le cas présent, quelqu’un avait bien défini le cheminement du télégramme et son suivi. Cette procédure ne concernait que le côté soviétique, le destinataire n’étant en rien impliqué. Staline a donné l’ordre de trouver un coupable, ce ne peut donc être que la personne qui a établi cette procédure. L’adjoint de Molotov et ancien procureur des grands procès de Moscou, Andreï Vychinski, cible avec le plus grand cynisme le présumé fautif : le chef du service du Chiffre, qui est aussitôt démis de ses fonctions, chassé du Parti, et dont on perdra toute trace. L’ordre de Staline a été exécuté. Cette démarche a priori surréaliste est parfaitement cohérente : si chaque erreur n’a pas son coupable désigné, la faute pourrait être attribuée à ceux qui se trouvent au sommet.

Autre méthode de pouvoir : la captation de l’influence et des réussites des autres. La succession de Lénine, le dieu mort, implique ipso facto l’appropriation de sa divinité, tandis que Trotski, personnage récurrent, systématiquement vilipendé et calomnié, occupera une fonction diabolique. Dans son cas, l’élimination politique ne suffit pas : tant que l’ordre de l’assassiner n’aura pas été exécuté, Staline ne connaîtra pas de repos. Pour ce qui est de la subversion de l’Histoire à son profit, Staline emploie la censure qui efface tout ce qui pourrait être gênant, mais aussi le travestissement. Ainsi, les citoyens peuvent-ils voir des films retraçant les exploits militaires de Trotski – par exemple dans la défense de Petrograd en 1919 face à l’Armée blanche – désormais attribués à Staline.

Pour réécrire l’Histoire, le maître du Kremlin a aussi recours aux symboles de la religion orthodoxe. Son serment quasi liturgique prononcé lors des funérailles de Lénine renvoie à sa jeunesse passée au séminaire. Les rituels de confession et de repentir imposés à ses ennemis politiques durant les années des purges relevant du même fantasme d’hérésie qui fera partie de l’arsenal de la répression politique. Staline lui-même énoncera dans l’un de ses discours qu’il y a déviation dès lors qu’un fidèle du Parti commence à avoir des doutes, d’où la nécessité d’éradiquer cette dissidence.

Georges Duby, spécialiste du Moyen Âge, a observé que l’orthodoxie suscitait l’hérésie, d’abord parce qu’elle la nommait, mais aussi parce qu’elle mettait en place un arsenal répressif, lequel, par sa fonction autoritaire, lui survivrait longtemps. « L’historien doit considérer avec la plus grande attention ces institutions de dépistage et leur personnel spécialisé, souvent constitué par d’anciens hérétiques qui se rachètent. » En traquant les déviants, on installe des attitudes mentales particulières : la conviction que l’hérésie est hypocrite, qu’elle avance masquée, et qu’il faut, par tous les moyens, la débusquer. Traité comme bouc émissaire, le groupe apostat se retrouve plusieurs siècles plus tard personnifié par les accusés des grands procès de Moscou de 1937. Ainsi la persécution des infidèles et l’édification d’un culte de la personnalité, par leur connotation religieuse, sont-elles au cœur de la stratégie stalinienne. Ce qui justifie l’usage du terme « culte », tel que l’entendent les catholiques ou les orthodoxes, n’est pas tant l’attribution de qualités surhumaines au dirigeant suprême, que le fait que son exercice repose sur une véritable technologie de chasse à l’hérésie.

Copyright : Stock, 2020

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Extrait du livre de Vladimir Fédorovski, « Le phénomène Staline: Du tyran rouge au grand vainqueur de la Seconde Guerre mondiale », publié aux éditions Stock

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