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L’esprit de Munich ne s’essouffle jamais : cette gauche qui voit encore des guerres postcoloniales dans nos interventions militaires
©Reuters

La paix !

L’esprit de Munich ne s’essouffle jamais : cette gauche qui voit encore des guerres postcoloniales dans nos interventions militaires

Dans certains milieux, il est de bon aloi de condamner courageusement la guerre, quelle qu'elle soit. Mais la guerre est un fait de civilisation, et la comprendre aujourd'hui demande d'éviter quelques lieux communs.

François Géré

François Géré

François Géré est historien.

Spécialiste en géostratégie, il est président fondateur de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chargé de mission auprès de l’Institut des Hautes études de défense nationale (IHEDN) et directeur de recherches à l’Université de Paris 3. Il a publié en 2011, le Dictionnaire de la désinformation.

 

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Atlantico : Julie Delphy, sociologue, vient encore de signer dans L'Humanité (le 5 novembre) avec d'autres collègues, principalement sociologues eux-aussi, une tribune dans laquelle elle s'élève contre la guerre en général. En 1939, les accords de Munich qui garantissaient la paix en légitimant l’annexion des Sudètes par l’Allemagne avaient été applaudis par la foule. "L’homme de Munich" est-il chercheur au CNRS aujourd’hui ?

François Géré : Qui pourrait dire aujourd’hui qu’il est pour la guerre ? C’est finalement assez rarement le cas. La question est plus de savoir si la guerre est ou non nécessaire, si elle est ou non évitable et tout dépend bien évidemment des circonstances. La guerre est un fait de civilisation humaine, et je ne vois guère d’époque dans l’histoire de l’humanité pendant laquelle la guerre a quitté le quotidien de l’être humain. Quel que soit le lieu, quelles que soient les causes, la guerre saisit des sociétés humaines, qui sont, de mon point de vue, fondamentalement conflictuelles. Et celles-ci ont recours à la violence organisée pour régler leurs différends.

Dans ces critiques, on retrouve l'influence forte de l'école des études post-coloniales d'Edward Saïd. Cet intellectuel anglo-saxon avait été le premier à critiquer un colonialisme culturel dans les milieux scientifiques. En quoi ce logiciel de pensée, porté par des mouvances comme les Indigènes de la République, et appliqué aux problèmes géopolitiques contemporains est-il dangereux ?

Je ne sais pas s’il est fondamentalement dangereux. Mais on touche ici du doigt le problème de toutes les relectures du problème historique. On isole un segment de l’histoire de l’humanité pour se scandaliser de ce qui fut fait en ce temps. La suite est connue : condamnation, repentir, réparations. Je ne suis pas absolument opposé à ces démarches, mais force est de constater qu’ils arrivent bien tard. Cette espace de relecture du passé n’a au fond pas d’importance et vient masquer les autres événements, les autres conflits sur lesquels il serait bon de se pencher.

Le colonialisme est un fait avait été dénoncé à l’époque par des intellectuels comme André Gide qui dans son Voyage au Congo décrit les exactions commises par les colons. Mais ces condamnations ne furent jamais faites en bloc, si ce n’est dans le cas des nationalistes dont le but était de récupérer l’Alsace et la Lorraine en priorité , comme en atteste cette célèbre formule « j’ai perdu deux enfants et vous m’offrez quarante serviteurs ». La question de la conséquence d'actions militaires vieilles de cent ans sur le monde d’aujourd’hui est importante, mais elle ne peut l'expliquer dans sa totalité, loin de là.

La condamnation de la guerre comme réalité du jeu politique est fortement liée à la dénonciation quasi-unanime de conflits récents jugés peu légitimes comme la guerre en Libye. Quel est l'impact de ces "ratés" ?

Dans les quinze dernières années environ, il y a deux catégories de mauvais conflits. Les conflits qui ont été menés officiellement pour de bonnes raisons. Par exemple la Libye, où il était question de protéger une population face à un Kadhafi qui venait de faire des déclarations très inquiétantes. La légitimation était faite au nom des personnes menacées. Les intentions étaient pures, mais en revanche l’exécution fut désastreuse.

L’autre type de mauvais conflits, c’est l’invasion de l’Irak avec une intoxication massive des opinions publiques et l’absence de légitimité internationale en passant outre les indications de l’ONU. Il s’agit d’une guerre faite dans le mensonge d’un programme nucléaire irakien. Le but était simplement de mettre en place un nouvel ordre dans la région pour des raisons économiques, ce qui s’est avéré impossible et qui conduit à la situation chaotique actuelle de la Syrie jusqu’à la Libye.

La critique fréquente du lobby de l'armement est un des serpents de mer les plus fréquents du pacifisme ces derniers temps : qu'en est-il réellement de l'influence des grands groupes de l’armement ?

Le lobby militaro-industriel existe, c’est certain. Il exerce son influence essentiellement sur les budgets de défense, qui constituent leur manne économique. Il profite en revanche des guerres pour faire la démonstration de son arsenal. Evidemment, ils profiteront d’un conflit pour mettre en valeur les performances du Rafale ou du F-16. L’expérimentation par les militaires de ces armes en situation réelle est importante pour l’amélioration et la transformation du matériel. De là à penser que le lobby déclenche les guerres, là on est dans Tintin !

L'alignement systématique sur les positions internationales des Etats-Unis nous discrédite-t-il en formant un camp de la guerre contre lequel il serait facile de s'élever ?

Je ne pense pas qu’il soit question de bloc monolithique ici. La situation en Syrie montre plutôt une guerre à géométrie variable avec des opérations dissociées de l’OTAN, de la Russie, de l’Iran, et d’autres acteurs, formant des blocs de pays luttant tous pour des buts différents, sans espèce de complicité. Il n’y a pas de camp de la guerre mais bien une guerre 

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