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Des passants attroupés autour d'un commerce parisien avec des traces de balles, le 20 août 1960, rue de Meaux (XIXe), après un règlement de compte entre militants du FLN et du MNA.
Des passants attroupés autour d'un commerce parisien avec des traces de balles, le 20 août 1960, rue de Meaux (XIXe), après un règlement de compte entre militants du FLN et du MNA.
©AFP

Bonnes feuilles

L’emprise du FLN dans le milieu de la pègre à la fin des années 1950 et au début des années 1960

Brendan Kemmet et Stéphane Sellami ont publié Maghreb connection aux éditions Robert Laffont. Ils ont monté les plus gros braquages, ont pris part à des casses retentissants, se sont livrés au racket dans les beaux quartiers, ont trempé dans des règlements de comptes, la prostitution ou le trafic international de stupéfiants. Originaires des faubourgs de Tunis, d'Oran ou de Kabylie, ou bien fils d'immigrés venus chasser leur misère en France, ils ont laissé une empreinte profonde sur le "milieu" français. Extrait 1/2.

Brendan Kemmet

Brendan Kemmet

Brendan Kemmet est journaliste et travaille depuis vingt ans dans le domaine des faits divers. Il collabore notamment au Parisien Week-End, à Paris Match, GQ et Mediapart. L’Évasion du siècle est son quatrième ouvrage consacré au grand banditisme.

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Stéphane Sellami

Stéphane Sellami

Grand reporter au Parisien puis au Point, Stéphane Sellami est responsable de la cellule Enquête au sein du journal L'Équipe.

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La fin des années 1950 et le début des années 1960, plongées dans la guerre d’Algérie, est une période de sang aussi en métropole. Après le conflit meurtrier entre « messalistes » et pro-FLN pour l’hégémonie chez les indépendantistes, suit le racket systématique des commerçants algériens de France. Et les proxénètes n’y échappent pas. Les récalcitrants sont mis au pas, ou tués. Rue au Maire, dans le 3e arrondissement de Paris, « des caves de tortures » ont été découvertes, rapporte le vice-président du conseil général de la Seine et futur député gaulliste Robert-André Vivien. Des lieux « où maints “souteneurs” nord-africains rétifs ont dû passer quelques mauvais moments ». Les rafales de mitraillette se multiplient à la Goutte-d’Or, ou ailleurs. En 1957, un « Nord-Africain », « souteneur notoire », perd la vie dans une fusillade visant un bar-hôtel bordelais. La même année, un café de la rue de Chartres est mitraillé. Dans la foulée, trois gérants d’un même bistrot, rue de Charenton (12e ), sont « abattus à coups de revolver », dans l’indifférence presque générale. « On parlait d’un tribunal clandestin FLN du côté de la rue de Chartres. On s’est aperçu par la suite que les caves du quartier communiquaient entre elles », écrit l’ancien de la BRB, Gérard Billy, qui a grandi à la Goutte-d’Or et débuté dans la police à la « vigie Fleury », située sous un claque rue de Fleury, une ruelle perpendiculaire au boulevard de la Chapelle. « Certains soirs, on ne savait pas très bien, dans la pétarade générale, s’il s’agissait d’affaires de souteneurs, Corses contre Nord-Africains, ou d’affaires du FLN. D’autant plus que, bien souvent, elles tenaient des deux », commente Louis Chevalier.

« Les proxénètes musulmans ne sont pas forcément des militants du FLN », notait cependant en 1961 au ministère de l’Intérieur le Service de coordination des informations nord-africaines cité par Jean-Paul Brunet, dans son livre Police contre FLN. « Mais le mouvement utilisait méthodiquement les réseaux de prostitution métropolitains que des Algériens avaient réussi à prendre en main, relève ce dernier. Proxénètes et prostituées étaient lourdement taxés. Le “milieu” offrait également au Front un réservoir d’agents de renseignement et de liaison, de trafiquants d’armes. » Une aubaine pour les « fellaghas » qui exercent une pression phénoménale sur leurs compatriotes de France à qui ils ne font aucun cadeau. « Tout le monde a contribué à la guerre d’Algérie, rapporte Rachid Buzenval. Tout le monde payait : les putes, les cafetiers, les ouvriers. Et tous les mois ! Ils leur ont dit : Toutes vos putes c’est pour le FLN, sinon vous êtes morts. C’est le FLN qui s’occupait du proxénétisme, qui récoltait l’argent. Celui qui ne payait pas, ils le tuaient, ils l’égorgeaient. Alors tout le monde payait. » Voyous ou non.

« Il eût été bien étonnant que le FLN, en dépit de l’affectation de vertu musulmane dont il tente souvent de colorer ses exactions […], ne se soit point avisé de prélever largement sa part de ce pactole », écrit pour sa part Robert-André Vivien en 1960. « C’est bien en effet ce qui s’est produit et les “barbeaux”, taxés à 15 000 francs par mois d’abord, le sont parfois jusqu’à 15 000 par semaine maintenant. » L’élu gaulliste au franc-parler légendaire estime que ces « nouveaux venus » drainent une « partie considérable » du « chiffre d’affaires énorme de la prostitution », à Paris et « dans d’autres grandes villes ». Mais, s’interroge Vivien, « combien de centaines de millions, sur les cent et quelques milliards auquel on estime le chiffre d’affaires annuel de la prostitution, tombent désormais dans des poches nord-africaines… où il ne reste pas longtemps ? » Car le Front de libération nationale est à l’affût.

« Les milieux du proxénétisme sont étroitement surveillés par le FLN et les petits souteneurs qui ne parviennent pas à acquitter leurs lourdes impositions sont impitoyablement éliminés », confirme Jean-Paul Brunet. Comme celui-ci, protecteur d’une Georgette, retrouvé étranglé et avec « de nombreuses blessures à la tête », en février 1961 dans le bois de Meudon. Il n’avait pas pu payer les 20 000 francs et 25 pistolets que lui réclamait le FLN. En octobre, le nouveau souteneur de Georgette passe devant un tribunal révolutionnaire, dans un hôtel du 18e , et se retrouve abandonné grièvement blessé à L’Île Saint-Denis. Il mourra à l’hôpital, « non sans avoir pu donner quelques renseignements aux policiers, mais avec parcimonie et réticence, parce que de la part de quelqu’un du “milieu”, il n’est pas d’usage de donner des informations à la police pour régler ses comptes ». Le souteneur qui prendra sa place, le troisième, est « un responsable frontiste de plus vaste envergure, un dénommé B. ».

La contre-offensive policière sera terrible et mènera à la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. Juste avant, le sombre préfet Papon ordonne : « Le pavé de Montmartre devra être débarrassé massivement » de « tous les proxénètes algériens ». À noter que d’autres souteneurs choisiront le camp adverse du FLN, comme à Marseille, un dénommé Bouchrara, qui passa de la sûreté urbaine à la DST (direction de la surveillance du territoire), l’ancêtre de la DGSI. Un renfort sans doute bienvenu tant la police semble peiner à cette époque à recruter des indics. « De multiples difficultés se font jour qui tiennent à ce qu’un milieu nord-africain est infiniment moins pénétrable que celui avec lequel elle avait établi jusqu’alors les contacts qui lui paraissaient convenables », explique à l’époque Robert-André Vivien.

Le racket révolutionnaire a laissé des traces et a perduré à la Goutte-d’Or. « La “Casbah de Paris” est mise en coupe réglée par des bandes agissant non plus pour des raisons politiques mais pour leur compte personnel », révèle le journaliste du Monde James Sarazin, quinze ans après la fin de la guerre d’Algérie. « Les maisons d’abattage de la rue de Chartres et de la rue de la Charbonnière […] paient ainsi leur tribut à plusieurs équipes de voyous décidés sachant jouer du pistolet ou du rasoir, et on ne compte plus une prostituée du secteur qui ne soit “protégée” par une ou plusieurs équipes. » Il cite le cas d’une bande dirigée par Mohammed B., « né en 1936, sans profession ni domicile connus » qui avec trois acolytes, Haïn E., dit Chérif ou Abderahmane, Abdelkrim A., dit Saïd ou Mustapha, et Mohamed A., dit Dominique, « écument » les « cafés arabes » du département des Yvelines. Après « mise en condition », ils demandent d’abord 200 000 anciens francs, puis 500 000 avant de tomber en 1969 sur dénonciation anonyme tant ils étaient redoutés.

Trafics, bombe et fusillade au London Bar

Au-delà de Barbès et de la Goutte-d’Or, les voyous nord-africains – algériens dans leur majorité – semblaient déjà bien implantés à Pigalle, avant même la mort du footballeur Labalette. Quand les Corses réagissent spectaculairement, il est déjà sans doute trop tard. Au milieu des années 1950, les « Arabes » y ont déjà leur QG. C’est ce que tend à démontrer l’affaire du London Bar, un autre règlement de comptes en terrasse, trois ans plus tôt, en juin 1954, au 45 boulevard de Clichy, entre Blanche et Pigalle. Boumendjel Bekhache, surnommé Bachir, est abattu de cinq balles de revolver dans le buffet alors qu’il discutait au milieu de la nuit avec « plusieurs Nord-Africains », relate la presse. Né à Jemmapes, actuelle Azzaba, dans le département de Constantine, il avait 30 ans et habitait à Barbès, à côté des anciens Grands Magasins Dufayel. Il se trouvait « sans profession bien définie », commentent les journalistes au sujet de ce meurtre survenu « dans le milieu nord-africain ». Et qui dit « nord-africain » dit forcément proxénètes dans l’imaginaire collectif. « Il s’agit vraisemblablement d’une querelle entre souteneurs », écrivent-ils encore. Et même si les enquêteurs n’ont, au départ, « aucune idée précise sur l’origine de ce règlement de compte », ils entreprennent aussitôt « des vérifications dans les milieux nord-africains de la rue de la Charbonnière » même si elles semblent « malaisées  » (sic). Bekhache est incontestablement un « mauvais garçon » et si ce n’est pas une « affaire de femme », c’est peut-être un différend avec un « trafiquant de drogue ». Le crime sera finalement « tiré au clair par le commissaire principal Ducret et les enquêteurs de la brigade criminelle ». Encore une histoire de protection. Bekhache avait eu sous sa coupe une « blonde Vénitienne de 30 ans, connue dans le “milieu” sous le surnom d’Annie » et qui exerçait ses charmes rue Houdon, au-dessus de la place Pigalle. Mais, « lasse des violences du Nord-Africain, elle l’avait quitté il y a deux ans, pour suivre Gaillard, alors établi bottier à Montmartre ». Le « cave » Gaillard ne l’avait pas retirée des trottoirs, bien au contraire. Il avait « abandonné son magasin de chaussures », pour conduire un taxi. C’est lui qui aurait réglé son compte à Bachir, coupable d’avoir giflé sa protégée.

Le London Bar, résolument sulfureux, s’illustre de nouveau en 1956, cette fois lors d’une affaire de drogue, avec la saisie de 290 sachets de 10 grammes de haschich – le kif –, mais aussi des cigarettes américaines, du whisky de contrebande et des uniformes de l’armée US, de quoi valoir de sérieux ennuis au barman, M’Barek. Ce même London Bar, tenu par un certain Fatmi, retrouve la chronique des faits divers trois ans plus tard lors d’une nouvelle fusillade mais qui semble liée au FLN cette fois. Puis, en 1961, il est visé par un groupuscule pro-Algérie française lors d’un attentat. L’établissement se voit décrit dans un tract comme le « quartier général des racketters (sic), souteneurs, commissaires fellaghas de la wilaya de Paris ». Un soir, quatre clients algériens y sont légèrement blessés par l’explosion d’une charge de plastic déposée dans l’établissement. La guerre d’Algérie fait rage. L’attentat est revendiqué par le groupuscule RDL, Résistance pour la démocratie et la liberté : « Puisque le régime est incapable – sur les deux rives de la Méditerranée – de protéger les citoyens de toutes confessions et que les agents de la force publique se font assassiner en plein Paris, RDL a décidé d’attaquer les fellagas dans leur repaire, d’ailleurs bien connu du ministère de l’Intérieur. » Ces « racketters-souteneurs » du boulevard de Clichy étaient-ils effectivement pilotés par le FLN ? Oui, selon Louis Chevalier. « Il apparut très vite que les souteneurs nord-africains, déjà fort enclins à pousser une pointe du côté de Pigalle, y furent fortement encouragés par les consignes du FLN en quête de fonds. Les filles de Pigalle, parisiennes, normandes ou bretonnes, se voyaient ainsi priées, au même titre que les filles de la Chapelle, de contribuer à l’effort de guerre. » Ce qui fit dire à Robert-André Vivien en 1960 : « Il y a aussi quelques “gros” barbeaux nord-africains qui se sont monté des “cheptels” sur le modèle des caïds corses et des “hommes de poids” marseillais, dont l’objet direct est la réunion de fonds destinés à la “djihad”, à la “guerre sainte”. Ainsi, des putains de Paris ou de Lyon servent obscurément, mais efficacement, sous nos sourires dégoûtés, dans les troupes de choc de Ferhat Abbas. »

Extrait du livre de Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, « Maghreb connection », publié aux éditions Robert Laffont

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