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Emmanuel Macron égalité des chances grandes écoles réforme
©DAMIEN MEYER / POOL / AFP

Grandes écoles

L’égalité des chances revue et corrigée à la sauce Saint-Simon par Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a effectué un déplacement à Nantes, ce jeudi, pour défendre l'égalité des chances dans la haute fonction publique. Il a notamment présenté la nouvelle voie "Talents" réservée à des jeunes d'origines modestes ou des quartiers défavorisés. Ils disposeront de quelques places à l'ENA et dans quatre autres écoles de hauts fonctionnaires.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Atlantico.fr : Emmanuel Macron annonce ce jeudi des mesures pour davantage diversifier le recrutement des élèves des Grandes écoles : la création de 1000 places supplémentaires en classes préparatoires intégrées (les « Prépas talents »), le doublement de la bourse de 2000 à 4000 euros par an pour les élèves modestes, et l'ouverture de "places réservées" dans les concours des Grandes écoles.  Est-ce un énième gadget, dans la lignée de ce qu’a pu faire -ou ne pas faire- le président depuis le début de son mandat, ou cela sera-t-il suffisant pour lutter contre l’entre-soi du pouvoir et promouvoir l’égalité des chances ?

Christophe de Voogd : Ces mesures ne sont pas dérisoires, notamment sur le plan financier, et ouvrent des perspectives à des «vrais gens », ne l’oublions pas. Et, contrairement à ce qu’on lit un peu partout, elles ne tombent pas dans le travers de la discrimination positive, puisque des places seront ajoutées à l’ENA pour ces nouveaux impétrants. Personne ne sera lésé, ce qui n’est pas le cas, par exemple, dans les universités américaines. On retrouve là l’inspiration de Sciences Po lors de la création de la procédure d’admission spéciale réservée aux  « ZEP ». Richard Descoings avait eu l’intelligence de ne pas prendre ce contingent sur les entrées « mainstream », mais au contraire d’insérer cette réforme dans un mouvement général de forte expansion du recrutement, y compris à l’international. Je peux témoigner comme enseignant des succès de cette politique, même si elle a ses limites. Ces « nouveaux publics » (comme on dit) ont beaucoup apporté, notamment par leur créativité et leur humour à l’institution ; une institution que j’avais connue très guindée quand j’étais étudiant ; et Sciences Po leur a aussi apporté beaucoup, non seulement pour leurs études, mais pour leur « horizon des possibles ».

Mais il reste des problèmes majeurs : deux ont été déjà identifiés dans vos colonnes : le biais sociologique fondamental, toujours caché en France par les découpages statistiques : la surreprésentation des enfants d’enseignants (et non des « riches » !) qui sont les vrais « héritiers », pour parler comme Bourdieu ; et c’est vrai dans toutes les Grandes Ecoles. Ensuite le problème de la diversité idéologique : la formation à l’ENA laisse peu de place au courant souverainiste mais aussi au libéralisme et repose sur la maxime fondamentale, inchangée depuis la IIIe République au moins, donc bien avant l’ENA : l’Etat incarne par définition « l’intérêt général ». Mais un autre problème, lui aussi crucial, est ailleurs : la domination de cette école sur la formation non seulement des hauts fonctionnaires, mais aussi de la classe politiques et des dirigeants des grandes entreprises. L’alibi de « la nécessité de former les hauts fonctionnaires » ne tient pas : tous les pays ont des hauts fonctionnaires et peu ont une ENA. De plus, la réforme annoncée ne touche pas au classement de sortie et au système des grands corps, donc à l’entre-soi qui en résulte pour la suite des carrières et la gouvernance du pays. Seule une vraie concurrence dans la formation de l’élite publique serrait en mesure de modifier le système.

C’est au moment de la crise des Gilets jaunes qu’Emmanuel Macron avait annoncé vouloir supprimer l’ENA. Mais l’a-t-il sérieusement envisagé une seule seconde ?

Il m’est difficile de répondre à cette question, ignorant évidemment le fond de l’âme présidentielle. J’ai tendance à penser que cette promesse était un rite sacrificiel consistant à offrir une victime à la colère populaire, dans la plus pure tradition machiavélienne : Machiavel auquel Emmanuel Macron a, rappelons-le, consacré un mémoire lors ses études de philosophie. On connaît l’épisode du Prince, où César Borgia fait exécuter en place publique son fidèle capitaine, Rémy d’Orque, qui avait « nettoyé » la Romagne pour lui et s’était attiré la haine du peuple. Evidemment nous ne sommes plus au XVIe siècle et désormais le sacrifice est symbolique ! Et surtout le sacrifice est inachevé, comme on le voit avec le maintien de l’ENA : l’objectif de la promesse présidentielle paraît donc a posteriori avoir été de gagner du temps. Attitude également machiavélienne au demeurant.   

Qu’est-ce que cette séquence dit du macronisme et du saint-simonisme moderne que Macron semble incarner ? 

Elle s’inscrit dans sa vision saint-simonienne que j’avais diagnostiquée pour Atlantico dès mai 2017. L’Elysée rappelle en ce moment même que « le Président n’aime pas les rentes de situation », vocabulaire très saint-simonien. L’ouverture à tous les « talents » (cf « Prépas talents ») a la même origine, tant Saint-Simon contestait les privilèges sociaux inutiles et coûteux qui pèsent sur la productivité de la société. D’où l’inspiration profondément méritocratique  de la démarche originelle, qui a ensuite essaimé dans l’idéologie républicaine. Mais toute grande idée se corrompt avec le temps et le risque du saint-simonisme est de tourner à la technocratie. C’est-à dire à la reconstitution de rentes matérielles et symboliques au profit des « experts » qui captent le pouvoir et les prébendes étatiques. C’est le grand problème de l’élite publique française depuis des décennies, et, malgré ces mesures, le problème reste intact.

Plus généralement c’est toute la réforme de l’Etat, grande promesse du macronisme, qui est quasiment restée lettre morte. On peut y voir le poids des circonstances avec l’urgence du COVID ; mais l’examen des faits montre que, dès avant le COVID, rien n’avait vraiment bougé, notamment en termes de poids des prélèvements obligatoires, de la dépense publique et du fonctionnement de l’Etat. Certes, conformément à la logique de la « start-up nation », la formation de l’ENA est, depuis la réforme (macronienne) de 2018, clairement orientée vers les compétences managériales : les incitations comportementales, les fameux « nudges », ont ainsi fait leur entrée dans la formation au « leadership public ».

Mais si les techniques du pouvoir évoluent pour s’adapter au temps et notamment au numérique, l’esprit du pouvoir, lui, ne change guère et repose toujours sur la verticalité et le complexe de supériorité.

De sorte que la question de fond demeure entière, notamment dans la perspective de 2022 : le macronisme est-il vraiment un projet novateur, « disruptif » pour parler son langage, ou le énième avatar de la « noblesse d’Etat » décrite, là encore, par Pierre Bourdieu ?

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