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L’abondance ou le chaos : 2021, année charnière. La crise de l'abondance de François-Xavier Oliveau
L’abondance ou le chaos : 2021, année charnière. La crise de l'abondance de François-Xavier Oliveau
©JOEL SAGET / AFP

Bonnes feuilles

L’abondance ou le chaos : 2021, année charnière

François-Xavier Oliveau publie "La crise de l’abondance" aux éditions de L’Observatoire. Des milliers de générations ont rêvé à notre pays de cocagne. Grâce au progrès technique, nous avons appris à mieux exploiter nos terres, à accéder à l'instruction et à inventer la société de consommation et de loisirs. Mais cette abondance provoque une triple crise : de la planète, de l'argent, de l'Homme. Extrait 2/2.

François-Xavier Oliveau

François-Xavier Oliveau

Associé d'Initiative & Finance, François-Xavier Oliveau accompagne les entreprises dans leur transition écologique, à la fois en capital et sur le plan opérationnel. Il vient de publier La crise de l'abondance aux Editions de l'Observatoire. Il y interroge l'invraisemblable paradoxe d'une société plus riche que jamais mais traversée de crises majeures. Après avoir décrit le mécanisme d'innovation et de baisse permanente des prix qui nous donne accès à l'abondance, il propose des solutions concrètes pour maîtriser cette abondance. Son premier essai, Microcapitalisme (PUF, 2017, collection Génération Libre) a obtenu le prix du jury du comité Turgot. Il a enfin publié en avril 2019 une étude avec l'Institut Sapiens sur les impacts entre technologie, prix et monnaie, Pour la Création d'un dividende monétaire.

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La crise provoquée par la pandémie de Covid-19 rend particulièrement urgente la compréhension de l’abondance. J’écris ces lignes à l’heure où se dessinent enfin des perspectives de sortie de la crise sanitaire qui a bouleversé le monde en 2020. La recherche médicale a permis d’analyser et de traiter le virus en un temps record. Le séquençage du génome du gène du Covid-19 a pris trois jours ouvrés, quand il avait fallu six ans pour analyser celui du VIH. Plusieurs vaccins ont été conçus, testés, validés, autorisés et mis en production en moins d’un an. La lumière apparaît au bout du tunnel.

Mais la crise ne prendra pas fin avec le vaccin, loin de là. Car la pandémie de Covid-19 accentue et accélère la crise de l’abondance. Plusieurs des mécanismes décrits dans ces pages sont démultipliés, à commencer par la déflation technologique. La crise sanitaire a fait brutalement progresser la transition numérique sur bien des aspects : télétravail, réunions à distance, commerce électronique, paiements dématérialisés. Il faut également s’attendre à une forte accélération de la transformation numérique des entreprises, à commencer par les plateformes d’achat en ligne, la convergence entre commerce physique et digital et la numérisation des processus de production.

Les conséquences sur l’emploi seront fortes, et la crise du travail va s’accentuer. Avec des entreprises soumises à des emprunts à rembourser, une perte de chiffre d’affaires et la numérisation de leur activité, les plans sociaux risquent de se multiplier. La vague sera particulièrement violente pour les personnes peu formées, mais aussi potentiellement pour certains emplois menacés par l’intelligence artificielle.

Cette crise a toutes les caractéristiques d’une crise de l’abondance. L’offre disponible sera pléthorique et les entreprises prêtes à produire ; mais en face, des consommateurs au pouvoir d’achat réduit, ayant perdu leur emploi ou craignant de le perdre, n’auront pas les moyens d’accéder à cette abondance.

Accélération de la révolution numérique et baisse de la demande constituent une combinaison particulièrement déflationniste. Les banques centrales devront maintenir l’économie sous perfusion par émission de la dette, accentuant le creusement des inégalités. D’un côté, des précaires qui auront perdu leur emploi et lutteront pour garder le minimum vital, de l’autre les détenteurs de patrimoine qui le verront s’apprécier avec des marchés financiers et immobiliers gavés de liquidités et orientés à la hausse. Le paradoxe sera socialement insupportable. Et quand les organisations qui surveillent l’évolution des inégalités publieront leurs rapports, ils seront accablants.

2021 risque d’être une année de hausse du chômage et de la précarité, de prix en baisse, d’appréciation des actifs et de creusement des inégalités. Les perdants de la crise seront les indépendants, les petits commerçants, les salariés modestes, les jeunes dans leur ensemble, tandis que retraités, fonctionnaires, rentiers et salariés aisés devraient être préservés.

Dans un tel contexte, la situation politique et sociale dans les pays riches aura tout d’une poudrière. Après une année 2020 épuisante et ruineuse, le corps social risque désormais la fracture. Un tel creusement des inégalités ne peut manquer d’alimenter tous les délires complotistes, toutes les tentations populistes. Les élites, faute d’avoir compris les règles de l’abondance, auront laissé se creuser une situation injuste qu’elles ne sauront pas expliquer. Elles seront évidemment rejetées. 2021 sera une année pivot qui peut nous faire basculer dans le chaos.

Mais elle peut aussi être l’année de la mise en place de nouveaux outils, dont certainement des distributions d’argent aux citoyens sans contrepartie par leurs gouvernements. Les banques centrales vont être soumises à des pressions déflationnistes considérables. Vont-elles avoir la lucidité de comprendre les limites de leurs politiques ? L’une d’entre elles osera-t-elle enfin considérer sérieusement la perspective de créer et distribuer de l’argent sans contrepartie ? La première qui osera le faire fera rapidement jurisprudence. Si elle est bien conduite, cette seule décision peut aboutir à un redressement spectaculaire. Tout ne sera pas résolu, mais l’urgence économique et sociale pourra être largement traitée.

L’abondance ou le chaos

Nous n’avons que très peu de temps pour comprendre ce nouveau monde et conduire cette mutation. Si nous restons dans le schéma de la rareté, nous ne pouvons qu’accumuler les crises. Elles seront d’abord économiques. Puis sociales. Enfin politiques. Et ce risque est autrement plus angoissant. Car il n’y a à terme qu’une autre solution pour résoudre la crise de l’abondance, relancer l’inflation, résoudre les inégalités. Cette solution, c’est la guerre.

En détruisant la richesse, la guerre est particulière[1]ment efficace pour faire repartir l’inflation. Elle permet aussi, quand elle s’arrête, une croissance soutenue pour reconstruire les infrastructures dévastées par les combats. La violence est enfin, depuis l’âge de pierre, le moyen le plus efficace pour réduire les inégalités.

Nous avons oublié la guerre, et croyons peut-être que nous en sommes à l’abri. Comme nous pensions être à l’abri des épidémies quelques semaines encore avant que la crise sanitaire confisque nos libertés et ravage nos économies. Nous avons tort. Car si la guerre éclate, les historiens du futur n’auront aucune difficulté à en trouver les prémices dans les années 2010. Depuis dix ans, lentement mais sûrement, nous inversons le chemin vers la paix et la démocratie ouvert en 1945. Sur la route vers la paix, nous avons fait demi-tour.

Freedom House mesure les libertés dans le monde depuis 1973. Dans son rapport 2019 intitulé « La démocratie en retraite », l’organisme y décrit « la crise la plus sérieuse pour la démocratie depuis des décennies ». Pour la treizième année consécutive, la liberté a régressé dans le monde. Les libertés publiques sont en recul aux États-Unis depuis 2010. L’influence de la Russie et de la Chine augmente, notamment par le biais des outils informatiques et des réseaux sociaux. L’émergence de régimes autoritaires menace les équilibres régionaux –  au Moyen-Orient bien sûr, mais aussi en Turquie ou au Myanmar. La déstabilisation de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient multiplie les flux migratoires. Selon le Bulletin of Atomic Scientists, de l’université de Chicago, qui publie une « horloge de la fin du monde », les risques géopolitiques n’ont jamais été aussi élevés depuis 1953.

En grande partie alimentées par les questions de pouvoir d’achat, les tensions sociales se sont accélérées – en France avec les Gilets jaunes et les grèves contre la réforme des retraites, mais aussi à Hong Kong, au Liban, au Chili ou en Colombie. Les peuples portent au pouvoir des gouvernements populistes. Ces gouvernements ont relancé les tensions protectionnistes. Les États-Unis et la Chine sont entrés dans une guerre tarifaire en 2018. Le Brésil tourne le dos au multilatéralisme. Les frontières se ferment aux biens et, de plus en plus, aux personnes. Les dépenses d’armement, plutôt à la baisse entre 2009 et 2014, repartent à la hausse et s’accélèrent à partir de 2018.

Soyons lucides : la guerre n’a jamais paru aussi envisageable depuis la chute du mur de Berlin. Difficile dans ces conditions de ne pas envisager la crise de 2020 avec une immense inquiétude. Elle pourrait être le déclencheur, notre crise de 1929 à nous. Elle nous amène à un point de rupture, à un choix déterminant, avec un double risque.

Le premier est de continuer comme avant, avec une monnaie et une consommation qui déséquilibrent en permanence nos sociétés et nos écosystèmes. Le second, pire encore, est de rejeter l’abondance, appeler à la démondialisation, fermer les frontières, remettre en place des outils inflationnistes. Dans les deux cas, les catastrophes sociales et environnementales sont certaines.

Ou bien nous réfléchissons différemment. Nous réalisons que nous sommes la génération la plus riche de l’histoire de l’humanité. Et nous comprenons que nos seuls problèmes résident dans nos organisations et nos barrières mentales. Que toutes les solutions existent à partir du moment où nous savons penser différemment.

Dans la crise de l’abondance, nous pouvons choisir la crise. Mais nous pouvons aussi choisir l’abondance. À nous de voir.

A lire aussi : L’abondance, source de crise

Extrait du livre de François-Xavier Oliveau, "La crise de l’abondance", publié aux éditions de L’Observatoire

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