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Lorsqu'ils étaient enfants, l'Etat a provisoirement pris en charge les frères Kouachi (ici en illustration : Cherif Kouachi).
Lorsqu'ils étaient enfants, l'Etat a provisoirement pris en charge les frères Kouachi (ici en illustration : Cherif Kouachi).
©Reuters

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Kouachi, Coulibaly, des terroristes made in France : le produit d'une société qui paye mais n'accueille pas

Lorsqu'ils étaient enfants, l'Etat a provisoirement pris en charge les frères Kouachi. Puis il les a hébergés en foyer, a financé un contrat aidé, et enfin, leur a fourni des logements sociaux. Mais ce n'était pas suffisant.

Hélène Strohl

Hélène Strohl

Hélène Strohl, inspectrice générale honoraire, a écrit L’Etat social ne fonctionne plus (Albin Michel), Recettes d’hier et d’aujourd’hui, le livre de la jeune mariée (Jérôme Do Bentzinger) et avec Michel Maffesoli Les nouveaux bien-pensants (Ed du Moment)

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Une fois admis les effets de la guerre en Moyen Orient sur les récents évènements français, il faut se poser des questions plus concrètes. Certes Saïd, Chérif et d’autres sont partis s’entraîner hors de France et ont peut-être été commandités ou soutenus par des réseaux étrangers ; ils ont visé une cible frappée par une fatwa et un commerce juif. Il n’empêche, ils sont Français, nés ou élevés en France et nous ne pouvons donc pas rejeter toute la responsabilité de leur parcours et de leur haine à notre égard sur « le parti de l’étranger ».

On ne peut pas non plus l’imputer à leur religion, ni même à leur entourage. Ils ne sont en rien représentatifs des musulmans français qui ont toujours clamé leur refus de ce type de combat et ont choisi, sans état d’âme,  pour ceux d’entre eux à qui ces dessins apparaissaient outrageants, l’arme du procès.

Deux questions se posent donc : pourquoi ont-ils embrassé la cause de la défense contre un outrage fait aux images sacrées de leur religion et pourquoi ont-ils voulu défendre jusqu’à en tuer et mourir leur communauté ?

Il apparaît que pour une grande part des jeunes qui embrassent cette cause, leur conversion ou du moins leur zèle pratiquant est tardif. Le fanatisme n’est pas ce qui leur a été transmis dans leur éducation religieuse, s’ils en ont eu une. Plus souvent ils n’en ont pas eue.

Leur recherche religieuse fait pourtant écho à un phénomène plus large : dans notre vieille Europe qui avait cru éradiquer les religions, il y a bien un retour du sentiment religieux et du besoin d’une appartenance communautaire. Plus ce besoin sera dénié, surtout dans des milieux où la transmission par les familles des mythes et rites ne s’est pas faite, du fait de la transplantation due à l’immigration, plus il risque de resurgir de manière perverse et violente.

La violence dont ils ont fait preuve envers les journalistes de Charlie Hebdo n’était pas comme on l’a dit, barbare, sans signification. C’était une réaction justement à ce qu’ils ont d’autant plus ressenti comme une humiliation que leur identité musulmane était récente, fragile et peu enracinée.

Les caricatures diverses de Charlie Hebdo relèvent de l’idéologie selon laquelle aucune autorité, légale, morale, religieuse ne doit être respectée ou plutôt toutes peuvent être critiquées par l’humour. C’est le fondement de la culture française, ainsi que le disait Cabu, tout peut être caricaturé.

Pour la plupart des athées ou croyants critiques de notre pays, la croyance est affaire de conscience individuelle, de libre arbitre et non pas d’appartenance communautaire.

Chacun construit son identité sociale par ses diplômes, son statut professionnel, éventuellement son statut familial et la religion représente une sphère privée, individuelle et cachée. D’où l’interdiction du port de signes religieux dit ostentatoires, c’est-à-dire visibles. La foi, le rapport aux dieux, la recherche spirituelle sont cantonnés à la forteresse de la conscience individuelle.

Ce qui a choqué les croyants dans les caricatures de Charlie Hebdo c’était le blasphème : pour un croyant le sacrilège n’est évidemment pas aussi anodin que pour un incroyant qui n’a pas conscience de la force sacrée de l’image. Mais certains ont aussi été humiliés par la moquerie. Le ressenti du moqué n’est pas objectif, c’est un sentiment.

La blague antisémite n’est acceptable (et largement pratiquée) qu’à l’intérieur de la communauté juive. Sinon c’est de l’antisémitisme.

Les catholiques, au long passé majoritaire dans notre pays se sentent blessés par les blasphèmes, les moqueries. Mais il s’agit, en France, d’un vieux combat, aux lances émoussées par l’histoire.

Les protestants ont fait de cette ironie moqueuse une culture.

Il me semble qu’il ne peut en être de même que de quelques musulmans, ceux  à qui leur position sociale ou intellectuelle offre une protection suffisante pour ne pas se sentir rejetés.

Car pour ces jeunes, l’Islam est avant tout ce qui leur procure une communauté d’appartenance. C’est à dire un groupe auquel ils peuvent s’identifier, qui les fait exister. Dès lors, la moquerie les humilie.

La moquerie intra-communautaire est une bonne manière de relativiser les idoles, quelles qu’elles soient. Mais la moquerie exercée sur une communauté par d’autres est ravageuse. Surtout quand on est dans un pays qui réclame le respect des idoles et des rites nationaux, la Marseillaise, le drapeau français, les autorités de l’Etat, les magistrats…

Mais pourquoi ces jeunes-là ripostent-ils en tuant et en se battant à mort ? Pourquoi se sont-ils jetés corps et âme et de manière aussi exclusive dans les bras de ces gourous recruteurs ?

Quelle alternative leur a-t-on offerte ?

Ecoutons ce que disait de Saïd et Chérif leur avocat Vincent Ollivier, qui a défendu Chérif en 2005, au moment où il est arrêté parce qu’il allait partir combattre : « Les frères, comme une soeur et un autre frère, ont eu une enfance bouleversée par la mort de leurs parents, des immigrés algériens. Né à Paris, Chérif Kouachi passe son enfance en foyer, avant de vivre de petits boulots. Il était comme un certain nombre de jeunes : il avait un travail alimentaire qui lui permettait de financer une existence qui n'était pas des plus intéressantes ».

On a appris ainsi que pendant la maladie de leur mère, ils ont été hébergés en foyer de l’enfance pendant deux ans, puis les deux aînés auraient passé six ans dans une maison d’accueil pour enfants de l’aide sociale à l’enfance, en Corrèze.

Ce sont donc des orphelins, à qui les services d’aide sociale à l’enfance n’ont pas pu préserver ce qui leur restait de famille et qui ont été envoyés, eux les enfants venus d’Algérie, puis ayant grandi à Paris, en Corrèze.

En Corrèze on se rappelle des adolescents sages, bien intégrés, participant aux clubs de foot locaux, ni violents, ni indisciplinés.

Ils finissent leur scolarité et après six ans, le département de Paris (qui paye leur hébergement en Corrèze) estime que son devoir est fini, qu’ils sont grands, éduqués et ils reviennent dans leur ville d’origine, sans doute vaguement

La France a fait son devoir : elle a payé, il est vrai cher. Une journée de Maison d’enfant à caractère social coûte au département entre 150 et 200 Euros par enfant. Plus tard, ils obtiendront d’autres aides encore, un logement en foyer, un contrat aidé et enfin des logements sociaux. Rien à dire, notre système social fonctionne, en tout cas il dépense.

Sauf que personne ne se demande ce que ça signifie pour des jeunes de grandir sans personne, sans aucun adulte, aucun groupe d’adultes à qui s’identifier. Sans personne dont il sache, intimement, que sa croissance, ses résultats, ce qui lui arrive, sont pour l’autre important.

Un éducateur raconte qu’il a déposé un jeune à la gare, il avait dix-huit ans et « la prise en charge » s’arrêtait. Il lui a  dit : à droite c’est Pôle emploi, à gauche la prison, à toi de choisir..

Plus de la moitié des jeunes placés en région parisienne et particulièrement à Paris sont envoyé en province. Les institutions ou les familles d’accueil peuvent y être de qualité, il n’empêche qu’il ne s’agit en aucun cas d’un séjour d’enracinement, d’un lieu où l’on construit ses souvenirs.

Les établissements sont laïcs et neutres. L’enfant y est nourri, logé, éduqué, mais plus rarement entouré de cette chaleur de proximité sans laquelle l’enfant ne peut acquérir ni sécurité intérieure, ni paix. C’est une enfance dans laquelle on ne transmet ni mythes, ni rites qui permettraient de structurer l’imaginaire. C’est dans ce terreau stérile et sec que viennent se nicher les discours de haine et d’extrémisme.

Bien sûr la capacité de résilience des enfants est grande et nombre d’orphelins ou d’enfants placés sauront construire plus tard les liens familiaux et sociaux nécessaires à leur vie.

Mais si l’on veut empêcher que les imams autoproclamés et autres gourous fondateurs de communautés terroristes continuent à recruter, il faudra offrir à tous ces jeunes désaffiliés et en manque d’un foyer bienveillant, un environnement communautaire où ils pourront s’enraciner et apprendre à aimer la vie ici et maintenant.

C’est en étant bien dans son environnement de proximité, en s’identifiant à plusieurs communautés de proximité (religieuse peut être mais aussi artistiques, sportives, politiques peut être) que chacun pourra être tolérant et bienveillant envers les autres communautés.

L’athéisme et le catholicisme n’ont plus l’exclusivité des appartenances ; il faut donc que notre République une et indivisible apprenne à pratiquer la tolérance et la coexistence pacifique entre les diverses tribus.

Sans en exclure ni en stigmatiser aucune et en pratiquant un humour bienveillant et d’abord auto-critique.

Hélène Strohl, inspectrice générale des affaires sociales honoraire, a écrit L’Etat social ne fonctionne plus (Albin Michel, 2008) et Les Nouveaux Bien-pensants (éditions du Moment, 2014) avec Michel Maffesoli.

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