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Des étudiants manifestent contre l'islamophobie devant le campus de l'Institut d'études politiques à Saint-Martin-d'Hères, près de Grenoble, le 9 mars 2021.
Des étudiants manifestent contre l'islamophobie devant le campus de l'Institut d'études politiques à Saint-Martin-d'Hères, près de Grenoble, le 9 mars 2021.
©Philippe DESMAZES / AFP

« L’islamogauchisme ne m’a pas tué »

Klaus Kinzler : "On a laissé les étudiants extrémistes de l'IEP de Grenoble baigner dans l'impunité totale, voire le sentiment d'"omnipotence""

Klaus Kinzler publie « L’islamogauchisme ne m’a pas tué » aux éditions du Rocher. Professeur d’allemand et de civilisation allemande à l’Institut d'études politiques de Grenoble, Klaus Kinzler a été ciblé par des étudiants sur les réseaux sociaux. Il revient sur cette « affaire de Grenoble », cas d'école qui en dit long sur l'état de la liberté d'expression aujourd'hui.

Klaus Kinzler

Klaus Kinzler

Klaus Kinzler est professeur de langue et de civilisation allemande.

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Atlantico : Klaus Kinzler, vous publiez « L’islamogauchisme ne m’a pas tué » aux éditions du Rocher. Du jour au lendemain, votre vie d'enseignant à l’IEP de Grenoble a changé lorsque vous avez été ciblé par un syndicat étudiant. Pourquoi les choses se sont-elles envenimées à ce point ?

Klaus Kinzler : Je voudrais préciser qu’au début du conflit, en décembre 2020, « ma vie d’enseignant » n’a pas « changé du jour ou lendemain » mais juste un peu, graduellement, avant de redevenir « normale » avant Noël (et jusqu’au 4 mars). En plus, l’attaque qui m’a visé à ce moment-là n’est pas venue d’un syndicat étudiant mais d’une collègue historienne qui, au sein d’un groupe de travail censé préparer, avec une dizaine d’étudiants, l’une des quatre journées de la Semaine pour l’égalité, n’a pas supporté que je la contredise quant à l’intitulé de notre journée - « Racisme, islamophobie, antisémitisme » - intitulé dont je pensais, et pense encore aujourd’hui, qu’il cherchait à banaliser les crimes de la Shoah et, dans ce but, à mettre les millions de morts dus au racisme et à l’antisémitisme au cours de notre histoire sur le même plan que les victimes d’un racisme antimusulman français certes réel mais sans aucune mesure avec les deux autres formes de racisme. La tentative d’alliance (contre nature) d’islamogauchistes et d’islamistes pour donner à l’islamophobie, un concept récent, ambigu et militant, le même statut que détiennent depuis longtemps, et à juste titre, l’antisémitisme et le racisme, me paraissait être une charlatanerie dont la visée est double : d’une part victimiser les musulmans français en leur conférant collectivement un statut comparable à celui des juifs des années 1930 ; d’autre part, criminaliser toute critique de l’islam radical.  

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Si les choses se sont envenimées rapidement, c’est premièrement qu’au nom de la prétendue « scientificité » de la notion d’islamophobie (qui au départ du conflit était le cadet de mes soucis), cette collègue non seulement a refusé de débattre avec moi. Pire : elle a rapidement ameuté la direction de l’IEP, son syndicat, le défenseur des droits ainsi que ses collègues enseignants-chercheurs pour obtenir que je sois puni pour mon acte de lèse-majesté (je ne suis qu’un pauvre agrégé, sans doctorat, et fais donc partie de la plèbe universitaire). Si la direction ne donne pas suite aux sollicitations de ma collègue, celle-ci trouve un soutien immédiat et infaillible au sein de son labo de recherche Pacte dont le directoire publie, le 8 décembre 2020, un « communiqué officiel » où je suis accusé d’« une forme de harcèlement » et « d’atteinte morale violente » à l’encontre de ma collègue. 

Dans leur rapport de mai 2021, les inspecteurs généraux missionnés par la ministre Vidal soulignent les conséquences gravissimes de ce communiqué publié par une institution de recherche prestigieuse: non seulement, il divise le corps enseignant de l’IEP mais, pire, le directoire de Pacte fournit aux étudiants du syndicat US l’idée et les munitions idéologiques pour lancer, dès le 8 janvier, une campagne de diffamation contre moi sur leur site Facebook, campagne dans laquelle, sur la base des mails échangés avec ma collègue historienne en décembre, ils m’accusent d’extrémisme de droite et d’islamophobie. 

La deuxième raison qui a envenimé les choses et contribué à l’escalade qui a abouti aux affichages du 4 mars est l’inaction inexcusable de la directrice de l’IEP face aux menées autant des enseignants que des étudiants de l’US qui, de toute évidence, voulaient ma peau. Elle n’a su ni discipliner les collègues qui m’ont publiquement diffamé dans un document officiel, ni saisir la gravité de la situation quand elle a appris, le 10 janvier, que les étudiants, à peine dix semaines après l’assassinat de Samuel Paty, mettaient ma vie en danger en me qualifiant d’extrémiste de droite islamophobe : contrairement à ce qui était son devoir le plus stricte, elle n’a fait aucun signalement au Procureur, ni demandé aux étudiants d’effacer leur post. Pire et presque incroyable : elle n’a même pas jugé nécessaire de m’informer des accusations graves dont je faisais l’objet. 

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L’impunité totale, voire le sentiment d’« omnipotence » où, selon le rapport des inspecteurs, baignaient les étudiants extrémistes à ce moment-là en faisant « régner un climat de peur à l’IEP », n’a pu que les encourager à aller plus loin dans leurs méfaits. L’affichage de mon nom à côté de celui de Vincent Tournier le 4 mars par des « inconnus » n’a été que l’aboutissement logique de l’incurie de la direction dans la gestion de cette crise.  

Comment expliquer qu’en France, pays des Lumières, de Voltaire et de Diderot, un enseignant, un professeur comme vous, ait pu être victime d’une telle cabale, accompagnée de lourdes conséquences professionnelles que vous avez dû subir ? Le système universitaire a-t-il dysfonctionné ? Les idéologies à l’œuvre comme le wokisme ou la cancel culture sont-elles les principales sources de ce fléau et de ce tourbillon ?  

On parle beaucoup ces temps-ci, et à juste titre, du wokisme et de la cancel culture. Ces deux phénomènes, qui vont de pair, sont omniprésents dans les pays anglo-saxons où ils font des ravages dans toute la société. En France, on est « en retard », mais, hélas, on s’y met sérieusement. Evidemment, il convient de s’y opposer avec vigueur. 

Et pourtant, j’avancerai une autre hypothèse pour expliquer ce qui nous est arrivé à l’IEP de Grenoble, à Vincent Tournier et à moi : nous assistons, non seulement à l’université mais dans toute la société française, à l’effondrement de l’autorité de l’Etat et à celui du respect des règles permettant de vivre ensemble pacifiquement. L’Etat de droit, c’est ma conviction, est en danger. Le microcosme d’un établissement comme un IEP de province, où j’ai enseigné pendant plus de 25 ans sans rencontrer le moindre problème avec mes étudiants, dans une liberté académique et d’expression quasi-totale, est un cas d’école pour illustrer ce qui se passe quand une minorité d’extrémistes comprennent qu’il n’y a plus ni droit ni loi et qu’il est possible de faire ce qu’on veut du moment où on se déclare « en lutte ». 

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C’est ainsi que, depuis des années, une poignée d’étudiants parmi les plus extrémistes organise des blocages, sans aucune intervention de la direction, pire : avec le soutien désormais ouvert d’une partie des enseignants les plus militants. Ensemble, en fermant pendant des semaines l’accès à un établissement public d’enseignement, ils prétendent protester contre la politique du gouvernement élu démocratiquement, à qui ils dénient, certains des enseignants ex cathedra, toute légitimité démocratique de réformer la France.

Ajoutons que les réseaux sociaux ont pourvu cette minorité agissante – dont j’estime le nombre à 15 ou 20 % des enseignants et étudiants - d’une arme supplémentaire efficace et redoutable : tous ceux qui ne partagent pas la doxa décoloniale sont immédiatement punis au moyen de ce que, concernant les événements à l’IEP en 2021, les inspecteurs ont qualifié de cyberharcèlement. Le résultat est que depuis un an ou deux, aucun débat libre n’est plus possible à l’IEP de Grenoble. En classe, la petite minorité des extrémistes veille au grain et censure le discours des camarades impies. Les enseignants sont soit complices (la minorité, je le répète), soit silencieux (la majorité, par peur de devenir eux-mêmes l’objet de cyberharcèlement). 

La leçon simple que j’en tire pour l’enseignement supérieur (et même pour la société française dans son ensemble), c’est qu’il faut d’urgence rétablir l’Etat de droit et punir, immédiatement et sévèrement, tous ceux qui, dans le cas de l’université, se rendent coupables de diffamation et d’injure publique sur les réseaux sociaux vis-à-vis de certains enseignants ou étudiants. C’est pour cela que la relaxe des étudiants qui nous ont diffamés l’an dernier exprimée par un conseil de discipline dépaysé en novembre m’a profondément choqué; de la même façon, j’ai été choqué quelques jours après par la décision de la directrice de l’IEP de renoncer à faire appel contre cette décision incompréhensible. Force est de constater que l’impunité des diffamateurs de la cancel culture est ainsi devenue la nouvelle jurisprudence de l’établissement, ce qui, sans changement radical de gouvernance (et de gouvernants) n’augure rien de bon pour la liberté d’expression à l’IEP de Grenoble dans les années à venir.   

Comme je l’ai dit, cette réflexion sur la nécessité de la restauration du droit s’applique à la France entière. Sans un Etat de droit fort qui impose ses règles à tous, notre démocratie continuera à se fragiliser. 

Le sujet de l’islamogauchisme est-il particulièrement épineux ? Pourquoi cela ?

Juste quelques mots, car il y a pléthore de littérature à ce sujet : le terme « islamogauchisme », que mes éditeurs ont tenu à intégrer dans le titre de mon livre, est extrêmement controversé, tout comme d’ailleurs celui d’islamophobie. Certains, comme les ministres Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal (début 2021), ont pensé (Vidal) ou pensent toujours (Blanquer) que ce phénomène existe et qu’il « gangrène l’université ». D’autres, par contre – l’écrasante majorité dans le milieu où j’enseigne –, nient l’existence du phénomène en bloc et affirment au contraire qu’il a été inventé de toute pièce par le gouvernement (à savoir, dans le langage simplificateur de ces gens-là, par la droite et l’extrême droite), dans le seul but de réduire la liberté académique dans le domaine des sciences sociales, voire d’y introduire une sorte de censure.  

Je n’ai pas envie d’alimenter ce débat. Ce que je sais, en revanche, c’est que, dans mon cas particulier, ce sont bien des islamogauchistes - en chair et en os -, à savoir quelques enseignants-chercheurs de l’IEP de Grenoble, qui sont à l’origine des événements qui ont plongé l’Institut dans la plus grande crise depuis sa fondation en 1948. Des islamogauchistes, il y en a donc bel et bien, j’en témoigne, je les ai vus, je les connais par leur nom. Ce que je peux dire d’eux, c’est qu’ils sont totalement aveuglés par les nouvelles théories ô combien « scientifiques » qui nous sont venues des USA, ils sont intolérants et autoritaires au possible ; ils recourent volontiers à une justice parallèle où ils pratiquent, impunément, la diffamation et l’injure publique. Cerise sur le gâteau : en vertu de la « Science » (avec un S majuscule !) qu’ils pratiquent avec un militantisme qui force le respect, ils se croient sincèrement légitimés à clouer le bec à tous ceux qui refusent de cautionner leur alliance avec les islamistes, alliance qui vise à interdire toute critique de l’islam - un comble pour tout bon gauchiste traditionnel.

Pensent-ils, dans leurs rêves du Grand soir, rallier à leur cause les millions de musulmans français, en remplacement des masses populaires que la gauche, depuis longtemps, a perdues à l’extrême droite ?  

La réalité et l’expérience que vous relatez dans votre ouvrage sont-elles le témoin de l'incapacité du monde universitaire à débattre sereinement ? Est-il encore possible de défendre la liberté d’expression ? Et notamment dans l’enseignement supérieur ?

Ma réponse, là aussi, sera brève, car je ne saurais parler du monde universitaire dans son ensemble. Même si j’ai lu d’innombrables articles et quelques livres sur ce qui se passe à d’autres endroits, c’est l’IEP de Grenoble que je connais le mieux. Mon livre parle de ce seul endroit, et il parle d’une expérience individuelle. Le fait est que, aujourd’hui encore, donc 15 mois après le début de l’affaire en décembre 2020, la liberté d’expression dans ce lieu d’enseignement supérieur où nous formons les cadres de demain, n’est toujours pas rétablie. Et ce n’est pas moi qui l’affirme : en affirmant cela, je me base sur les comptes rendus des réunions pédagogiques organisées par mes collègues au mois de janvier 2022 ! Le « climat de peur » y persiste, et mise à part une certaine gesticulation organisée par une agence de com privée et un « comité de sages », rien n’est vraiment fait pour y permettre le retour à la sérénité, à la confiance et, oui, à la liberté d’expression. 

Le seul but que, depuis un an, l’IEP de Grenoble semble avoir poursuivi avec une obsession quasi pathologique, c’est de prouver au monde entier, du matin au soir, que tout y va pour le mieux dans le meilleur des mondes iepiens, et que les seuls responsables de la crise existentielle que l’Institut traverse sont les médias nationaux avec leurs « attaques nauséabondes » (dixit la directrice en septembre 2021) et, bien entendu, l’innommable prof d’allemand, le traitre qui, « pour cinq minutes de gloire » (une collègue élue récemment présidente du conseil de discipline) est prêt à « tuer Sciences Po Grenoble » (la revue Academia, 2 mars 2022).   

Permettez-moi une dernière remarque à ce propos: ce qui m’inquiète sur un plan académique, c’est que, de plus en plus souvent, le débat, à l’IEP et ailleurs, soit désormais interdit au nom de la « science ». C’est d’ailleurs exactement ce qui m’est arrivé. Le problème majeur est que cette « science », du moins dans certaines disciplines des sciences sociales, est en train d’abandonner ses propres règles les plus fondamentales, comme par exemple celle de la « neutralité axiologique » formulé il y a 100 ans par Max Weber. Certains de mes collègues de l’IEP affirment désormais dans leurs articles, dans le jargon pompeux qu’ils affectionnent, sans complexes et sans aucune gêne, que « la neutralité » politique du chercheur « n’est pas souhaitable » ! Le père allemand de la sociologie moderne se retournerait dans sa tombe s’il entendait ces militants qui se drapent de l’habit du chercheur. 

Très concrètement, en décembre 2020, dans notre établissement, cette confusion entre science et militantisme – Nathalie Heinrich parle de « militantisme académique » -  a, en substance, donné ceci, dont la profondeur intellectuelle est remarquable : Comment, tu refuses de mettre sur le même plan racisme, islamophobie et antisémitisme ? C’est que tu n’y comprends rien, petit prof d’allemand. Car, je te l’assure, l’islamophobie, c’est 100% scientifique ! Si tu ne me crois pas, t’as ka lire la tribune de Jean-François Bayard parue dans LeMonde du 31 octobre 2020. Il te prouve par A + B que, « que le terme plaise ou non, il y a bien une islamophobie d’Etat en France ». 

Quod erat demonstrandum ! Donc : ta gueule ! 

Comment expliquer qu’une partie de la gauche ou que certains étudiants aient basculé dans une forme d’intolérance et ne soient plus dans la quête du dialogue, de l’échange et du progrès ? Est-ce en raison de ce lien que vous évoquez le délit de blasphème lorsqu’il est question d’islamogauchisme ?

Là encore, c’est une question vaste qui dépasse de loin mon champ de compétence. En ce qui concerne les étudiants, la question que vous posez est cependant cruciale pour le professeur que je suis, et j’essayerai donc de vous répondre : pourquoi une partie de plus en plus importante des étudiants (la partie « agissante ») n’est, en effet, plus « en quête du dialogue, d’échange », de débats contradictoires, bref tout ce qui est à la base de la tradition universitaire, et qui permet le progrès de la connaissance ? 

Mon impression est qu’une assez large partie des lycéens que nous recrutons à l’IEP sont déjà des décolonialistes patentés au moment même où ils franchissent nos portes. Ce qu’ils attendent de nous, c’est qu’on applique à leurs préjugés simplistes le vernis scientifique qui manque encore. Généralement nous exauçons leurs vœux avec diligence. Quand quelqu’un s’y refuse, ils ne sont pas contents : soit ils se montrent « offensés » (pour reprendre le titre du livre de Caroline Fourest), soit ils deviennent très agressifs et tentent de vous faire taire par tous les moyens. 

C’est un constat que je fais depuis deux ou trois ans, pas plus, mais je l’admets : pour l’instant je n’explique rien. Pourquoi est-ce ainsi ? La réponse est forcément multicausale. Un élément est certainement l’endoctrinement des jeunes qui commence dès le lycée. Plein de reportages le prouvent. C’est effrayant. Un autre élément, au moins tout aussi important, est le manque abyssal de culture de nos jeunes étudiants, combiné avec un manque tout aussi criant de curiosité intellectuelle. Ils sont convaincus qu’ils savent déjà tout… Etant père moi-même, je suis bien placé pour savoir que nos jeunes ne lisent plus de livres. Ni de la littérature ni autre chose. Leur monde est celui des réseaux sociaux. L’explication des phénomènes actuels les plus compliqués ne doit pas dépasser 160 signes… Un dernier élément de cette liste loin d’être exhaustive est sans doute une nostalgie de croyance ou de foi que j’observe chez nos jeunes. « Dieu est mort », depuis Nietzsche, le communisme est mort depuis la chute du Mur, la planète est foutue. Et même s’ils ne l’avoueraient pas, je suis persuadé qu’au fond d’eux-mêmes, ils cherchent de nouveaux dieux pour remplacer les anciens. C’est pour cela qu’ils confèrent aux mouvements sociaux à la mode une dimension spirituelle voire religieuse, comme par exemple à l’écologie ou, encore plus, à la lutte pour la fin des discriminations envers les LGBTQIA* et ceux qu’ils appellent des personnes « racisées ». 

Le problème est qu’une telle approche émotionnelle les rend inaccessibles à la plupart des arguments rationnels, et quiconque ose les contredire en les mettant en face de ce genre d’arguments est aussitôt classé ennemi. L’affaire de l’IEP de Grenoble a débuté ainsi : les étudiants de mon groupe de travail (et leur prof) se sont déclarés « offensés », donc pas en mesure de dialoguer avec une personne comme moi. Assez logiquement, mes propos ont été interprétés comme blasphématoires… 

Bien que douloureuse, pensez-vous que cette expérience ait pu servir de prise de conscience quant aux problématiques de l’université française à l’heure actuelle, notamment sur ce sujet de l’islamogauchisme mais aussi sur d’autres (au regard du rapport de l’IGESR, des réactions politiques et médiatiques) ?

Je suis très pessimiste par rapport à une quelconque prise de conscience au sein de mon propre établissement. Du moins elle est invisible jusqu’ici. Là-bas, on continue à être convaincu que l’islamogauchisme n’a jamais existé dans cet établissement ni ailleurs et que Kinzler, élément « incontrôlable au psychisme fragile », a été instrumentalisé par les médias nationaux et, ce qui pour eux revient au même, par la droite et par l’extrême droite pour museler l’université. 

Sans un nouveau départ radical, de préférence sous tutelle ministérielle, l’IEP de Grenoble ne sortira pas de la crise actuelle, crise où, il faut le souligner, il s’est jeté lui-même, dans une folie collective. Moi, je n’ai été que le lanceur d’alerte, le messager de la mauvaise nouvelle – dont il faut se débarrasser.  

Plus généralement, je suis un peu plus optimiste. L’écho national qu’a suscité cette affaire déplorable, et le consensus assez large dans les médias, du moins au début, avant que la campagne électorale s’y mêle, m’encouragent dans cet optimisme, tout comme l’ont fait les milliers de mails que des citoyens inconnus m’ont envoyés depuis un an - et continuent à m’envoyer depuis la sortie de mon livre. 

Je dois dire, pour conclure, que cette histoire m’a coûté énormément d’énergie. Trop sans doute. Elle a également changé ma vie privée, pas toujours en mieux. En un mot : derrière la satisfaction d’avoir pu donner forme à ce vécu très rude dans un livre, j’éprouve aujourd’hui une profonde lassitude. Et je suis horrifié par la lâcheté que j’ai vue à l’œuvre parmi cette majorité modérée de mes collègues qui n’ont pas osé nous défendre.  

Ce que cette majorité silencieuse n’a pas compris, c’est qu’en nous défendant, ils auraient défendu les valeurs de l’IEP de Grenoble - et sa réputation. 

Ce qu’ils ont également oublié, c’est que leur comportement – très humain, j’en conviens ! - est une parfaite illustration de ce que tous ceux qui s’intéressent aux grands crimes de l’histoire savent depuis longtemps : sans lâcheté, pas de Hitler, pas de Staline, pas de Poutine… 

Le contraste que nous voyons, ces jours-ci, avec le courage du peuple ukrainien est brutal. Il devrait nous faire réfléchir.  

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Extrait du livre de Klaus Kinzler, « L’islamogauchisme ne m’a pas tué », publié aux éditions du Rocher

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