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Mouvements de liesse populaire en Libye à l’annonce de la mort de Kadhafi avant même qu’elle ne soit confirmée.
Mouvements de liesse populaire en Libye à l’annonce de la mort de Kadhafi avant même qu’elle ne soit confirmée.
©Reuters

Otan en emporte le vent

Kadhafi mort, les Libyens vont pouvoir commencer à s'entre-déchirer...

La mort confirmée de l'ancien tyran marque-t-elle la libération de la Libye et la fin de la mission de l'Otan et des forces françaises ? Pas sûr. Il s’agira de lutter contre les tensions entre anciens loyalistes, avec des tribus dont certaines pourraient juger qu’elles ne sont pas suffisamment reconnues et intégrées dans le nouveau jeu - sans même évoquer les islamistes...

Guillaume  Lasconjarias

Guillaume Lasconjarias

Guillaume Lasconjarias est historien militaire et chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM).

 

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Atlantico : Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon s'est réjoui jeudi de l'annonce de la mort du dirigeant libyen déchu Mouammar Kadhafi, y voyant "une transition historique pour la Libye" ajoutant cependant: "le chemin à parcourir pour la Libye et son peuple va être difficile et rempli de défis"... Le guide libyen a finalement été tué dans son fief de Syrte. On sait que son véhicule a été touché par le missile d’un avion de l’Otan, que cela vous inspire-t-il ?

Guillaume Lasconjarias : Il y a encore des incertitudes. Les images qui circulent montrent le colonel ensanglanté. S’il s’avérait qu’il est bien mort dans un bombardement, cela ferait de lui une victime de l’arme aérienne, et c’est presque un ricanement de l’histoire que de remarquer que Le Guide, qui admirait Rommel, meurt presque de la même façon... Rappelons que le "Renard du désert" fut victime d’une attaque aérienne pendant la campagne de Normandie où il a été muté après la Libye. Rapatrié et soigné en Allemagne, il devra finalement se suicider à la suite de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler...

Difficile de ne pas songer en contrepoint, à ce qui était une attente : à savoir la capture « à la Saddam Hussein ». Kadhafi mort, ne sera donc pas jugé, ce qui paradoxalement est un avantage et un inconvénient pour les tenants du nouveau pouvoir. Un atout car il ne mettra pas en lumière les parcours politiques des têtes pensantes du CNT (à commencer par son discutable Premier ministre…). Une pudeur nous interdit dans les chancelleries occidentales de voir avec qui nous traitons. C’est tout de même un problème, cependant, car la poursuite de Kadhafi servait encore de lien - et de liant - entre les membres du CNT et permettait de repousser les questions qui aujourd’hui ne vont manquer de resurgir : mise en place d’un nouveau régime, réconciliation nationale, désarmement, processus électoral…

On a déjà vu des mouvements de liesse populaire en Libye à l’annonce de sa mort avant même qu’elle ne soit confirmée. Après les rafales de Kalashnikov, quel sera l’impact à court terme de la mort du Guide dans son pays ?

En Libye, les résonnances vont être multiples. Je ne pense pas que Kadhafi soit regretté des Libyens, mais son régime pourrait l’être, si l’on considère ne serait-ce que les aspects redistributifs qui étaient mis en place, notamment en tirant parti de la manne pétrolière. Aujourd’hui, la situation économique est véritablement critique, et il va falloir reconstruire, réorganiser, avec le risque de frustrations croissantes. (On a d’ailleurs ce même type de raisonnement à court terme ailleurs dans d’autres pays qui ont vécu le Printemps arabe…)

J’ai un peu évoqué la mise à nu des problèmes politiques et des tensions entre les acteurs et les membres du CNT. La nature de ce Conseil met paradoxalement en lumière le vide institutionnel qui existe, car la Libye de Kadhafi ne possédait rien de solide en-dehors de son système répressif. Or il s’agit de lutter contre les tensions qui pourraient jaillir, entre anciens loyalistes dont certains pourraient devenir de nouveaux rebelles, avec des tribus dont certaines pourraient juger qu’elles ne sont pas suffisamment reconnues et intégrées dans le nouveau jeu -  sans même évoquer les islamistes dont on ignore les modalités d’action futures.

L’Otan avait supplanté la coalition en s’appuyant sur la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies. Maintenant que le colonel Kadhafi est mort, c’est mission accomplie pour l’Otan - et en particulier pour les forces françaises ?

De facto, il faudra réfléchir à cette participation de l’Otan en Libye. D’abord, rappelons que c’est un succès. Un succès pour l’arme aérienne – souvent décriée pour sa capacité suffisante ou non à terminer un conflit – et pour les hélicoptères, ainsi que pour les marines de guerre, dont on a vu l’engagement dans les trois dimensions, avec pour la France, le groupe aéronaval, les deux BPC et même l’action contre la terre avec le tir de plusieurs de nos frégates.


En revanche, on aura identifié déjà plusieurs failles. Le manque de moyens et de capacités d’entrée en premier sur le théâtre, qui nous rendent dépendants des Américains. Je ne parle même pas des capacités de renseignement, des drones, ni de la logistique et des ravitailleurs en vol… Nos armées occidentales ont fait la preuve que seules, elles ne pouvaient obtenir un effet décisif et que face à des forces capables de s’adapter, d’utiliser le terrain et de se camoufler, il fallait accepter de durer. Bref, on ne gagne pas une guerre en quinze jours, de même qu’on n’est pas enlisé de façon définitive en trois semaines. Il faut savoir expliquer aux médias que la guerre fraîche et joyeuse, cela n’existe pas, que la friction demeure une loi et un principe intangible.

Pourtant, et dès le début, on s’est largement interrogé sur le respect de la résolution 1973, et la façon de jouer avec l’incertitude du vocabulaire a conduit notre action. Aujourd’hui, on peut s’interroger sur la pérennité de l’action de l’Otan, et effectivement, la mort de Kadhafi ne signifie pas forcément la fin des interventions alliées, du moins tant que tout n’aura été nettoyé. On peut quand même penser qu' une fois « le job fait », on va sérieusement envisager de réduire la voilure, car ce conflit, quoique court, a largement érodé nos capacités, sans compter les sur-coûts divers et variés - comme l’évoque Jean-Dominique  Merchet sur la Marine.

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