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Juin 1940 : Churchill et De Gaulle, deux hommes qui portaient le destin de l’Europe entre leurs mains
©AFP

Bonnes feuilles

Juin 1940 : Churchill et De Gaulle, deux hommes qui portaient le destin de l’Europe entre leurs mains

Eric Branca publie "De Gaulle et les grands" aux éditions Perrin. Charles de Gaulle fut un personnage hors normes dans une époque qui n'en était pas avare. Qu'ils soient dictateurs (Hitler, Staline, Franco, Mao, Nasser), chefs d'État ou de gouvernements démocratiques (Churchill, Roosevelt, Kennedy), ils entretinrent des rapports singuliers avec De Gaulle. Extrait 1/2.

Eric Branca

Eric Branca

Historien et journaliste, Eric Branca a publié une dizaine d'ouvrages dont Histoire secrète de la droite (Plon,2008) et le très remarqué Les entretiens oubliés d'Hitler (Perrin,2019)

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Le 12 juin, tout s’emballe : soutenu par Pétain, Weygand demande, pour la première fois officiellement au Conseil des ministres la conclusion d’un armistice. Le 13, nouveau conseil interallié à la préfecture de Tours où, devant un Churchill revenu en France en catastrophe, Reynaud s’interroge sur les moyens juridiques de délier la France de son engagement – voulu et signé trois mois plus tôt à son initiative ! – de ne pas conclure de paix séparée avec l’Allemagne… De Gaulle et le Premier britannique se regardent longuement : tout est consommé ! 

L’Anglais raconte dans ses Mémoires : 

« Alors que je traversais le couloir plein de monde qui menait à la cour, je vis le général de Gaulle qui se tenait près de l’entrée, immobile et flegmatique. Le saluant, je lui dis à mi-voix, en français : “L’homme du destin.” Il resta impassible. » 

Reconstituant la chronologie de ces journées décisives pour son livre sur le 18 Juin, Henri Amouroux posera directement la question au Général, vingt-quatre ans plus tard : « L’avez-vous entendu ? » Et le président de la Ve République répondra seulement : « Non, je n’ai pas entendu. » Et après un silence : « Vous savez, Churchill, c’est un romantique 12 »… Comment douter, cependant, du rôle que jouèrent ces heures décisives dans les rapports d’admiration réciproque qui, d’emblée, se tissèrent entre les deux hommes ? 

Dès le 14 juin, le gouvernement français quitte Tours pour Bordeaux, scellant la fin du « réduit breton » et la victoire des partisans de l’armistice. Après quelques heures passées à la préfecture de la Gironde, où Reynaud, ballotté par ses entourages, achève de perdre pied, de Gaulle reprend le chemin de l’Angleterre. Plus question, cette fois, de réclamer des renforts, puisque tout est perdu. La priorité est d’obtenir le concours de la Royal Navy pour transporter en Algérie un maximum de troupes françaises intactes. 

Le 16 juin au matin, le voici à l’hôtel Hyde Park, où il s’apprête à partir déjeuner chez Churchill. On sonne. C’est l’ambassadeur de France Charles Corbin, accompagné de Jean Monnet, « coordinateur » du comité franco-britannique pour les achats de matériel militaire. Et ce qu’ils proposent à de Gaulle, à charge pour lui d’en convaincre non seulement Churchill, mais aussi et surtout Reynaud, est à proprement parler extraordinaire : un projet de « fusion » pure et simple des États britannique et français ! Dans l’esprit de Monnet, qui, depuis les années 1920, milite – et militera jusqu’au soir de sa vie – pour l’extinction des souverainetés nationales, ce coup de poker est inséparable d’un plan d’ensemble et d’une idéologie. De Gaulle, qui se bat au contraire pour sauvegarder l’indépendance de son pays, ne retient de l’idée que son caractère spectaculaire et, rien que pour cela, accepte d’en parler à Churchill. Que le Premier britannique parvienne à convaincre Reynaud et celui-ci ne pourra que s’en trouver renforcé, au Conseil des ministres, face aux partisans de l’armistice. Peut-être même en tirera-t-il argument pour gagner l’Afrique du Nord et placer enfin le gouvernement hors d’atteinte de l’ennemi… 

De fait, Churchill, qui ne souhaite pas plus sacrifier la souveraineté britannique que de Gaulle n’envisage d’aliéner celle de la France, acquiesce immédiatement : il pense comme lui que la proposition Corbin-Monnet peut jouer le rôle d’un électrochoc. Le soir même, le Général reviendra donc à Bordeaux porteur d’une proposition d’union franco-britannique. Las ! Quand le sous-secrétaire d’État à la Guerre, auquel Churchill a prêté son avion personnel, atterrit à 21 h 30 à Bordeaux, il n’est plus qu’un ancien ministre. Car Paul Reynaud n’est plus président du Conseil ! Il a, quelques minutes plus tôt, remis sa démission au président Lebrun, lequel s’est aussitôt tourné vers le maréchal Pétain pour former le nouveau gouvernement.

L’envol, en plein brouillard

On connaît la suite : la décision de De  Gaulle, le 17 juin, de repartir pour Londres dans le petit avion que Churchill avait mis à sa disposition pour gagner Bordeaux, puis son appel historique, le 18, sur les ondes de la BBC. D’abord installé au 6 Seymour Place, près de Hyde Park, dans un appartement prêté par un Français , de Gaulle pense en priorité à l’empire, dont les forces intactes pourraient continuer la lutte. C’est à elles qu’il s’adresse, dès le 19 juin : « Dans l’Afrique de Clauzel, de Bugeaud, de Lyautey, de Noguès, tout ce qui a de l’honneur a le strict devoir de refuser l’exécution des conditions ennemies. » La réponse arrive le jour même : Weygand le somme de se constituer prisonnier ! Pendant ce temps, c’est l’armée française qui se rend. Pétain ayant, dès le 17 juin, demandé aux militaires de « cesser le combat », les Allemands profitent de l’intervalle qui sépare la demande d’armistice de sa signature, le 22, pour capturer en toute quiétude 1,5 million de prisonniers ! 

Ce qu’ignore de Gaulle, alors qu’il prononce ses premiers appels à la résistance, c’est que l’accord donné par Churchill pour utiliser la BBC est doublement conditionnel. Gardant l’espoir que le gouvernement Pétain se ressaisisse à la lecture des conditions humiliantes de l’armistice, le cabinet britannique a obtenu du Premier ministre qu’il interdise le Général de micro à la minute même où Pétain déciderait de prendre le chemin de l’Afrique du Nord. En difficulté au sein du Parti conservateur, Churchill doit aussi ménager son ministre des Affaires étrangères, lord Halifax, qui n’abandonne pas l’idée d’une paix séparée avec l’Allemagne et voit d’un mauvais œil les appels de De  Gaulle à continuer le combat. 

Jusqu’au 28 juin 1940, date à laquelle le gouvernement britannique se résout, faute d’autre candidat, à laisser Churchill le reconnaître officiellement comme seul « chef des Français libres », la logique du Général reste donc, à la demande expresse de ses hôtes, celle d’un soldat. À tous les proconsuls de l’empire (les généraux Noguès, commandant en chef pour l’ensemble de l’Afrique du Nord française, Mittelhauser pour le Levant, Catroux pour l’Indochine, mais aussi aux principaux résidents généraux tels Peyrouton en Tunisie, Cayla en AOF ou Boisson en AEF), de Gaulle télégraphie que s’il a l’intention de continuer la lutte, il se placera sous les ordres du premier officier plus gradé que lui désireux de le relayer. De tous les proconsuls de l’empire, seul Catroux répondra présent. Bien que général d’armée, il renoncera à arguer de cette supériorité pour supplanter de Gaulle, celui-ci étant, à ses yeux, « sorti de l’échelle des grades » et « investi d’un devoir qui ne se hiérarchisait plus ». 

Sa qualité de premier résistant de France constatée par les Britanniques, le Général se donne alors comme priorité de transformer cette reconnaissance de fait en reconnaissance de droit afin que les premiers Français libres n’incarnent pas une légion de combattants au service de l’Angleterre, mais bien l’embryon d’une organisation appelée à incarner la légitimité française ! Cette demande exorbitante, Churchill aurait pu la refuser. Or il l’a acceptée. Après lui avoir offert le micro de la BBC pour lancer son appel à la résistance, il lui fournit donc, pour la deuxième fois en dix jours, un viatique historique que l’homme du 18 Juin, « naufragé de la désolation sur les rivages de l’Angleterre  », n’oubliera jamais. 

Non sans humour, le grand juriste René Cassin, que de Gaulle charge, le 29 juin, de rédiger les ordonnances fondatrices de la France libre, décrira après la guerre l’image qui lui traversa l’esprit à ce moment précis : « Si Hitler regardait par le trou de la serrure, et entendait ce professeur de droit qui doctrinait “Nous sommes l’armée française”, et ce grand général à titre provisoire qui renchérissait : “Nous sommes la France”, il s’écrierait certainement : “Voilà deux fous dignes du cabanon !” »

Les accords qui changent tout

Mais de Gaulle ne s’arrête pas là : par les accords du 7 août 1940 conclus avec le gouvernement de Sa Majesté, il obtient pour la France libre un statut d’allié à part entière. Ce protocole, que Churchill a relu stylo à la main, permet à la jeune organisation de se doter d’une administration et de finances propres, qu’alimenteront les dons recueillis par les comités de Français libres du monde entier (le premier est fondé au Caire dès juillet 1940) et surtout les avances remboursables consenties par la Grande-Bretagne. Ce dernier détail est essentiel, car si ces subsides n’avaient pas, d’emblée, été conçus comme telles, ils auraient privé les gaullistes de toute marge de manœuvre à l’égard de leur allié. De fait, la plupart de ces avances seront remboursées, dès avant la fin de la guerre, sous forme, notamment, de fournitures militaires (les navires, par exemple, que les jeunes Forces françaises libres ne pouvaient armer en raison de la faiblesse de leurs effectifs) et de matières premières livrées à la Grande-Bretagne à partir des territoires ralliés à la Croix de Lorraine. 

Car à l’été  1940, l’empire sort de sa torpeur ! Le 22 juillet, les Nouvelles-Hébrides donnent le signal du ralliement à de Gaulle, suivies, entre le 26 et le 29 août, par l’ensemble de l’Afrique-Équatoriale française, puis, en septembre, la Polynésie française, Saint-Pierre-et-Miquelon, les comptoirs français de l’Inde. À  Dakar, fin septembre, ce mouvement qui semblait irréversible marque pourtant le pas : les FFL, soutenues par les Britanniques, échouent dans leur tentative de débarquement qui visait à rallier toute l’Afrique-Occidentale française. Accueillis à coups de canon par les troupes de Vichy, les navires anglais répliquent avant de rebrousser chemin. Quant aux Français libres débarqués, ils sont tués ou faits prisonniers. Bilan : 150 morts de part et d’autre. Refusant de verser davantage de sang français, de Gaulle annule l’opération. 

A-t-il été rendu trop optimiste par le ralliement, presque sans coup férir, d’un bloc de 12 millions d’hommes à sa cause ? Psychologiquement, le coup est terrible. À bord du croiseur Westernland qui le ramène en Angleterre, Thierry d’Argenlieu l’entend murmurer : « Si vous saviez, commandant, comme je me sens seul ! » 

Vichy triomphe, Londres doute. Churchill lui-même est accusé par ses adversaires d’avoir placé trop de confiance dans un aventurier : « J’achevais d’apprendre, écrira de  Gaulle, ce que peuvent être les réactions de la peur tant chez les adversaires qui se vengent de l’avoir ressentie que chez des alliés effrayés soudain par l’échec. » Parmi les Forces françaises libres, pourtant, aucune défection n’est annoncée. Plus encourageant encore : les ralliements n’ont jamais été aussi nombreux qu’en ce tragique automne 1940. C’est que, moins d’un mois après Dakar, a eu lieu l’entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler, point de départ officiel de la collaboration. Pour beaucoup d’indécis refusant de choisir entre Londres et Vichy, c’est la preuve que de Gaulle avait vu juste en dénonçant « l’abominable armistice ».

Extrait du livre d’Eric Branca, "De Gaulle et les grands", publié aux éditions Perrin. 

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