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Je t'aime... moi non plus : comment la France peut-elle enfin trouver le bon ton pour s'adresser à la Chine ?
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Dialogue de sourds

Je t'aime... moi non plus : comment la France peut-elle enfin trouver le bon ton pour s'adresser à la Chine ?

Une quarantaine de grands patrons chinois, tous membres du Club des entrepreneurs de Chine, rencontrent ce mardi François Hollande.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris et Chercheur-associé à l’Iris, Emmanuel Lincot est sinologue. Son dernier ouvrage, écrit avec Emmanuel Veron est La Chine face au monde : une résistible ascension (éditions Capis Muscat). Il est également l'auteur de Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power aux éditions MkF et de Géopolitique du patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon aux éditions MkF.

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Atlantico : L'Union européenne et la Chine se sont engagés dans un bras de fer commercial après que Bruxelles a décidé d'imposer une taxe dissuasive sur les panneaux solaires importés de l'Empire du Milieu. Cette mesure, imposée par la diplomatie du Quai d'Orsay, n'est-elle pas révélatrice d'une dégradation annoncée des relations franco-chinoises ?

Emmanuel Lincot : Ce choix de réagir contre le dumping pratiqué par la Chine n’est pas imputable à la seule diplomatie française. C’est une décision collective à laquelle les diplomates allemands ont pris part. Je le rappelle ici car on juge aujourd’hui trop souvent l’état des relations franco-allemandes à l’aune des réactions ou des mesures prises par Pékin. Au reste, une partie de l’opinion française - relayée par certains hommes politiques - accablent Berlin d’une forme de collaborationnisme avec la Chine ; réactivant par là-même des fantasmes hérités d’un autre âge. C’est là un jeu dangereux. En revanche, que la France se fasse davantage entendre que d’autres pays européens sur des dossiers internationaux comme celui que vous évoquez, est lié à son statut. La France a sur ce point des atouts que l’Allemagne ne possède pas. Je n’y vois pas le prélude à une dégradation des relations franco-chinoises. Bien au contraire : la Chine et ses dirigeants ne respectent que les pays qui leur résistent. Qu’en cette période de crise économique grave l’Union européenne et tout particulièrement la France veuillent rappeler à la Chine la nécessité de rééquilibrer une relation profondément asymétrique est une bonne chose. Y compris pour l’industrie chinoise. N’oublions pas que Bruxelles est le premier partenaire commercial de Pékin au monde.

La fin des années Chirac avait été marquée par une certaine cordialité entre Paris et Pékin, bien que ces rapports se soient légèrement crispés depuis. Peut-on dire que la récente visite du président Hollande au Japon marque ainsi une volonté de contourner le partenariat chinois dans le Pacifique ?

De toutes les puissances occidentales, la France est celle qui entretient avec la Chine à la fois les relations les plus anciennes et les plus complexes. Déjà, au XVIIIème siècle, les philosophes des Lumières s’affrontaient sur la Chine. Voltaire voyait dans l’empire du milieu « la nation la plus sage et la plus policée de tout l’univers », tandis que Montesquieu considérait à l’inverse la Chine comme despotique, et donc à ses yeux le pire des régimes. D’une certaine manière, cette opposition entre pro et anti Chine n’a pas connu de modification considérable au cours des deux derniers siècles, et même la Révolution culturelle s’exporta en France, où le maoïsme reçut un écho considérable au point de devenir un courant politique. Aujourd’hui comme hier, la Chine fascine autant qu’elle révulse les Français. Les relations diplomatiques avec la République Populaire de Chine furent officialisées dès 1964, dans l’objectif affiché du général de Gaulle de refuser l’alignement sur Washington ou Moscou, et de reconnaître dans le même temps le pays le plus peuplé de la planète, et récemment entré dans le club des puissances nucléaires. Depuis, ces relations furent soumises à de multiples aléas, notamment consécutivement aux événements de la place Tiananmen en 1989 ou encore les ventes d’armes françaises à Taïwan en 1991, avant de se normaliser à partir de 1994. Cette normalisation a eu pour effet, au cours des deux dernières décennies, de réduire la relation privilégiée entre Paris et Pékin à de simples déclarations de forme, en marge de la montée en puissance de la Chine, à la fois dans les domaines économico-commercial et politico-stratégique. Dès lors se pose la question de l’avenir de la relation diplomatique entre les deux pays, de l’évolution de cette normalisation et de ses effets dans un monde multipolaire où la Chine occupe une place centrale. Complexe s’est donc avéré  le voyage du président Hollande réalisé en Chine. Le Chef de l’Etat a fait connaissance de son homologue, Xi Jinping, nouvellement élu. Le message a été clair : rééquilibrer une relation jugée asymétrique ; relation qui ne sera ni plus ni moins que d’autres privilégiée en Asie. D’où le voyage de François Hollande en Inde, d’où son voyage plus récemment au Japon et la volonté de créer de nouveaux partenariats avec une région qui longtemps a été l’un des angles morts de la diplomatie française. Je veux parler du monde indo-malais et des Philippines. « Contourner le partenariat chinois » me parait donc excessif dans cette configuration où l’exécutif français souhaite tout bonnement établir une plus grande rationalité dans ses choix en matière de politique étrangère. Soigner notre relation avec le Japon s’inscrit dans cette logique. Le Japon est en pleine renaissance sur le plan économique. C’est aussi une démocratie que la France a trop longtemps délaissée.

En parallèle toutefois, l'Allemagne semble s'imposer peu à peu comme l'interlocuteur privilégié de Pékin en Europe. Faut-il en déduire que les Allemands savent, contrairement à nous, trouver le bon ton pour s'adresser à la Chine ? 

J’ai déjà partiellement répondu à votre question sur ces aspects politiques. Je ne sais s’il existe une méthode allemande pour aborder la Chine. Ce que j’observe toutefois c’est qu’une grande partie de nos élites (de droite comme de gauche) sont totalement engluées dans leurs présupposés. Mon dernier ouvrage, « Esquisse de Chine » (Belin) montre à quel point cette démission d’une partie de l’intelligentsia française est un phénomène récurrent dans notre histoire. Mollesse, paresse intellectuelle, refus de vouloir comprendre le monde contemporain dont la Chine est devenue l’un des enjeux les plus importants constituent une attitude hélas assez fréquente chez une partie de nos compatriotes. Ils en paieront les conséquences.

De manière plus générale, l'image de la France auprès des Chinois semble se partager entre une fascination culturelle et un certain mépris pour notre tendance à « donner des leçons » sur la scène internationale. Quelles conclusions peut-on tirer de cette contradiction ? 

Mais ce n’est précisément qu’une image et donc une affaire de regard. Ce dernier est par définition évolutif. 1989 est l’année charnière de tous les changements. La célébration du bicentenaire de la Révolution française et de Tiananmen que nombre de Chinois interprètent aujourd’hui comme le prélude à l’effondrement du Mur de Berlin et de la chute du bloc soviétique ont été déterminants. Depuis lors, nombre d’intellectuels ont tourné le dos à l’Europe, à la France plus particulièrement et à son message révolutionnaire. Ils y reviennent. Le best-seller que lisent l’intelligentsia et les hauts cadres du Parti, dit-on, est l’Ancien régime et la Révolution d’Alexis de Tocqueville. Nous y reviendrons nous-même après une période de repli comme nous en avons déjà connu à travers notre histoire. Car la vocation de la France est universelle. Cela vous paraîtra très daté et grandiloquent mais nous ne sommes vraiment nous-mêmes que dans la grandeur, l’esprit d’aventure et la conquête.

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