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Israël, l'élection qui pourrait changer le pays
©Reuters

Justice sociale ou sécurité

Israël, l'élection qui pourrait changer le pays

Dans le cadre d'élections anticipées, les Israéliens sont appelés aux urnes ce mardi 17 mars afin d'élire un nouveau parlement. En difficulté face à une opposition de centre gauche organisée, le Premier ministre Benjamin Netanyahu sait néanmoins que rien n'est joué. Frédéric Encel revient pour nous sur les enjeux de la campagne et les différents scénarios possibles.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Au pouvoir depuis presque 6 ans, Benjamin Netanyahu ne sera peut-être pas le chef du prochain gouvernement. Les difficultés économiques semblent davantage préoccuper les Israéliens que la campagne sécuritaire menée par "Bibi". D'ailleurs pour plus de 55% des électeurs, le scrutin se jouera sur les questions sociales et économiques. Le Premier ministre israélien est-il victime de la stratégie politique de ses adversaires à travers notamment les listes communes, ou d'un mauvais bilan politique ?

Frédéric Encel : D'abord je me permets de vous rappeler que Benjamin Netanyahu a déjà été au pouvoir entre 1996 et 1999, et qu'il s'approche par conséquent de la longévité politique du fondateur de l'Etat, David Ben Gourion ! Ensuite, s'il n'est pas reconduit, ce sera à la fois dû à l'usure du pouvoir que connait tout pouvoir, même démocratique, et à un bilan social médiocre. En France, on oublie toujours que les Israéliens ne vivent pas constamment, jour et nuit, avec des questions et des angoisses exclusivement stratégiques et sécuritaires ; ils consomment, se logent, de nourrissent, se cultivent, se soignent et éduquent leurs enfants. En l'occurrence, toute la campagne électorale aura été - comme la précédente - marquée par le social. Or, si le bilan économique global de Netanyahou est positif, les classes moyennes se plaignent du coût de la vie. C'est pourquoi le centre gauche a surtout attaqué sur ce bilan, en évitant soigneusement d'évoquer les questions liées au dossier palestinien. 

Parmi les grandes forces en présence, le parti de centre-gauche de Tsipi Livni, HaTnuah et le parti travailliste d’Isaac Herzog qui ont décidé de présenter une liste commune. Peu avant ces élections, un mouvement de centre-droit à vocation sociale, Koulanou, a été créé par Moshé Kahlon. Ce dernier est d'ailleurs l'objet de convoitises à la fois de Netanyahu et de Herzog. Quels sont les différents scénarios possibles pour le prochain gouvernement israélien ?

De trois choses l'une : soit le Likoud emporte le nombre le plus élevé de suffrages exprimés, et il formera facilement sa coalition au centre et à la droite nationaliste et religieuse ; soit le tandem de centre gauche Herzog/Livni l'emporte, et il devra composer avec le centre voire des partis de droite ; soit enfin aucun des deux partis principaux ne parvient à dégager de majorité, et alors on ira vers un gouvernement de coalition nationale. Les Israéliens avaient apprécié les précédents, mais le résultat politique concret, ce serait sans doute la paralysie et l'absence de grandes décisions économiques ou diplomatiques cohérentes et de réformes nécessaires.

Quels sont les sujets qui préoccupent actuellement les Israéliens ? Sur quelles problématiques se jouent ces élections ?

Le social, c'est à dire le coût des études universitaires et du logement - notamment à Tel Aviv - voire des denrées alimentaires. Qu'on se souvienne des "indignés" du boulevard Rothschild et des marches de personnes pauvres... Le grand paradoxe d'Israël, depuis sa fulgurante montée en puissance technologique des années 2000, c'est que sa croissance soutenue s'est accompagnée d'un accroissement des inégalités et de la pauvreté.

Jamais les Français d'Israël n'ont été aussi courtisés par les partis politiques israéliens. Pourtant leur voix ne pèsera pas fort sur les élections. Comment expliquer ce phénomène ? Que sait-on du vote de ces Français ?

Les francophones, les Français en particulier, sont courtisés comme les autres pans de l'électorat le sont. En effet, statistiquement, leur nombre demeure modeste, et leur poids électoral ne dépasse pas un ou deux sièges au total. Mais d'une part des coalitions peuvent se faire ou se défaire à un siège près, d'autre part beaucoup viennent d'arriver de France ces toute dernières années, constituant par conséquent de nouveaux électeurs. Globalement, même s'il faut prendre cette hypothèse avec prudence en l'absence de chiffres fiables, le centre de gravité politique des Israéliens de fraîche origine française devrait s'établir probablement quelque part entre le centre-droit et le courant nationaliste-religieux.

Avec le système de proportionnelle intégrale en vigueur au sein de l'Etat hébreu, le jeu des alliances est déterminant. Les petits partis nationaux, religieux sont non négligeables. Benjamin Netanyahu aurait-il alors un avantage sur le centre gauche par exemple ?

Oui, très clairement, Netanyahou dispose de réserves à droite là où le tandem Herzog/Livni n'en dispose pas à gauche. Car à la gauche radicale, il n'y a que le petit parti laïciste Meretz et le bloc des partis arabes, certains très nationalistes pro-palestiniens, d'autres islamo-conservateurs. Jamais le centre gauche ne se coalisera avec eux et vice versa, tant leurs programmes respectifs sont divergents sur le dossier palestinien. Autrement dit, comme au terme du scrutin précédent, on pourrait fort bien connaître le scénario suivant : le centre-gauche en tête en nombre de suffrages exprimés, mais incapable de former une coalition dépassant les 61 députés sur 120 que compte la Knesset. La mission reviendrait alors au chef du second parti, Netanyahou pour le Likoud, lequel parviendrait une fois encore à agréger des partis centristes, nationalistes, sionistes-religieux et ultra-orthodoxes.

D'ailleurs ce mode de scrutin est souvent critiqué en Israël, pourtant l'idée d'une réforme paraît rester un vœu pieux. Qu'en est-il vraiment aujourd'hui ?

Soyons clairs : ce mode de scrutin proportionnel intégral antédiluvien est désastreux. Un peu comme sous la IVe République française mais en pire, il émiette la classe politique, contraint aux compromissions et aux manœuvres politiciennes, entrave la possibilité de dégager des lignes politiques claires et cohérentes. A plusieurs reprises et encore très récemment, sous la coalition gouvernementale sortante, il fut question de passer à une dose au moins de majoritaire. Or à chaque tentative, de petits partis craignant de se saborder ont joué le refus. Franchement, une démocratie moderne - surtout en état de tension voire de guerre constant - ne peut se permettre le luxe d'une telle pluralité dans l'offre politique. L'Etat juif, mais aussi le processus de paix, sortiraient renforcés d'un changement radical de mode de scrutin. Peut-être la fois prochaine, pour l'élection de la XXIè Knesset !

Propos recueillis par Rachel Binhas

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