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Islam : peut-on lutter contre une idéologie avec des lois ?
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Projet de loi

Islam : peut-on lutter contre une idéologie avec des lois ?

Après son adoption à l’Assemblée nationale, le Sénat va examiner à partir du 30 mars, le projet de loi confortant les principes républicains. Ce texte est une réponse voulue par Emmanuel Macron à l’islamisme radical, au séparatisme et aux questions de laïcité.

Claude Sicard

Claude Sicard

Claude Sicard est consultant international et auteur de deux livres sur l'islam, "L'islam au risque de la démocratie" et "Le face à face islam chrétienté-Quel destin pour l'Europe ?".

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Emmanuel Macron a finalement entrepris de mener une lutte contre ce qu’il a appelé « le séparatisme islamique » et, pour ce faire, il a décidé de mener le combat sur deux fronts : par la voie législative, d’un côté, et, de l’autre, en exerçant une forte pression sur les dirigeants du Conseil français du culte musulman, le CFCM pour qu’ils fassent surgir le plus tôt possible un « islam de  France », c'est-à-dire un islam  qui soit compatible avec nos valeurs. Les divers attentats terroristes qui ont eu lieu sur notre territoire, perpétrés par des islamistes radicalisés, et la fragmentation croissante de la société nécessitaient que le gouvernement se montre à la hauteur de la  tâche. Emmanuel Macron, dans son discours des Mureaux, a bien défini le combat qui est à mener, disant aux Français, en parlant de l’islam : « Le problème est cette idéologie qui affirme que ses lois propres sont supérieures à celles de la République ».

Notre Président a donc soumis, en février, au Parlement un projet de loi sur le séparatisme  islamique, qui s’appellera  « loi confortant le respect des principes de la République », et il a engagé des négociations avec le CFCM qui  représente les musulmans de France auprès du gouvernement. Le nouveau dispositif législatif devra permettre de dégager l’islam en France des influences étrangères et de s’attaquer aux organismes qui diffusent un islam radical dans notre pays. Et notre Président demande au CFCM d’agir plus vigoureusement qu’il ne l’a fait jusqu’ici pour mieux contrôler les prêches des imams dans les mosquées.

Emmanuel Macron a ainsi reçu, le 18 Novembre dernier, à l’Elysée, Mohammed Moussaoui, l’actuel  président  du CFCM, et les  représentants des diverses fédérations qui composent cet organisme, accompagnés par le recteur de la  Grande Mosquée de Paris : il leur a demandé de créer un « Conseil national des imams » qui serait chargé de labéliser les imams qui officient en France, et ces imams auraient à ratifier une charte par laquelle ils s’engageraient à respecter dans leurs prêches les valeurs de la république française. Il a donné au CFCM un délai très bref pour qu’il lui présente cette charte, qu’il a appelée : « La charte des valeurs républicaines». Et il a, par ailleurs, donné au  président du CFCM  six mois pour élaborer un « référentiel de formation des imams ». Les représentants de l’islam, en France, se trouvent ainsi mis au pied du mur. Notre gouvernement respecte la loi de 1905 : il ne s’immisce pas dans les problèmes théologiques de l’islam, mais il exige, comme c’est son droit, que les prêches des imams respectent les valeurs de notre république.

Le chemin qui mène à un islam de France va être long et difficile. Il est parsemé d’embuches : ainsi voit on que sur les sept fédérations qui composent le CFCM, cinq ont bien ratifié le projet de  charte qui a été élaboré  par le président du CFCM avec le concours du recteur de la Grande Mosquée de Paris, mais deux autres, d’obédience turque, ont refusé de le faire, se conformant aux directives du président Erdogan, au prétexte que l’Etat français n’a pas vocation à s’immiscer dans les questions islamiques. Et le soutien financier apporté par la mairie de Strasbourg au projet de construction dans la capitale alsacienne d’une très grande mosquée par la confédération Milli Görus inféodée à la diyanet d’Ankara ne facilite pas les choses.

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La France, depuis la fin de la période coloniale,  doit faire face à d’importants flux migratoires en provenance de ses anciennes colonies, des flux composés essentiellement de personnes de religion musulmane. La société est ainsi devenue hétérogène au plan ethnoculturel et elle s’est fragmentée. Jérôme  Fourquet nous dit, dans « L’archipel français », paru en2019, que « le pays est, désormais,  un archipel constitué de groupes ayant leur propre mode de vie, leurs propres mœurs, et leur propre vision du monde ». Il explique que le soubassement philosophique constitué par le christianisme s’est effondré et que « depuis 50 ans, les principaux ciments qui assuraient la cohésion de la société française se sont désintégrés ».

 La population s’inquiète, de plus en plus, voyant qu’un grand nombre de ces nouveaux arrivants ne s’assimilent pas, d’autant que le phénomène de fragmentation de la société s’est doublé d’un accroissement de la violence. Depuis 2015, on a compté plus de 250 morts et de nombreux blessés, et il y a eu, en octobre dernier, l’odieux attentat de Conflans Sainte Honorine contre un professeur de collège qui a été tué et décapité. Tous ces attentats sont une manifestation du combat que mènent  des musulmans fortement radicalisés contre les non-croyants que nous sommes : ils veulent étendre le « dar al islam » par le djihad .

Les pouvoirs publics, pendant des années, ne se sont guère souciés de la montée de l’islam dans notre société. Dans un premier temps, pour calmer les inquiétudes, ils  ont voulu diffuser dans la public une image rassurante de l’islam, un islam dont nous n‘aurions rien à craindre. On a vu, ainsi, François Hollande, au forum « Renouveau du monde arabe », qui se tenait à l’Institut du monde arabe, à Paris, affirmer avec conviction : « l’islam est compatible avec la démocratie ».Et, à cette occasion, Jack Lang, qui fut ministre de l’Education nationale, et par trois fois de la Culture, proclama, comme il en a l’habitude : « L’islam est une religion de paix et de lumière ». Un certain nombre d’attentats ont fait prendre conscience à la population que ces discours étaient des plus suspects, et nos gouvernants en sont donc venus à une seconde thèse. Elle a consisté à distinguer deux islams : l’un « authentique », l’autre « dévoyé », et donc faux. Le premier est pacifique et parfaitement compatible avec nos valeurs, et le second ne l’est pas. On a ainsi vu notre président, dans l’exercice de sa fonction, expliquer que ce n’est pas l’islam qui pose un problème à notre société mais ceux qui « dévoient cette religion en en faisant une mauvaise interprétation ». Il y aurait donc lieu de  distinguer l’islam orthodoxe, le bon islam, de l’islam politique qui est celui de personnes fanatisées qui mettent la religion au service de leurs ambitions : il s’agit des salafistes, des Wahhabites et des Frères Musulmans. Mais on ne peut manquer de s’interroger ? Tous ces musulmans qui se revendiquent d’un islam radical sont-ils vraiment dans l’erreur ? Sont-ce des déviationnistes ? Ils revendiquent le droit de se conformer aux enseignements des « pieux ancêtres », c’est-à-dire des  compagnons et proches fidèles du Prophète. Ils exigent que l’on respecte à la lettre la parole de Dieu  et ils mènent un combat pour étendre le règne de l’islam : la désignation « salafisme » (al-salaf alsâlih) vient de « salaf », terme qui regroupe, dans l’islam, le Prophète, ses compagnons, et les deux générations qui suivent. Cette thèse de deux islams n’est pas fondée et  Dalil Boubakeur, lorsqu’il était le recteur de la Grande Mosquée de Paris, avait accordé une interview au  journal  La  Croix, le 8 juillet 2013, dans laquelle il expliquait : « L’islam est un dans sa doctrine, mais multiple dans ses expériences ». L’islam est donc bien un, mais il y a diverses façons de le pratiquer. On en est donc venu, maintenant, à une troisième thèse : on reconnait que l’islam pose effectivement des problèmes à notre  société, et il faut donc faire naitre, le plus rapidement possible, un  nouvel islam, un « islam de France ».Ce serait un islam rénové qui serait compatible avec nos valeurs et avec nos principes democratiques, ce que le grand islamologue Malek Chebel avait appelé un « islam des Lumières », expression qui a  fait florès après sa mort.

Beaucoup de temps a donc été perdu, et il est urgent d’agir, d’où le projet de loi qui est en discussion au Parlement. La situation, en  effet, est devenue critique. Les sondages montrent que de plus en plus de jeunes musulmans se radicalisent : un sondage IFOP publié le 2 septembre 2020 indiquait  que 75 % des jeunes musulmans de moins de 25 ans font passer leurs  convictions religieuses devant les lois de la République, et 45 % d’entre eux pensent que l’islam est incompatible avec les valeurs de la société française.

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Le Sénat apportera sans doute quelques retouches au projet de loi en préparation, et notre  appareil juridique se trouvera ainsi renforcé. Mais, peut-on lutter contre une idéologie par des lois ? Emmanuel Macron est très conscient de la difficulté. Il a  dit dans un de ses discours : « Nous ne terrasserons pas l’islam en un seul jour » ; et, pour ce qui est des moyens dont nous disposons pour lutter, il a reconnu qu’ils sont limités : «  Pas d’autre moyen » a-t-il dit,  que « de faire entrer la République dans le concret des vies ».

L’islam,  comme toutes les religions, est une idéologie. Une idéologie, c’est un système doctrinaire  d’idées (idéologie vient d’idée ») qui propose une certaine vision du monde. Cette idéologie veut que les hommes obéissent à la lettre au dieu unique qui les a créés, qui s’appelle « Allah », selon les lois qu’il  a  dictées au VIIe siècle à son messager, le prophète Mahomet. Ceux qui ne voudraient pas adhérer à ce message seraient condamnés à la Géhenne, et la mission de chaque musulman est de contribuer à ce que s’étende le règne de dieu sur la terre, un combat à mener pour la gloire d’ Allah. Pour les bons musulmans, c’est, là, un projet très motivant qui donne  du sens à leur vie et les assure d’accéder au paradis céleste.

La nouvelle loi en préparation ne pourra rien contre l’obligation que se font les musulmans d’obéir aux lois de Dieu. Elle ne pourra que les contraindre à être plus discrets et elle limitera quelque  peu la diffusion dans l’espace public du message islamique. Il faut bien voir que nous proposons aux musulmans qui s’installent dans notre pays rien de moins que de renoncer à leur religion pour adopter la notre, celle des «  droits de l’homme », que nous proclamons universelle. Mais ils tiennent à rester fidèles à l’islam : c’est leur identité, et ils ne veulent pas en changer pour adopter celle des Occidentaux que nous sommes. Ce serait humiliant pour eux car le monde de l’islam et celui de « la chrétienté » sont  en conflit depuis plus de 13 siècles : et ce n’est donc pas maintenant qu’ils relèvent la tête, ayant réussi à triompher des anciennes puissances coloniales qui les avaient asservis, qu’ils vont se soumettre !

Déjà, dans le passé, il faut s’en souvenir, lorsque les musulmans étaient parvenus à s’implanter en Europe en s’installant pendant plusieurs siècles dans la péninsule ibérique, une expérience avait été faite pour faire changer de religion les musulmans restés sur place. Après la « Reconquista », une reconquête qui fut très longue et extrêmement difficile, les Espagnols voulurent par décret imposer aux musulmans leur religion, qui était le catholicisme : ils résistèrent farouchement. Aussi, après un siècle de vains efforts pour parvenir à leurs fins, les Espagnols n’eurent ils pas d’autre solution que de les expulser : c’est ce que les historiens ont  appelé « L’expulsion des morisques d’Espagne». Cela se passa il y a quelques siecles.

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Nous sommes, en fait, dans un combat de civilisations. Samuel Huntington, dans son ouvrage « Le choc des civilisations », paru en 1996, avait parfaitement cerné l’importance de l’attachement profond qu’ont les individus à leur civilisation, et il en avait fait la source probable des causes pouvant conduire, demain, à des conflits entre nations. Il avait dit : « Les  distinctions les plus importantes entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques : elles sont d‘ordre culturel. Peuples et nations tentent de répondre à la question la plus élémentaire à laquelle les  hommes peuvent être confrontés : « Qui sommes- nous ? ». Pour ce politologue, qui était professeur à Harvard, la civilisation est le niveau le plus élevé d’identité culturelle. Il s’était attiré, un peu partout dans le monde, des volées de  bois vert, et ce jusqu’à sa mort, en 2008. Sa thèse a donné lieu à des débats infinis, et il a été  traité de raciste. Avec la montée de l’islam dans notre pays et les problèmes qu’il pose à la société nos dirigeants, face aux réalités, ont à leur tour pris conscience de ce phénomène. Ainsi, Emmanuel Macron a-t-il déclaré au journal espagnol El Mundo qui l’interrogeait, le 27 septembre 2017 : « Je l’assume : notre combat est aussi un combat de civilisation ». Et Manuel Valls, lorsqu’il était premier ministre, avait fait la même analyse à l’occasion de l’assassinat par un islamiste radical d’un chef d’entreprise, dans l’Isère, que l’on avait retrouvé décapité. Il avait déclaré : « Nous ne pouvons pas perdre cette guerre parce que c’est, au fond, une guerre de civilisation : c’est notre société, notre civilisation, nos valeurs que nous défendons ».

La loi en préparation est faite, comme l’indique son intitulé, pour défendre nos valeurs et les principes de la République, mais le combat va être long et difficile. Son issue est des plus incertaines.

Claude Sicard, auteur de « Le face à face islam chrétienté :quel destin pour l’ Europe ? » et « L’islam au risque de la démocratie »,préface de Malek Chebel (Ed. François Xavier de Guibert).

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