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L'Élysée et Matignon tablent toujours sur l'inflexion de la courbe du chômage avant cette fin d'année.
L'Élysée et Matignon tablent toujours sur l'inflexion de la courbe du chômage avant cette fin d'année.
©Reuters

Radiographie sociale

(Non) Inversion de la courbe du chômage : ceux qui peuvent espérer une amélioration, ceux pour qui ça va rester dur

Michel Sapin et Pierre Moscovici se sont montrés optimistes ce lundi sur les chiffres du chômage pour le mois de novembre qui doivent être dévoilés jeudi 26 décembre. L'occasion de vérifier, au-delà des polémiques politiques, quels sont ceux qui ont le plus bénéficié des dispositifs utilisés.

Atlantico : Comptant sur de bons chiffres au mois de novembre, l’Élysée et Matignon tablent toujours sur l'inflexion de la courbe du chômage avant cette fin d'année. Pour y parvenir, le Président Hollande a fait principalement appel aux emplois et contrats aidés afin de sortir les plus précaires du sous-emploi. Peut-on commencer par définir quelles ont été les catégories sociales les plus avantagées par cette politique ? 

Maryse Bresson : Les contrats aidés sont un dispositif traditionnel et central des politiques de l’emploi, qui a été mobilisé par tous les gouvernements depuis une quarantaine d’années et qui a aussi été mobilisé à l’étranger, y compris, en Allemagne par exemple. Créés dès le milieu des années 1970, ils se proposent de soutenir des populations qui n’accèdent pas à l’emploi ou qui n’arrivent pas à s’y maintenir. Les jeunes sont les premiers visés par ces dispositifs, mais ce ne sont pas les seuls, puisque d’autres catégories de demandeurs d’emploi et certains salariés âgés sont également concernés.

Parler de catégories “avantagées” par cette politique est donc paradoxal, puisque ces aides sont justement ciblées sur les publics défavorisés, par rapport l’emploi.

Deux remarques peuvent être faites cependant.

Premièrement, concernant le choix de recourir aux contrats aidés ; si cette politique n’est pas nouvelle, elle va aujourd’hui en effet, à contrecourant de la tendance dominante ces dernières années. Elle va d’abord bien sûr, à contrecourant de la montée d’un discours libéral, critique vis-à-vis de l’interventionnisme de l’État – dans tous les domaines des politiques publiques. Dans le domaine de l’emploi, comme le rappelle Fabrice Colomb dans un récent ouvrage sur Les politiques de l’emploi (1960-2000), publié en 2012, il est aussi possible de distinguer plusieurs périodes. En simplifiant, dans les années 70, la représentation dominante est celle du chômeur victime que l’État doit protéger ; alors qu’à compter des années 80 et 90, l’image du “chômeur golfeur” et la théorie libérale d’une supériorité du marché tendent à s’imposer. Donc, en ce sens, on peut comprendre en effet que ces mesures peuvent sembler “datées”.  Pour autant, le choix d’y recourir n’est pas seulement un choix idéologique mais aussi pragmatique; et la conjoncture économique joue aussi un rôle. En effet, les emplois aidés sont un moyen efficace de faire reculer le chômage, au moins à court terme, en cas de dégradation subite. C’est pourquoi, il y avait 800 000 contrats en 2000 contre 265 000 en 2008. Mais, la crise de 2008-2009 a freiné cette baisse, tout en simplifiant ces contrats en une forme unique, le contrat unique d’insertion (CUI), depuis le 1er janvier 2011. Et le nombre de contrats aidés avait déjà recommencé à augmenter avant l’élection de François Hollande, avec un pic à 414 000 contrats en cours mi-2010.

Deuxièmement, en ce qui concerne les profils des bénéficiaires, il faut distinguer selon le dispositif. De manière générale, il s’agit de publics “éloignés de l’emploi’. Mais plus précisément, le dispositif des contrats uniques d’insertion, qui existait déjà et a été reconduit, est prévu notamment pour les demandeurs d’emploi de longue durée, les demandeurs d’emplois séniors (plus de 50 ans) et les allocataires du RSA. Les deux nouveaux types de contrats aidés créés sont ciblés pour les jeunes et les séniors. Les emplois d’avenir sont prévus pour les jeunes exclus de 16 à 25 ans peu (CAP, BEP) ou pas diplômés, la limite d’âge étant repoussée à 30 ans pour les personnes handicapées.

Les contrats de génération doivent permettre l’embauche dans les entreprises, en contrat à durée indéterminée, de jeunes de moins de 26 ans de tous niveaux de qualification (30 ans s’il s’agit d’un doctorant ou d’une personne handicapée), ainsi que le maintien dans l’emploi de salariés de 57 ans ou plus jusqu’à leur départ à la retraite. Le senior doit en théorie accompagner le jeune recruté, mais le "référent" du jeune peut, en pratique, être un autre salarié.

Enfin, puisqu’il s’agit des publics les plus éloignés de l’emploi, ce sont aussi les personnes les moins qualifiées qui en bénéficient. C’est là encore, une volonté politique. A l’inverse des  “emplois jeunes” de Martine Aubry de 1997 à 2002 qui visaient aussi les jeunes diplômés, l’objectif des “emplois d’avenir” est de "favoriser l'insertion professionnelle des jeunes faiblement qualifiés" ou qui ont carrément "quitté le système scolaire sans qualification", notamment ceux des quartiers défavorisés. Ces deux critères peuvent se neutraliser. Pour les jeunes résidant dans une zone urbaine sensible (ZUS), une zone de revitalisation rurale (ZRR) ou outre-mer, le niveau de formation maximum accepté est ainsi porté à bac+3.

Philippe Crevel : L’inversion de la courbe du chômage, toujours en parler pour lui donner de la consistance, tel est le leitmotiv du pouvoir actuel. Ce ne sont pas un ou deux mois positifs qui créent une tendance, surtout quand la baisse est avant tout le produit d’artifices et de circonstances. Côté artifices, il y a la recrudescence des radiations administratives des demandeurs d’emploi pour non respect des règles. Cette pratique n’est pas nouvelle. Tous les gouvernements en usent et en abusent. Autre artifice, il y a le recours assumé aux emplois aidés. Cette politique du traitement du chômage est une marque de fabrique de la gauche. En 2013, un peu plus de 90 000 emplois d’avenir auraient été signés, auxquels s’ajoutent les contrats de génération qui ont rencontré un moindre succès. En cette fin d’année, la France compterait près de 400 000 emplois aidés qui coûteraient aux finances publiques 3,5 milliards d’euros. Le dernier point sur lequel s’appuie le Président pour obtenir l’inversion du taux de chômage est la démographie. L’année 2013 se caractérise par un nombre élevé de départs à la retraite qui interviennent essentiellement au dernier trimestre. Le nombre de départs devrait atteindre 720 000 contre 600 000 en 2012 du fait de l’entrée en vigueur progressive de la retraite à 62 ans qui créée des paliers et du dispositif de carrière longue adopté au moment de l’arrivée au pouvoir de François Hollande, l’année dernière.

Il n’en demeure pas moins qu’au troisième trimestre, l’emploi marchand a continué de baisser avec la destruction de 15 600 postes qui succède à une destruction de 37 700 postes au deuxième trimestre.

Ce sont les ouvriers et les employés, travaillant essentiellement dans des PME qui sont particulièrement touchés par les pertes d’emploi. Les salariés des sous-traitants qui ne peuvent pas accéder aux marchés d’exportations sont évidemment en première ligne.

Le gouvernement se félicite d'avoir déjà pu inverser la courbe du chômage depuis cinq mois pour les jeunes. Qu'en est-il concrètement ? 

Maryse Bresson : Les chiffres du chômage sont un enjeu politique majeur. On connait les débats et les contestations qui apparaissent aussitôt. Pour un sociologue, c’est donc une question piège, et je préfère ne pas y répondre. Ce que je peux dire, de manière abstraite, c’est que les biais sont nombreux ; il y a plusieurs manières de définir les chômeurs (plusieurs catégories) ; il y a aussi des biais au moment de compter (les radiations, par exemple). A court terme, et sans croiser les informations, il n’y a aucune conclusion qui peut être tirée de mon point de vue. Cependant, si une courbe s’inverse durablement, et sensiblement, et si d’autres données sont convergentes, cela aura du sens. Par ailleurs, comme je l’ai dit, la politique des emplois aidés est réputée efficace, au moins à court terme. Donc pour ma part, avec toutes les réserves que j’ai mentionnées, je n’exclus pas que l’ont ait vraiment une baisse récente du nombre de personnes sans emploi (la “catégorie A").

Concernant les profils jeunes, séniors, je serai encore plus prudente. Ce qui est certain, c’est que les jeunes sont et restent, en dépit des évolutions récentes, les premières victimes de la crise et aussi, des embauches en emploi précaire (dont les contrats aidés font partie, il faut le rappeler). Mais les séniors sont également fragiles, surtout parce qu’ils ont des difficultés plus grandes à retrouver un emploi quand ils l’ont perdu. Par ailleurs, compte-tenu de cette difficulté, l’augmentation de l’âge de la retraite comporte le risque mécanique d’augmenter le taux de chômage des séniors puisque ceux qui perdent leur emploi à 50 ou 55 ans restent au chômage plus longtemps. 

Philippe Crevel :Le taux de chômage des 16 – 25 ans est passé de 25,5 à 24,5 % du 4ème trimestre 2012 au 3ème trimestre 2013. Au sein de l’OCDE, le taux de chômage des jeunes est de 16 %. Le chômage des jeunes constitue un point de faiblesse récurrent de l’économie française. Ce taux est avant tout le symbole de l’échec du système de formation. En effet, il mesure les jeunes qui sont sur le marché du travail et ne prend pas en compte, par définition, ceux qui poursuivent leurs études. Les jeunes de moins 25 ans qui sont sur le marché du travail ont peu ou prou rencontré des problèmes scolaires. En France, le diplôme conditionne l’accès à l’emploi d’autant plus que la situation conjoncturelle se dégrade. L’amélioration constatée ces derniers trimestres n’est que la traduction de la montée en puissance des emplois aidés. En 2013, 116 000 nouveaux emplois de ce type ont été budgétés. Pour 2014, 40 000 emplois supplémentaires sont prévus. S’adressant en priorité aux jeunes, il est donc assez logique que le taux de chômage des 16/25 ans baisse.

La situation en ce qui concerne les seniors est plus contrastée. Il faut noter la hausse du taux d’activité de 50 à 64 ans de 1,3 points, du fait que la montée en puissance de la retraite à 62 ans commence à porter ses fruits. L’âge de départ à la retraite intervient désormais autour de 61 ans contre 59 ans il y a quelques années. Le taux d’emploi des 55-64 ans est de 46 % en 2013, en hausse de 8 points par rapport à 2007, la moyenne de l’OCDE est de 56 %. Ce taux est de 63 % en Allemagne. Même pour les plus de 60 ans des progrès sont constatés. Le taux d’emploi des 60-64 ans a doublé en dix ans en passant à 21,7 %. Il demeure inférieur à la moyenne de la zone euro qui est de 32 %. Il n’en demeure pas moins que la situation des seniors se dégrade assez rapidement avec un taux de chômage qui est passé de 6,9 à 8 % en un an. Ce taux reste, néanmoins, inférieur au taux de chômage moyen qui était de 10,5 % au sens du Bureau Internationale du Travail au troisième trimestre 2013.

Ces chiffres nationaux sont évidemment répartis différemment en fonction des territoires. Quelles sont les régions qui ont pu bénéficier le plus de la politique de l'emploi actuel ?

Philippe Crevel :Les villes centres abritant des pôles administratifs importants ont été moins impactées que des villes industrielles de banlieue. Les villes administratives qui accueillent des structures scolaires ont pu profiter également des créations de postes publics dans ce domaine. Les emplois d’avenir se concentrent, par ailleurs, sur les grandes agglomérations. Les sites liés à l’automobile ont été, en revanche, confrontés à des destructions en chaîne d’emplois tant industriels que dans les services. Les petits villes rurales reposant sur une ou deux activités sont très vulnérables. La Bretagne, qui dépend fortement de la filière agro-alimentaire en a fait l’amère expérience.

Quels sont les secteurs d'activité qui en ont le plus bénéficié ?

Maryse Bresson : Je ne connais pas de données statistiques récentes suffisamment précises pour vous répondre en 2013, je donnerai donc brièvement quelques indications sur des périodes plus anciennes.

Selon un rapport présenté au Sénat en 2007, à partir de données datant de 2005, le profil des bénéficiaires de contrats aidés était le suivant ; les femmes représentaient environ la parité, sachant toutefois que le taux de chômage des femmes est plus élevé ; par ailleurs, elles étaient surtout employées dans le secteur non marchand, mais minoritaires dans le secteur marchand. Les habitants des zones urbaines sensibles étaient sur-représentés (17 % des contrats aidés pour 8 % dans la population totale). De plus, le rapport rappelait qu’en général, les régions dont le nombre de bénéficiaires de contrats aidés pour 10 000 habitants est le plus important sont aussi celles qui ont le taux de chômage le plus élevé. Les secteurs où l’on trouvait le plus de contrats aidés étaient l’apprentissage, le bâtiment, et l’industrie. Le secteur tertiaire ne représentait ”que” la moitié des contrats employeurs – soit moins que son poids dans l’économie.

Cependant, ce profil a fortement évolué avec la politique de remise en cause des contrats aidés et la forte baisse du nombre de ces contrats entre 2005 et 2010. D’après une publication récente de la DARES en novembre 2012, les contrats aidés (sur le seul modèle, depuis 2010, des contrats uniques d’insertion) étaient en 2011 beaucoup plus nombreux dans le secteur non marchand puisque sur 444 000 contrats uniques d’insertion signés en 2011, 391 000 l’étaient dans ce secteur, et 53 000 dans le secteur marchand. A l’intérieur du secteur non marchand, les associations et fondations avaient signé en 2011 un peu plus de la moitié des aides (51 %) et la fonction publique, un peu moins de la moitié. Dans le secteur marchand, les entreprises du tertiaire avaient embauché en 2011, 7 salariés en contrat aidé sur 10. On voit donc que les profils ne sont pas stables mais évoluent rapidement en fonction des politiques menées. Ce sera certainement le cas aussi, quand nous aurons les données pour analyser les profils des bénéficiaires des nouveaux contrats.

Philippe Crevel :L’industrie continue de perdre des emplois. Sur un an, plus de 56 000 emplois ont été détruits. Le secteur du bâtiment subit une érosion depuis plus d’un an avec la perte de plus de 26 000 emplois. Il faut noter que ce secteur avait enregistré une hausse de ses effectifs de 2000 à 2009 de 25 %. Pour le premier semestre 2014, aucune amélioration n’est attendue avec la perte de 16 000 emplois dans l’industrie et de 8 000 pour la construction.

Les services marchands, y compris l’intérim, sont sur le fil du rasoir avec une croissance nulle à légèrement positive. Le  commerce arrive à sauver la face avec le secteur de l’assurance en enregistrant une petite croissance.

Dans les faits, c’est le secteur tertiaire non marchand (associatif, collectivités publiques) qui est responsable des bons résultats de ces derniers mois. La croissance de l’emploi a été positive de 0,2 % au deuxième et au troisième trimestre. Elle devrait même atteindre 0,7 % avec 76 000 emplois aidés prévus.

Les collectivités locales et les organismes sociaux (hôpitaux) figurent parmi ceux qui ont ces dernières années créé de nombreux emplois. Ainsi, la fonction publique territoriale a augmenté ses emplois de 1,6 % en 2012.

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