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Les régimes consistant à éliminer un ou plusieurs produits de son alimentation sont de plus en plus prisés.
Les régimes consistant à éliminer un ou plusieurs produits de son alimentation sont de plus en plus prisés.
©Reuters

Placebo or not placebo ?

Intolérances alimentaires : quand les mettre à toutes les sauces finit par masquer les vrais problèmes

Les régimes consistant à éliminer un ou plusieurs produits de son alimentation sont de plus en plus prisés. Ils sont parfois justifiés sur le plan médical mais participent bien souvent simplement d'une tendance générale à la paranoïa.

Atlantico : Outre-Atlantique se développe le phénomène de "elimination diet". Quel est ce principe, et le retrouve-t-on en France?

Catherine Grangeard : Bien sûr, il existe en France aussi ! Éliminer du régime alimentaire tel ou tel aliment est même un basique des régimes hypocaloriques, pourrions-nous rappeler d’entrée de jeu. L’extrême se développe actuellement avec tous les "régime sans..." . Que ce soit les "classiques", comme le régime végétarien par exemple, ou à l’inverse les hyper-protéinés qui excluent tous les autres aliments que les protéines, apparaissent régulièrement comme des régimes à la mode. En ce moment, c’est le régime sans gluten.

Madeleine Epstein : Il y a autant de principes que de gens qui les préconisent. Il n’y a pas de règles ni de standardisation. L’idée globale repose sur la recherche d'un aliment potentiellement responsable d'un symptôme. Pour le définir, on va donc supprimer l'aliment suspect de notre alimentation. Mais attention, cela signifie que si par exemple on parle de lait, il ne s’agit pas de supprimer uniquement le lait, il s’agit de supprimer tous les laitages. Le tout, évidemment, pendant une période définie. Après quoi, on constate ou non la disparition des symptômes, et petit à petit on réintroduit les aliments comportant des laitages, pour rester dans l'exemple. Si le symptôme avait disparu et qu'il réapparaît, c'est que, effectivement, les produits laitiers posent un problème. Cela reste néanmoins quelque chose qui dépend fortement du symptôme et doit être étudié au cas par cas.

On retrouve bel et bien ce genre de phénomène en France. Le problème c’est qu'on rencontre plusieurs situations. Parfois, les gens décident d'eux même et sans aucune base médicale de stopper la consommation d'un aliment. Sous prétexte, souvent, de rumeurs qui veulent que cet aliment soit mauvais. Mais, la plupart du temps, ça ne repose sur rien et n'a donc aucun sens. D'un point de vue de professionnel, on rencontre souvent des gens qui viennent pour une douleur, ou un symptôme dont ils se plaignent. C'est notre travail que d'en déterminer les origines. Parmi les possibilités que nous pouvons croiser, il y a l'intolérance alimentaire. Malheureusement, nous sommes aujourd'hui incapables de diagnostiquer correctement une intolérance alimentaire – les tests vendus sur internet ou commercialisés par certains labos n'ont pas de valeur médicale – il n'est pas rare que nous nous retrouvions contraints de prôner ce genre de méthode. Cela revient a tester et tâtonner pour trouver ce qui provoque le symptôme.

Constate-t-on une certaine angoisse vis-à-vis des intolérances alimentaires ?

Catherine Grangeard : Voilà la question… Pourquoi donc en arriver à ces régimes sans ? Est-ce pour des raisons idéologiques, pour des raisons diététiques (en vue de perdre rapidement du poids, désorganiser les apports), pour des raisons d’intolérances, par angoisse ? Est-ce que l’on ne tolère plus dans son corps ou dans sa tête ?

Par exemple, ne plus manger de viande correspond souvent à un refus de la cruauté envers l’animal, cela découle rarement d’une intolérance, d’une allergie physique.

Madeleine Epstein : Je ne constate pas spécialement d’angoisse. Il y a des gens qui se posent des questions, d'autres qui arrivent en disant "j’ai supprimé telle ou telle chose parce que…". C’est pertinent ou ça ne l’est pas, mais encore une fois c'est un problème à traiter au cas par cas.

On a seulement des symptômes pour lesquels on se pose des questions. Des patients qui ont mal au ventre tous les jours vont logiquement se demander si ça ne vient pas d’une intolérance à un aliment, la question est pertinente. En ce cas n’est pas de l’angoisse, simplement la recherche d'une solution à un problème.

Y a-t-il réellement davantage de cas qu'auparavant ? Quelles sont les principales intolérances constatées ou fantasmées ?

Madeleine Epstein : S'il est possible qu'il y ait plus d'intolérances alimentaires qu'auparavant, nous ne sommes cependant pas en mesure de le vérifier ou de le quantifier, comme nous ne sommes aujourd'hui pas capables de le faire pour les allergies. Il est effectivement possible qu’il y en ait plus, du fait des modifications de l’alimentation, des modes de culture, des modes de fabrication, entre autres.  De toute façon c’est quelque chose qui n’est pas connu, qui n'est pas dénombrable et qui tient de l'ordre du ressenti.

Le problème de l’intolérance se pose dans le cas d'un symptôme persistant. Ce symptôme, s'il est persistant, est lié à une exposition permanente. On peut donc logiquement déduire qu'il est dû aux aliments qu’on mange le plus. Quand on vit en Europe, cela aura tendance à porter sur les laitages et les farines. En Chine ce sera davantage le riz, le soja et les crevettes. Plus le symptôme est permanent, plus il s'agira d'une chose à laquelle on est exposé d’une manière permanente. Si ce sont des symptômes épisodiques les gens trouvent tout de suite, comme l’huître de Noël qui rend malade le 26 décembre. Et encore, cela n'implique pas nécessairement une intolérance alimentaire à proprement parler.

Concernant d'éventuels fantasmes sur ces intolérances, il y en a, indéniablement. Même si la chose est impossible à dénombrer, il est certain qu'il y a toujours des gens qui psychotent là-dessus.

Le gluten, par exemple, fait partie de la farine de blé. L'intolérance qui y est liée est la plus connue, mais n'est pas la seule, et c'est bien là le problème : c'est l'unique intolérance que nous soyons en mesure de diagnostiquer aujourd'hui. Et, indubitablement, il y a une sacrée tendance à toujours invoquer le gluten et à en parler à tort et à travers.

Catherine Grangeard : Les intolérances et allergies (physiques) ont nettement augmenté depuis les années 1990. Actuellement, on estime 4% des adultes et 8% des enfants concernés. Certains spécialistes, comme l’allergologue Gisèle Kanny (CHU Nancy) avancent que le dérèglement de l’alimentation en est une des causes les plus récurrentes, par exemple, les suites d’un régime hyper-protéiné ou les effets de prises de médicaments, de nombreux spécialistes incriminent les additifs dans les aliments de l’agroalimentaire. Ils recommandent de bien lire les étiquettes… La directive européenne 2003/89/CE oblige cette industrie agroalimentaire à mentionner 14 groupes d’allergènes potentiels (gluten, soja, sésame, arachide, fruits à coque, lupin, céleri, moutarde, œuf, lait, poisson, crustacés, mollusques, sulfites) s’ils sont utilisés comme ingrédients dans les produits vendus. Ils sont tenus pour responsables de 90 % des allergies alimentaires. Mais évidemment, il y a aussi le bisphénol A, entre autres polluants ou pesticides, … ayant des conséquences néfastes sur la santé.

Ces régimes éliminatoires relèvent-ils de l'automédication ? Dans quelle mesure cette pratique peut-elle s'avérer crédible ?

Catherine Grangeard : Sans aucun doute… Mais, à qui faire confiance, est une autre question ! Le paranoïaque peut aussi être persécuté, pourrions-nous ajouter (pour sourire un peu) ! Nous avons trop vu d’experts énonçant des règles et quelque temps après, voici que ces experts sont présentés comme ayant eu des conflits d’intérêts. Ce qui discrédite alors non seulement leurs conclusions mais tous les experts. Et ça c’est grave.

De même, des médecins dont le goût du gain fut le moteur pour aller vers des pratiques douteuses, voire pire. Les personnes sont dégoûtées de tout cela. La corruption rend allergique !

Certaines personnes préfèrent alors se lancer seules, comme vous dites. "Le coaching" sur internet, qui prend les gens pour des idiots, leur faisant croire à quelque chose d’individualisé, porte une énorme responsabilité.

De quel accompagnement se privent finalement ceux qui vont s’autoriser d’eux-mêmes ? Peut-être de rien d’essentiel ! L’époque récolte ce qui a été semé. Le désaveu auquel nous assistons est une résultante. L’espoir fait des miracles. Ainsi les "régimes sans" fleurissent sur ce terrain, miné.

Madeleine Epstein : C’est une question qui est régulièrement débattue. Dans la population médicale, des personnes auront tendance à penser que certains essais d’éviction limités dans le temps peuvent apporter des réponses. Mais il y a également des professionnels qui, partant du principe qu’on n’a pas de preuve, estiment que ça n’a pas lieu d’être. Ce qui revient, malheureusement, à ne pas venir en aide aux patients qui souffrent de ces problèmes.

Cette théorie n'est, à mon sens, pas idiote du tout. Pour autant, tout dépend de la façon dont ces essais d'éviction sont mis en place, sur quelle indication, et de quelle manière ils sont réalisés. A titre personnel, en tant que médecin, j'ai déjà rencontré des gens en consultation qui m'annonçaient avoir arrêté le lait. Le lait, certes, mais pas l'ensemble des laitages : toute l'initiative est donc ruinée parce que la démarche n'est pas menée à son terme. C'est, évidemment, le même principe quand certains se contentent de réduire leur consommation de farine par exemple. Pour mener à bien ces tests, pour comprendre et pour tâcher de diagnostiquer, il faut complètement bannir – temporairement – l'aliment de son alimentation. Temporairement, parce que c'est ce qu’on appelle des régimes d’éviction séquentielle. C’est-à-dire procéder par séquences. Il va de soi qu'il ne s'agit pas d'annoncer au patient qu'il ne mangera plus jamais tel ou tel aliment ! mais de faire un test sur plusieurs semaines pour constater si l'aliment en question pourrait être à l'origine du problème. Ce à quoi certains confrères opposent l'effet placebo. Il n'y a pas de preuve, c'est vrai. Mais finalement, qu'avons nous de mieux à proposer aujourd'hui ?

Y a-t-il une certaine forme de danger à se lancer seul, et sans accompagnement, dans ce genre de régimes ?

Madeleine Epstein : Tout dépend du régime, mais a priori il n’y a pas de danger. Simplement, on relève une absence potentielle de pertinence. Aucun ingrédient  n'est obligatoire dans l’alimentation, même sur une longue durée. La variété est suffisante pour qu’on puisse se passer d’un ingrédient. Il n’y a qu’à regarder les différentes sociétés de par le monde, en occident nous mangeons des laitages des farines, alors que tel n'est pas le cas en Chine.

En Afrique j'ai déjà rencontré une mère dont l’enfant était allergique au lait (donc pas simplement intolérant). Lorsque je lui ai demandé comment elle palliait cela, elle m'a répondu "Mais chez nous on ne prend pas de lait !". Finalement, tout cela relève d'un aspect purement culturel, et il n'est pas bien complexe de constater que toutes les civilisations se nourrissent différemment, avec des aliments qu'on ne retrouve pas partout. Ce qui signifie indubitablement qu'on peut retrouver les apports d'un aliment ailleurs, et donc se permettre de l'éviter.

Les risques d'une alimentation appauvrie sont bel et bien réels... dans le cadre de régimes d'éviction si larges que le patient n'avale plus rien. Supprimer une simple catégorie d'aliment ne présente pas de problème : on le fait d'ores et déjà. Comment survivraient les allergiques au lait, autrement ? Ils sont déjà contraints d'éviter tout contact avec cette famille ! Et ils survivent bien sans.

De nombreuse personnes qui ont testé la méthode annoncent se sentir mieux. Quelle est la place de l'effet placebo dans ce sentiment de guérison ?

Madeleine Epstein : L'effet placebo, quel que soit le domaine de médecine exercé, représente toujours 30%. Toutes les études le prouvent. La nuance se fait dans la durée : un effet placebo ne durera pas au-delà d'un ou deux mois. Si le problème ne revient pas après cette période-là, c'est qu'en bonne logique il s'agit d'un véritable succès amené à persister. Autrement le problème reviendra nécessairement, puisque le placebo agit simplement comme un leurre, il envoie un signal à l'organisme pour lui annoncer qu'il "fait ce qu'il fait ce qu'il faut pour mener à bien la guérison". L’organisme réagit en fonction. Au bout d’un moment l’organisme se rend bien compte que c’est "du bluff".

Catherine Grangeard : La méthode Coué n’a pas plus d’échecs que les célèbres régimes de Tel Docteur…

Ce qui est indubitable, c’est une quête pour trouver des recettes pour mieux se porter. Ce qui est certain, c’est le désir de mettre sur pied d’autres solutions que celles qui créent plus de désordres d’années en années. La paranoïa alimentaire est tout autant collective qu’individuelle.

Les angoisses se traduisent de nombreuses façons, y compris en se manifestant par des intolérances. Que le régime soit crédible, comme de nombreux régimes, n’est pas toujours le souci premier, d’où la déception qui ne tarde pas d’arriver. Mais l’envie d’y croire est plus forte que l’écoute de ceux qui dénoncent les dangers.

Le bon sens implique de ne priver le corps de rien d’indispensable. Sinon il y aura des carences, à terme. Mais, si c’est le priver de sodas, de pizzas surgelées, et autres aliments sans grand intérêt nutritionnel, pas de problèmes… Vive le "régime sans" !

Pour terminer, le sentiment de guérison ne fait pas la guérison. Mais attribuer à telle pratique un mieux-être la rend efficace ! Sans être dupes, la population est avide de quelque chose qui marcherait… et c’est cela qui la fragilise et l’amène à s’en remettre à des gourous.

C’est cela qu’il faut travailler de toute urgence pour ouvrir les yeux sur ce qui est enfoui dans ces recherches de solutions farfelues…

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