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Intégration : le petit livre noir des politiques qui ont échoué avec fracas
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Logique de l'échec

Intégration : le petit livre noir des politiques qui ont échoué avec fracas

Le gouvernement présente ce mardi sa feuille de route sur l'intégration qui, selon le premier projet qui a circulé début février, reprendrait un certain nombre de pistes d'un rapport controversé sur le sujet. Matignon a précisé que la future politique d'intégration s'appuiera sur deux piliers : «l'accueil des primo-arrivants» et la «lutte contre les discriminations».

Atlantico : Quels sont les principaux écueils rencontrés dans les approches de l'intégration des populations immigrées ? Quels sont les principaux obstacles générateurs de frictions que les pays rencontrent systématiquement ?

Guylain Chevrier : L’immigration relève d’une politique des flux migratoires et donc de choix politiques essentiels. On n’autorise pas sans conséquences la venue dans n’importe quel pays de dizaines de milliers voire de centaines de milliers de personnes, travailleurs, familles, sans anticipation et sans penser à leur accueil, à la capacité d’accueil aussi car tout a ses limites. C’est une erreur de penser qu’il ne s’agirait là que de choix humanitaires, alors qu’il en va de la possibilité et du bien fondé d’une politique avec son volet économique, social, et ses enjeux au regard de la citoyenneté. Ceux qui plaident pour la fin des frontières sont des démagogues dangereux qui exposent les immigrés au ressentiment et à la vindicte populaire, comme on donne des signes de victimage en en faisant des bouc-émissaires tout désignés.

Un autre écueil est d’ignorer que tout apport de population extérieure est relatif à un rapport, qu’on le veuille ou non, entre coût et bénéfice, lorsqu’il est question de se référer aux richesses créées et à la redistribution de celles-ci à l’échelle d’un pays. C’est encore plus vrai dans un pays dont l’Etat, comme c’est le cas de la France, fait de cette redistribution un aspect central de sa politique sociale. Pour autant, une immigration dite choisie ou sélective, pose aussi ses problèmes, en recentrant l’immigration uniquement sur l’aspect économique qui est trompeur on élude la question d’une intégration globale qui concerne aussi les aspects de vie commune, de vivre-ensemble, de comment on fait ou non société.

Il y aussi l’écueil d’ignorer l’importance que revêt la dimension culturelle qui peut être très éloignée des valeurs communes du pays d’accueil, y compris même les droits de l’homme qui ne sont pas aussi universels spontanément qu’on le croit. Bien des pays d’émigration ignorent ces droits et génèrent dans leurs populations des repères aux antipodes du triptyque Liberté-Egalité-Fraternité ou encore de l’égalité hommes-femmes. Sans compter encore avec la diversité des cultures, des cultures qui, si elles peuvent apporter de la richesse, peuvent aussi apporter du risque, lorsqu’elles revendiquent la remise en question des règles du pays d’accueil sous une logique communautaire qui joue de sa force pour faire pression en réclamant des adaptations de celles-ci, au nom de la religion, de la culture, de l’attachement à une origine. C’est ainsi que l’on en arrive à la discrimination positive.

C’est là d’ailleurs que la césure se fait entre deux modèles d’accueil et d’intégration. Il y a le modèle d’une organisation de la société qui part des différences ethniques, d’origine et de religion pour s’organiser. On y considère que l’immigré est prédestiné à rejoindre dans le pays d’accueil une communauté qui est la sienne où on reproduit la culture du pays d’origine en se mettant à part, en ne se mélangeant que peu ou pas. Il s’agit du multiculturalisme. Et puis il y a le modèle d’intégration considérant les étrangers d’abord comme des égaux en droit, auxquels il est question d‘appliquer les mêmes principes et exigences, devoirs qu’à tous les autres. C’est particulièrement le cas de notre modèle d’intégration républicaine à la française fondé sur le principe d’égalité. Pour autant, il est question de laisser une place aux différences dans la mesure où celle-ci ne viennent pas télescoper les principes communs.

Même dans une société dont l’organisation est fondée sur l’intégration républicaine, trop d’immigration conduit à rendre caduque cette dernière. Il faut du temps et une certaine mobilisation de moyens pour réaliser les conditions pour que chaque individu, à travers un parcours d’intégration, puisse trouver sa place non seulement comme agent économique mais comme membre à part entière de la société. Trop d’immigration conduit, en raison des difficultés d’intégration que cela implique, particulièrement dans un contexte de dépression économique avec ses conséquences sociales, à des regroupements communautaires et à la constitution de groupes rivaux. Il en découle l’effacement de la citoyenneté à la faveur d’intérêts particuliers liés à des groupes communautaires et l’éloignement de toute idée de faire peuple. 

Maxime Tandonnet : La cause fondamentale de l'échec des politiques d'intégration tient à la difficulté d'adapter la politique d'accueil à la situation économique. Dans les périodes de forte croissance et de prospérité, l'intégration s'effectue naturellement, par le travail, l'école, le climat général qui est à l'ouverture et à l'optimisme. Dans les périodes de stagnation et de chômage, au contraire, l’immigration se traduit par l'exclusion et les tensions inter-communautaires. Dans les années 1960, les Européens ont accueilli de grands mouvements d'immigration de travail sans anticiper sur la crise de 1974 et le chômage massif qui a précipité des quartiers entiers dans une situation désastreuse. Une partie des difficultés de l'intégration que nous connaissons aujourd'hui provient de cette période.

Moustafa Traoré : A cause de l’histoire et des relations différentes qu’elles ont pu avoir avec les territoires qu’elles ont colonisés, la France et la Grande-Bretagne présentent des divergences fondamentales en matière d’intégration des dites minorité ethniques. La définition sociologique du terme intégration renvoie à l’idée de « rejoignement » entre un individu (ou un groupe d’individu généralement minoritaire) et un ensemble d’individu (ou une communauté généralement majoritaire) de sorte à former un même ensemble commun.  

Le modèle français, qui s'est toujours méfié du communautarisme et a cherché une certaine assimilation a pourtant généré une large population immigrée rejetant la France et ne s'intégrant pas. Qu'est-ce qui a péché dans ce modèle ? L'idée de base était-elle mauvaise, ou est-ce sa réalisation qui a été ratée ?

Guylain Chevrier : Ce n’est pas le modèle d’intégration républicaine à la française qui a échoué mais les contradictions qu’il rencontre dans sa réalisation. On a laissé s’installer en France, parallèlement à une politique d’intégration fondée sur des principes républicains, une logique communautaire séparatrice, qui est de plus en plus dans le rejet de l’intégration. On constate dans tous les domaines des dérogations en faveur des religions, islam en tête, pour répondre à une montée des revendications communautaires (refus de femmes d’être soignées par un homme à l’hôpital, ouverture à des horaires particuliers de piscines réservées aux femmes, refus dans l’entreprise de certains hommes de serrer la main des femmes ou de se trouver sous leur autorité, demande de salles de prière dans l’entreprise, du halal à la cantine …), une réalité qui n’a cessé d’empoisonner le vivre-ensemble sous couvert de prise en compte de "la diversité".

Cette situation doit beaucoup à un clientélisme politico-religieux qui bafoue l’intérêt général en donnant de très mauvais signes aux populations en cours d’intégration ou qui ont été même intégrées sur un mode républicain un temps, et viennent à se mettre aujourd’hui à part. L’extension du voile en est un marqueur sans ambiguïté qui signifie le refus de se mélanger au-delà de la communauté de croyance, alors que le modèle républicain qui ne connait que des égaux en droits, appelle au mélange des populations et non à leur séparation.

Favoriser l’immigration aujourd’hui dans ce contexte, ne serait pas sans risque pour la France et les principes de sa République, car ce serait alors risquer de renforcer un peu plus cette logique de séparation et de jeu de pressions communautaires qui a ses conséquences politiques. On ne saurait oublier que le FN est en embuscade et attend que tombe le fruit mûr. Les Français, toutes enquêtes d’opinions confondues ne s’y trompent pas, ils rejettent la volonté de certains de vouloir imposer leurs règles au nom de leur religion à notre société.

C’est ainsi qu’une certaine défiance peut apparaitre à présent concernant l’immigration en France. Si les Français peuvent ressentir qu’il y a trop d’immigrés, c’est tout d’abord en raison de la crise de cohésion sociale, que la logique de séparation et des identités, qui semble trouver un écho dans le gouvernement, met gravement à mal. Il en va des valeurs collectives et des principes républicains auxquels les Français restent heureusement très attachés.

Maxime Tandonnet : Oui, la notion d'assimilation ou de creuset républicain est au cœur du système français. L'assimilation se fait essentiellement par l'acquisition de la langue française et des valeurs de la République. Le Code civil prévoit par exemple qu'elle est une condition de la naturalisation. La Constitution de 1958 souligne que la République française est indivisible et qu'elle ne reconnaît aucune distinction d'origine, de race ou de religion. Il n'y a aucune raison de remettre en cause ce modèle qui est le fondement de multiples réussites dans l'intégration. Nos difficultés proviennent de phénomènes de ghettoïsation de populations immigrées dans certains quartiers de banlieues dont les populations sont originaires à 50 % de l’immigration Sud-Nord, dévastés par le chômage, l'échec scolaire, la violence. Les zones de non-droit sont une réalité que tous les élus ou acteurs de terrain reconnaissent. Elles proviennent de phénomènes migratoires insuffisamment canalisés et organisés, accompagnés pendant près d'un demi siècle. Cela ne remet pas en cause le modèle d'assimilation français.

Moustafa Traoré : Approche Française. C’est ainsi que l’on parle en France de l’intégration des femmes dans les entreprises ou dans les corps professionnels dans lesquels elles sont peu représentées ; et il en va de même pour les personnes présentant le plus souvent un handicap. Cette intégration implique généralement des mesures, et une adaptation plus grande du corps intégrant afin d’accueillir ceux et celles qui ont vocation à être intégrés. Il est cependant intéressant de constater que lorsqu’il s’agit de minorités ethniques, dans le discours français, le sacrifice de transformation, et d’adaptation incombe alors plus au corps qui a vocation à être intégré, qu’au corps intégrant. Il s’agit là d’assimilation.

L’assimilation suppose l’adoption de la langue, de la culture, des codes et des valeurs du pays d’accueil au détriment de la langue, de la culture, des codes et des valeurs du pays d’origine. Il y a même le plus souvent abondons des identités d’origines. Cette conception trouve ces limites dans la mesure où toutes les communautés ou individus n’ont pas les mêmes capacités d’assimilation. De plus, l’assimilation est perçue pour beaucoup comme une continuité de la démarche civilisatrice entreprise par France depuis son engagement dans un processus colonial. Et finalement, l’expression extrême de l’assimilation s’illustre en Australie avec le peuple aborigène. Cette assimilation forcée de la "stolen generation" entre 1869 et 1973 est reconnu à partir de 1997 comme génocide, ce qui, sans doute explique depuis la réticence de certains hommes politique à utiliser le terme assimilation. On préfère utiliser en France le terme intégration là où on devrait plutôt utiliser le terme assimilation.

La Grande-Bretagne, qui s'est retrouvée à devoir accueillir de nombreuses nationalités et cultures différentes, a connu aussi de graves problèmes (émeutes en 2011, meurtre d'un soldat britannique en 2013). Ce modèle décrié de communautarisme assumé est-il nécessairement voué à l'échec ? Qu'est-ce qui n'a pas marché dans le modèle britannique ?

Guylain Chevrier : Ce qui ne marche pas, c’est qu’à un moment donné, les intérêts entre les communautés et le pays qui les accueille risquent de diverger, comme c’est le cas par exemple avec la communauté musulmane en Grande-Bretagne alors que cette dernière a été engagée aux côtés des Etats-Unis dans la guerre du Golfe par exemple, et plusieurs conflits opposant islam politique, voire terroriste, et Occident. Une société où il y a une prédestination à se séparer selon sa différence peut mettre même en danger ainsi les relations entre population du cru et immigration, en reproduisant dans le pays d’accueil des conflits internationaux. De plus, cela peut poser un problème de vivre-ensemble, lorsqu’il n’y a que peu ou pas d’accord sur un mode de vie commun en dehors de son aspect consumériste. Encore une fois, une addition de différences ne fait pas un pays.

La Grande-Bretagne l’a d’ailleurs appris à ses dépends en ayant été frappée par des attentats commis par des terroristes, non pas venus de l’extérieur mais soi-disant bien intégrés, ce qui a été un choc pour les Britanniques. En réalité, "bien intégrés" ici veut dire que sur le plan économique et dans leur communauté, ils avaient trouvé leur place. Ce qui à l’évidence ne suffit pas pour se penser comme faisant partie du peuple du pays d’accueil. Il manque toute une politique d’intégration citoyenne qu’en France on a pris au sérieux au plus haut point jusqu’alors. C’est David Cameron, l’actuel Premier ministre, qui a vu dans le modèle multiculturel anglais un échec. Il était question au départ, dans ce modèle multiculturel anglais, de mettre en œuvre un projet multiethnique censé pallier les répercutions de la décolonisation dans la métropole. C’est la reproduction de cet ordre de division sur le modèle de l’ex-Empire Britannique qui est un échec. 

Maxime Tandonnet : La Grande-Bretagne n'a pas échappé aux phénomènes de concentrations urbaines de populations d'origine étrangère. Son modèle communautariste a amplifié les désordres en favorisant le séparatisme et la radicalisation de populations qui se sont organisées entre elles, créant leurs propres associations, écoles, lieux de culte. Depuis une dizaine d'années, les Britanniques remettent en cause le communautarisme, mais il constitue une régle fondamentale d'organisation de la société, extrêmement difficile à réformer tant il imprègne les structures sociales et les habitudes quotidiennes. Ainsi, ils ont rendu obligatoire l'apprentissage de la langue anglaise pour s'installer au Royaume-Uni et instauré, dans les années 2000, un serment de fidélité à la Reine pour être naturalisé. 

Moustafa Traoré :  Approche Britannique. L’histoire de l’intégration à la britannique remonte à une conception séparatiste et au choix d’une existence juxtaposée des individus porteurs de traits culturels distincts. Cette conception est également favorisée par le fait que le Royaume-Uni est avant tout un composite de plusieurs pays (Angleterre, Pays de Galles, Ecosse et l’Irlande du Nord) avec des langues et des cultures différentes. Le sort réservé aux premiers esclaves Noirs affranchis en Grande-Bretagne est celui de la mise à l’écart. Il en sera de même pour la communauté juive au 19ème siècle et au début du 20ème siècle ou même avec la communauté Sud Asiatique, plus tard.  C’est cette conception qui donne naissance à la ségrégation aux Etats Unis, et plus tard à l’Apartheid en Afrique du Sud. Après la déclaration de Roy Jenkins en 1966 sur le processus d’accueil des immigrés en Grande-Bretagne, la politique d’intégration en Grande-Bretagne, connue sous le nom de Race Relations, va s’affirmer d’avantage et nous mener progressivement vers une société multiculturelle de fait mais également avec une volonté politique.

Contrairement à ce que beaucoup on voulut faire entendre, les émeutes qui ont eu lieu en 2011 en Grande-Bretagne après la mort du jeune Mark Duggan sont les premières émeutes post raciales dans la mesure où les émeutiers étaient principalement des blancs et des noirs touchés par la pauvreté et avides de biens matériels ; tandis que ceux qui, très souvent, protégeaient leurs commerces et mini entreprises étaient originaires du subcontinent Sud Asiatique. Il faudrait rappeler qu’à Birmingham, trois jeunes gens d’origine pakistanaise ont été tués lors de ces émeutes alors qu’ils tentaient de protéger leurs commerces contre des émeutiers.

Il est important de ne pas oublier que l’intégration est un processus en cours qui, en plus des paramètres historique de chaque pays, doit également être envisagé, aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, en prenant en considération les rapports et relations existants entre les autres nations du monde et la nation intégrante. Avec le mouvement des populations, les individus, plus qu’hier, sont dotés d’identités multiples qu’il faut également prendre en considération pour parvenir à un processus d’intégration idéal. C’est ainsi qu’une certaine opposition à la politique, perçue comme toujours impérialiste de la Grande-Bretagne, peut parfois porter atteinte au processus britannique d’intégrations des minorités ethniques. Tout comme l’affaire Merah en France, le meurtre d’un soldat britannique en 2013 en Grande-Bretagne, est une agression qui trouve sa raison et son explication dans la politique étrangère de la Grande-Bretagne. Ceux qui se sont rendu coupable de tels actes se pensent en guerre avec l’état britannique et en opposition avec sa politique menée dans des pays auxquels ces meurtriers s’identifient.

La Suède, le Danemark ou les Pays-Bas ont longtemps pensé avoir trouvé une formule d'intégration harmonieuse. Pourtant ces dernières années, émeutes urbaines et montée de l'extrême droite sont des réalités dans ces pays. Pourquoi ce qui était montré en exemple il y a dix ans est-il devenu aujourd'hui synonyme d'échec ? Qu'est-ce qui a changé dans ces pays ?

Guylain Chevrier : L’assassinat de personnalités publiques aux Pays-Bas tel que Theo van Gogh par un islamiste radical, les menaces de mort contre la députée du parti libéral VVD d’origine somalienne, Ayaan Hirsi Ali, qui a dénoncé entre autres les risques de l’islam traditionnaliste relativement à la place des femmes, a dû entrer dans la clandestinité en 2004. Des faits qui ont troublé l’image d’un pays paisible et d’une démocratie jusque-là tenue pour exemplaire. Les Pays-Bas sont, à l’image de La France, un pays d’immigration, et ils comptent une importante "communauté musulmane". Ils découvrent les problèmes que peuvent poser sur le long terme une logique de séparation qui va avec un rejet des valeurs du pays d’accueil, voire un combat contre celle-ci de la part de la « communauté musulmane ».

Le Danemark, longtemps réputé pour son ouverture à l’immigration, a changé de cap. Il se trouve confronté depuis quelques années à la montée de l’islamisme sur son territoire. En juillet 2013, Inger Støjberg, porte-parole de l’opposition, a rédigé une tribune à ce sujet, priant les musulmans mécontents de quitter le pays. Lorsqu’elle était à la tête du ministère de l’Emploi et de l’Egalité des chances de 2009 à 2011, elle s’était positionnée en faveur d’une limitation de l’accès aux étrangers sur le territoire danois, dans le contexte plus général d’une crise de l’Etat-providence. En effet, de nombreux étrangers fraichement arrivés de leur pays étaient perçus comme profitant automatiquement et largement des prestations sociales danoises et ce, sans verser de contrepartie, ce qui était notamment critiqué.

Cette fragilisation se retrouve dans d’autres pays scandinaves comme la Suède, qui a préféré adopter l’intégration par le multiculturalisme. En mai dernier, le pays s’est ainsi retrouvé confronté à d’importantes émeutes dans des banlieues pauvres de Stockholm, et ce durant plusieurs nuits. Ces banlieues, principalement habitées par des populations immigrées sont perçues comme de véritables ghettos. Dans un pays aussi paisible que la Suède, ces nuits d’affrontements entre une certaine jeunesse des banlieues et les forces de l’ordre ont eu l’effet d’un électrochoc pour la population.

En Norvège ou au Danemark, le sentiment national est très développé et semble remis en cause par une partie de l’immigration qui apparait de plus en plus réfractaire à adopter les valeurs du pays d’accueil. Les populations scandinaves semblent de plus en plus réfractaires elles, du coup, à accueillir davantage d’immigrés sur leur sol. Une situation qui favorise la montée de l’extrême-droite.

Maxime Tandonnet : Ces pays ont vu en quelques années les populations de certains quartiers urbains se diversifier. Le décalage est profond entre l'image qu'ils ont donnée, notamment la Suède, qui s'est toujours voulue un modèle, et la réalité quotidienne, le vécu des populations. Une partie de leurs habitants voit notamment dans l'immigration une source de problèmes et vit mal la montée en puissance de religions et de modes de vie différents. Le choc est d'autant plus fort pour la Suède et le Danemark qu'ils ne sont pas, comme la France, des pays à  tradition ancienne d'immigration. Les Pays-Bas se sont toujours considérés comme étant à l'avant-garde de la tolérance et de l'acceptation des communautés, opérant une distinction officielle entre les populations allogènes et autochtones, incitant les entreprises à publier des photographies de leurs cadres dirigeants pour s'assurer de leur effort en faveur de la diversité. Les Pays-Bas ont beaucoup durci leur politique ces dernières années, imposant par exemple des examens de néerlandais aux candidats à l'immigration.

L'Allemagne semble partagée entre l'acceptation des signes religieux extérieurs, et son interdiction dans plusieurs champs de la vie publique. Quelle est la situation dans un pays où les émeutes semblent moins nombreuses, bien que de nombreux naturalisés ne se réclament pas de l'identité allemande ?

Guylain Chevrier : L’Allemagne voit d’abord l’immigration comme un facteur démographique, dans un contexte où ce pays voit diminuer sa population avec un taux de natalité de 1,4 point par femme, bien en dessous des 2,02 qui représentent le seuil de la reproduction des générations. C’est aussi une immigration de travail. A ne voir que le côté utilitaire de l’immigration on en néglige la dimension citoyenne de l’intégration qui implique le partage de valeurs communes, l’idée d’appartenir au même peuple. A ce compte là, on peut croire que l’on peut laisser venir des centaines de milliers d’étrangers et les laisser s’organiser à leur guise sur le mode de la séparation communautaire selon leurs religions, origines, cultures diverses sans dommage, ce qui est totalement faux. C’est ainsi que ce pays en est arrivé à cette situation, très bien décrite par un journaliste d’un grand quotidien allemand qui expliquait, qu’il était très bien que les femmes turcs affirment leur religion, leur différence, leur culture à travers le voile, parce qu’elles ne seront selon lui, jamais considérées comme des femmes allemandes. Il est vrai que le droit du sol n’a fait son entrée que récemment dans le droit allemand qui était dominé par le droit du sang, ce qui ne pouvait que pousser à séparer Allemands du cru des autres renvoyés à leurs diverses origines. Le constat récent de la chancelière allemande a été sans appel, celui d’un échec du multiculturalisme pratiqué en Allemagne. Une séparation entretenue entre allemands d’origine et les autres, nuit à la nécessité d’une certaine cohésion. 

Maxime Tandonnet : L'Allemagne a eu conscience dès le début des années 1960 de la nécessité de favoriser un mélange des populations, une mixité de l'habitat. Les phénomènes "urbains" sont par conséquent moins marqués qu'ailleurs même s'ils existent aussi. Elle a évolué dans sa conception de la nationalité en favorisant le droit du sol, inspiré du modèle français, qui n'existait pas avant 2000. Il me semble qu'elle se heurte aussi à des difficultés et des préoccupations, même dans des formes différentes qu'en France, par exemple autour des mariages forcés ou des "crimes d'honneur". Les Allemands ont une conception du respect de l'ordre public et de la loi sans doute plus rigoureuse qu'ailleurs, en particulier les pays latins, qui évite ou atténue des phénomènes comparables aux violences urbaines.

L'Espagne aussi a connue des problèmes d'intégration avec des populations immigrées d'Amérique latine, qui avaient pourtant la même religion et parlaient la même langue. Les ressemblances culturelles ne sont donc pas un atout pour réussir une politique d'intégration ?

Guylain Chevrier : Il en a surtout été, dans les années 2000, d’une immigration économique sur le fondement du partage d’une même langue et d’une filiation historique, mais cela n’a pas suffit car, dès lors que la crise a frappé fort l’économie espagnole, on a organisé le retour en masse dans leurs pays d’origine ces immigrés qu’on avait exploités, pour un coût exorbitant. L’immigration ne saurait être qu’une variable d’ajustement, il faut qu’elle soit maitrisée et corresponde à une véritable politique publique, avec un projet global qui tienne compte de l’ensemble des aspects de l’intégration et n’hésite pas à être exigeante. Par ailleurs, concernant l’immigration extra-européenne, les attentats de Madrid de 2004 liés à des réseaux jihadistes, ont aussi laissé des traces et créé une certaine défiance.

Maxime Tandonnet : Tout ne se réduit pas à la question des cultures ; la situation économique, le rapport au travail et au logement jouent aussi considérablement. Cela dit, l'immigration d'Amérique latine ne me paraît pas poser un problème insurmontable à l'Espagne.

De l'autre côté de l'Atlantique, le débat reste vif aux Etats-Unis sur la régularisation de millions de clandestins, que refuse une bonne partie de la classe politique. Pourquoi l'Amérique, dont l'intégration des immigrés est une composante de son identité, ne semble-t-elle plus très sûre de son modèle ?

Guylain Chevrier : L’immigration commence à être fortement contestée au Etats-Unis, qui est tout de même, avec la France, la première terre d’accueil au monde. Tout atteint à un moment ses limites, d’autant plus dans un contexte de sous-emploi. Cela est à mettre en rapport, plus encore avec les problèmes que posent les communautés et une discrimination positive qui est loin de faire aujourd’hui l’unanimité dans la population dite majoritaire au regard de ses résultats médiocres pour la masse des individus. En dehors d’une middle class américaine issue de l’immigration modeste, qui est la façade du système, l’essentiel des populations immigrées reste aux marges de la réussite sociale. L’esprit de la ségrégation est encore très présent dans certains Etats et on y vit séparés.

Il y a une crise de la citoyenneté aux Etats-Unis, que l‘on n’évoque pas, qui concerne des dizaines de millions d’Américains issus de l’immigration qui sont laissés sur le carreau. Il suffit de se remettre en mémoire que depuis l’ouragan Katrina de 2005 qui s’est abattu sur la Louisiane, essentiellement habitée par des Noirs, rien n’a été fait jusqu’à aujourd’hui. Les choses sont restées en l’état, et l’élection si mythifiée d’Obama n’y a rien changé. La logique de séparation communautaire conduit aussi à ce type de cynisme par absence de solidarité collective. Une solidarité qui correspond au sens que prend pour chacun l’intérêt général lorsque l’on fait réellement peuple et non lorsqu’on ne constitue qu’une addition de différences. Un modèle de réussite relatif à la promesse que tous puissent devenir riches ne suffit pas à faire corps commun, une nation, un corps politique.

Les Etats-Unis se sont créés sur des vagues d’immigration successives mais surtout, la politique des identités avec l’affirmative action, la discrimination positive s’est traduite par un marquage des différences. Dommage, car ce pays, avec son histoire, aurait eu besoin, encore plus qu’un autre, d’une politique d’intégration fondée sur l’égalité des droits et la mixité, le mélange des populations, pour dépasser les démons de son passé. Il y a une forte crise d’identité aujourd’hui qui touche tous les pays développés du côté de l’Occident, qui les contraint à se poser des questions sur leurs modèles d’intégration et la place de l’immigration. Sans doute le modèle français devrait-il inspirer réflexion à condition qu’en France même on ne le détricote pas en cédant aux sirènes du multiculturalisme et du clientélisme politico-communautaire qui en est indissociable.

Maxime Tandonnet : Les inquiétudes outre-Atlantique me semblent porter notamment sur la place de l'anglais comme pilier de l'identité américaine, concurrencé par la montée de l'espagnol, liée à l'immigration en provenance de l'Amérique latine. C'est la raison pour laquelle les Américains ont construit ces dernières années un mur à leur frontière avec le Mexique. Il est vrai que l'immigration est une composant de l'identité américaine, mais l'afflux de migrants d'Amérique latine est aussi perçu comme une menace contre un autre aspect fondamental de cette identité : la prédominance de la langue anglaise. Cela explique les réticences face à la perspective d'une régularisation globale.



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