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La croissance est loin d'être revenue dans plusieurs pays importants d'Europe.
La croissance est loin d'être revenue dans plusieurs pays importants d'Europe.
©Reuters

Mauvaise nouvelle

Halte à la mystification : la crise n’est pas terminée, et les Français vont continuer à en souffrir

Tant que les banques centrales feront fonctionner la planche à billet, le système économique mondial sera sous perfusion. Les deux dernières tentatives de ralentir la création de monnaie se sont traduites par des remontées des taux d'intérêt des emprunts d'Etats.

Philippe Simonnot

Philippe Simonnot

Philippe Simonnot est économiste. Son dernier ouvrage en librairie s’intitule Non l'Allemagne n'était pas coupable, Notes sur les responsabilités de la Première Guerre Mondiale (Editions Europolis, Berlin). Il est aussi l'auteur de Chômeurs ou esclaves, le dilemme français, (Ed. Pierre-Guillaume de Roux). En 2012, il publie La monnaie, Histoire d’une imposture (Editions Perrin), en collaboration avec Charles Le Lien.

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On ne va pas ici entrer dans le débat grotesque de savoir si le taux de croissance de l’économie française sera en 2013 de plus ou de moins 0,1%. Pierre Moscovici, qui s’y est maladroitement engagé, a perdu une occasion de se taire. De fait, la marge d’erreur sur les prévisions de PIB est très supérieure à plus ou moins 0,1%. La seule chose certaine est que la croissance française en 2013, comme du reste en 2014, ne sera pas suffisante pour enrayer la progression du chômage, qui atteindra plus de 11% de la population active en 2014. Si Hollande veut tenir son pari – insensé et que personne ne lui demandait – "d’inverser la courbe du chômage d’ici la fin de l’année", il lui faudra recourir encore davantage, outre les cruelles radiations administratives à Pôle Emploi, aux emplois aidés, au risque de grever un peu plus les finances publiques et la compétitivité des entreprises.

De même, le fait que Hollande entonne maintenant le péan de la "pause fiscale" est certes réjouissant, mais il est tout de même l’aveu de l’échec de la stratégie économique qu’il a choisie depuis qu’il a été élu président de la République, à savoir compter davantage sur l’impôt que sur la réduction des dépenses pour réduire le déficit de l'Etat. Tout simplement, les hausses fiscales qui ont été décidées depuis juin 2012, ou bien ont moins rapporté que ce que l’on espérait, ou bien ont bloqué ce qui restait de croissance économique – pour ne rien dire du développement du marché noir et des fraudes en tout genre. L’auteur de ces lignes se flatte d’avoir averti depuis des mois que la France avait atteint un "état de saturation fiscale complète". Le maître de Bercy, qui est bien placé pour connaître la médiocrité des recettes de l'Etat, a finalement fait état du "ras-le-bol fiscal de nos concitoyens". Comme il est lassant de répéter tous les jours le même refrain, on est heureux que M. Moscovici prenne le relais.

Trop tard, hélas ! comme en témoignent les feuilles d’impôt qui tombent en ce moment dans nos boite aux lettres. De toute façon il n’y aura pas de pause fiscale, car il ne peut pas y en avoir sans remettre en cause l’objectif de réduction des déficits publics d’un Etat français foncièrement incapable de maîtriser réellement ses propres dépenses. Au moment même où le chef de l'Etat annonce la "pause fiscale", il est démenti par le chef du gouvernement qui lance une réforme des retraites reposant sur la même erreur de stratégie : augmentation des prélèvements et non réduction des dépenses. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que le taux de prélèvements atteigne 46,3% du PIB cette année et 46,5% en 2014 – un record mondial !

Au même moment, l'Etat démontre son impéritie dans une de ses fonctions régaliennes. Il invente des ruses ("peine pénale sans prison") pour éviter de mettre derrière les barreaux un certain nombre de malfrats parce que les geôles françaises sont, faute de moyens, surpeuplées, insalubres et criminogènes. C’est ce que Mme Taubira appelle la réforme pénale !

"Il faut rétablir la confiance", clament les princes qui nous gouvernement, car l’économie, c’est de la psychologie. Ayons donc confiance dans la France, ce pays magnifique. Et la reprise économique sera vraiment là. Calembredaine ! La confiance, Messieurs, ne se décrète pas. Et le décrochage de la France n’a rien de psychologique, ni d’imaginaire. Il est inscrit dans des chiffres bien réels de déficit public, de déficit commercial, de déficit de trésorerie, de déficit sécuritaire, de déficit de compétitivité, de déficit intellectuel, de déficit scolaire. Les Français ont des raisons de déprimer.

Toutefois, pour avoir une idée plus complète de ce qui nous attend, il faut bien sûr replacer l’économie française dans le contexte mondial. Il n’a été question ces dernières semaines, à grands sons de trompe médiatique, que du retour de la croissance tant attendu, et donc de la fin d’une crise qui dure maintenant depuis cinq ans. "La reprise économique, elle est là", avait osé parier le magicien bonhomme qui nous gouverne le 14 juillet dernier, et comme par miracle, quelques jours après, des statistiques venaient confirmer l’augure présidentiel. Quel flair, tout de même, chez cet optimiste impénitent !

Voyons cela de plus près.

En effet, la croissance économique a été ces tout derniers mois un peu plus rapide que prévu aux Etats-Unis. Ce n’est toujours pas le cas dans beaucoup de pays importants d’Europe : selon les prévisions du même FMI, en 2013, les économies de l'Espagne et de l'Italie devraient subir une contraction proche de 2 %, celle du Portugal de plus de 2 % et celle de la Grèce de plus de 4 %. Pour cette dernière, on se prépare à un nouveau plan de sauvetage. On y est habitué ! En fait, c’est le Portugal qui inquiète le plus parce qu’il n’arrive pas à s’en sortir malgré l’aide européenne. Une défaillance portugaise, même masquée par l’entraide européenne, mettrait à mal tout le système de solidarité laborieusement mis en place ces derniers mois. L’Italie donne elle aussi des vertiges. On annonce en effet que le Trésor italien empruntera 10 milliards d'euros de plus que prévu en 2013 pour régler des arriérés de paiement. Une bagatelle !

Par ailleurs, il faut se rendre compte que l’économie américaine est depuis cinq ans sous une perfusion monétaire sans précédent décidée sciemment par le Système fédéral de réserve – la banque centrale des Etats-Unis - pour pallier les effets délétères de la crise financière démarrée en 2008. Ces liquidités artificielles se sont répandues dans le monde entier par le truchement des marchés financiers. La Banque centrale européenne a dû suivre le mouvement pour les mêmes raisons. Si elle ne l’avait pas fait, du reste, l’euro serait encore plus élevé par rapport au dollar. A son tour la Banque du Japon est entrée dans la danse du ventre monétaire. D’où la baisse du yen. La roupie indienne et la livre turque ont dévissé. Inutile dans ces conditions de demander aux Chinois de revaloriser leur devise, dont la sous-évaluation aide le made in China à conquérir des marchés dans le monde entier avec les ravages que l’on sait sur les emplois locaux.

Qui dit facilités monétaires dit faiblesse des taux d’intérêt sur les marchés. A ces bas niveaux, beaucoup d’investissements trouvent des financements qui ne se seraient pas présentés si les taux obéissaient aux règles du marché sans intervention des banques centrales. C’est ce qu’on appelle des "bulles" qui finissent toujours par crever quand on s’aperçoit qu’on a procédé à un "malinvestissement", c'est-à-dire, tout simplement, un investissement non validé par une demande réelle.

Même le Trésor français a profité de ces largesses, continuant à emprunter à des taux très faibles alors même que la dette publique et son fardeau n’ont cessé d’augmenter. Les liquidités que les banques reçoivent de la Banque centrale européenne à 0,5% sont immédiatement converties en Obligations à 2% - un gain facile de 1,5%. Si de meilleures opportunités se présentent sur les marchés des actions avec la remontée des Bourses, le Trésor rencontrera des difficultés à placer ses emprunts, et il devra subir des taux beaucoup plus élevés. En réalité, avec une dette publique dépassant les 96% du PIB, l'Etat français approche du point fatidique où le service de cette dette augmente plus vite que ses revenus. Ce point atteint, M. Hollande s’apercevra qu’il a mangé son pain blanc. Et nous, nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer.

Or, une panique à bas bruit s’est emparé du monde de la finance depuis le 19 juin dernier. A cette date, Ben Bernanke, le patron démissionnaire du Système fédéral de réserve, qui veut terminer son mandat en beauté, et non comme le tombeur du dollar, a annoncé que le débit du robinet à liquidités du Système fédéral de réserve pourrait bien être ralenti dans les six mois. Immédiatement les taux d’intérêt des emprunts des Etats en difficultés de paiement, tels l’Afrique du Sud, l’Inde, la Turquie et le Brésil, ont bondi. En août, nouvelles rumeurs de fermeture du robinet et nouvelles tensions sur les taux. On attend maintenant avec angoisse la prochaine réunion du Système fédéral de réserve, qui se tiendra les 17 et 18 septembre prochains.

Il faudra bien, en effet, qu’un jour ou l’autre ce fameux robinet soit fermé. A cause de cette fausse monnaie fabriquée dans des proportions gigantesques, le bilan du Système fédéral de réserve, démesurément gonflé, met en danger le dollar. Mais nul ne sait comment l’économie mondiale pourra se passer de cette drogue dont il faut des doses toujours accrues pour arriver au même résultat.

Tant qu’on n’aura pas passé ce test, on ne pourra pas dire que la crise est terminée. Et l'Etat français n’est pas le mieux placé pour faire face à cette échéance redoutable. Ni même l’Europe dans son ensemble : son système bancaire européen est deux fois plus endetté que son homologue américain.

Les bruits de bottes, chimiques ou non, arrivent à point nommé pour faire diversion. Rappelons-nous : le New Deal de Roosevelt fut une mystification, la crise de 1929 n’a JAMAIS été résolue. Seule la Deuxième guerre mondiale …

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