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Hallucinations collectives sur canapé : comment internet a détruit Tom Cruise

Quelques secondes prises sur un enregistrement de 43 minutes ont suffi à ternir durablement la réputation de la star de cinéma Tom Cruise. Les faits remontent à 2005, et personne ne s'est douté à l'époque que l'événement marquait l'entrée dans une nouvelle ère de la com', à laquelle l'acteur n'était bien évidemment pas préparé.

Talia Soghomonian

Talia Soghomonian

Talia Soghomonian est une journaliste américaine basée à Paris, ex-Metro et New-York Times, aujourd'hui freelance. Elle écrit sur le cinéma, la mode et la musique, et a été publiée dans Rolling Stone, InStyle, Marie Claire.

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Dominique Wolton

Dominique Wolton

Dominique Wolton a fondé en 2007 l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). Il a également créé et dirige la Revue internationale Hermès depuis 1988 (CNRS Éditions). Elle a pour objectif d’étudier de manière interdisciplinaire la communication, dans ses rapports avec les individus, les techniques, les cultures, les sociétés. Il dirige aussi la collection de livres de poche Les Essentiels d’Hermès et la collection d’ouvrages CNRS Communication (CNRS Éditions).

Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Avis à la pub (Cherche Midi, 2015), La communication, les hommes et la politique (CNRS Éditions, 2015), Demain la francophonie - Pour une autre mondialisation (Flammarion, 2006).

Il vient de publier Communiquer c'est vivre (Cherche Midi, 2016). 

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Tom Cruise a été la première star à faire les frais de la viralité des contenus vidéo sur internet. En 2005, alors que Youtube venait tout juste d'être lancé, et que Facebook ne s'était pas encore démocratisé, seulement quelques secondes de son passage sur le plateau télé d'Oprah Winfrey ont suffi à ternir durablement son image. On le voit sautant sur le canapé et "effrayer" Oprah Winfrey, qui en réalité devait gérer une émission rendue exceptionnelle par la présence rare de la star, et dont le public était particulièrement excité. Cette vidéo, tirée de 43 minutes d'enregistrement, a largement été relayée sur internet, puis par les médias traditionnels. Beaucoup en ont déduit que la star avait "pété les plombs", ou que son attitude avait été calculée à des fins communicationnelles. Ce "dérapage" fait maintenant partie intégrante de la biographie de Tom Cruise.

Atlantico : Dans quelle mesure la réputation de Tom Cruise a-t-elle été affectée par ces quelques secondes tirées de son passage chez Oprah Winfrey ? Les choses en auraient-elles été autrement si YouTube n''avait pas existé à l'époque ?

Talia Soghomonian : En gros, l’Internet a tué Tom Cruise. Si YouTube n’avait pas existé en 2005, lors de son passage chez Oprah Winfrey, les bloggeurs people, opérant de leur chambre ou d'un coin chez Starbucks, n’auraient pas pu manipuler la réalité de ce qui s’est réellement passé sur ce canapé. Au lieu de relater les faits ou de mettre l’émission sur YouTube en entier, ils ont choisi de mettre les quelques secondes où l’acteur bondit sur le canapé d’Oprah. Car la réalité était bien trop banale : Oprah Winfrey lui avait demandé de monter sur le canapé pour le remercier de son soutien pour le Legends Ball, un événement au cour duquel l’animatrice avait honoré Rosa Parks et Coretta Scott King. Le public, composé surtout des fans de l’acteur, est en folie. Et lorsque Oprah lui demande s’il va épouser Katie Holmes, il répond : “Je suis debout sur ton canapé !” Il ne savait pas qu’en l’espace de seulement quelques secondes, sa carrière et sa réputation allaient prendre une tournure inattendue. Ces quelques secondes banales ont été réinterprétées, mal interprétées et mal analysées, lui valant la réputation d’un mec “fou”. La vidéo virale était inventée. Les bloggeurs ont compris le pouvoir de l’image et de sa manipulation d’une façon que les médias traditionnels n’avaient pas encore vue. Et ils ont suivi. Personne n’a pensé à - ou plutôt n’a voulu - vérifier comment le comédien avait atteri debout sur le canapé. C’etait bien plus intéressant de le dépeindre comme “crazy Tom”. 

Tom Cruise, qui depuis son succès à 21 ans dans Risky Business, gérait soigneusement sa carrière et fuyait la presse, se retrouvait dans les pages people. Il allait finir par apprendre à gérer ce qu’il avait évité pendant des années. 

Je me souviens de la conférence de presse au Train Bleu à la Gare de Lyon pour le film War of the Worlds. Je n’y ai pas vu un homme qui trahissait sa peur concernant sa carrière. Plutôt un businessman qui a su donner aux journalistes, venus des quatre coins du globe, ce qu’ils attendaient : une info people. “Katie et moi n’avons pas dormi hier soir… Ce matin à 5 heures, au pied de la Tour Eiffel, je lui ai demandé de m’épouser”, et il a tourné son regard vers sa nouvelle fiancée, présente dans la salle aussi, rayonnante. Applaudissements. Mais le mal était fait. Le média n’a pas été indulgent, déclarant que le film, réalisé par Steven Spielberg, serait un flop. Il a rapporté très gros au box-office - aucun des films dans lesquels Tom Cruise a joué n’a été un flop - mais cette fois l’homme était sous microscope : c’est un fou religieux, un scientologue qui cherche à convertir sa fiancée, sa carrière est finie… La mauvaise publicité a fini par user le boss de Paramount, Sumner Redstone, qui a préféré mettre fin a sa collaboration avec la société de production de l’acteur. Et ce dernier s’est gentiment retiré des plateaux, mais restait présent dans les pages people auprès de Katie Holmes. Voilà comment l’Internet a détruit une image et en a recréé une autre qui reste encore ancrée dans les esprits. 

Dominique Wolton : Si Youtube n'avait pas existé à ce moment-là, le contresens n'aurait pas existé, et la séquence serait restée dans un cadre bien spécifique. Il est effrayant de constater cette frénésie d'informations sorties de leur contexte. Ajoutons à cela que les peoples vont, à cause de cela, devenir toujours plus artificiels. Tout le monde est perdant dans ce système, donc : les peoples, à vivre en permanence dans une logique de com', vont devenir fous – le système dont il est question a commencé il y a 10 ans, alors imaginez dans quel état ils vont finir dans 20 ans -, tout comme les politiques. Il est surprenant de voir que 10 ou 15 ans auparavant, ces derniers pouvaient être pris en photo dans des postures naturelles sans que cela les dérange outre mesure, alors qu'aujourd'hui tout est millimétré. Les réseaux qui diffusent à l'envi des vidéos et des photos ne sont pas l'outil de la démocratie, car ils poussent les peoples et les politiques traqués à masquer la réalité. De même que Google et Facebook nous "tracent" en permanence, nous appliquons le même mécanisme à toutes les personnalités publiques, qui n'ont ainsi plus droit à la liberté.

Quelles autres stars ont eu à pâtir du "syndrome Tom Cruise", victimes d'internet et de l'immédiateté de l'information, sans analyse accompagnant cette dernière ?

Talia Soghomonian : Presque toutes les stars sont passées par cette case, souvent aussi vite oubliée, mais certaines en ont gardé une marque indélébile sur elles. Je pense notamment à Britney Spears en 2007. Chacun de ses mouvements était minutieusement suivis. Des bloggeurs comme Perez Hilton se faisaient un plaisir a alimenter le public gourmand d’infos alléchantes, sans mettre en contexte les actes de plus en plus désespérés de la chanteuse, visiblement très souffrante. Mais le cas le plus médiatisé était celui de Lindsay Lohan. L’actrice a accumulé les bêtises, les comportements de rebelle et les arrestations. Bon nombre de ses dérapages étaient captés sur vidéo. Justin Bieber n’y a pas échappé non plus. La dernière vidéo concernant le jeune chanteur le montre pruis dans une bagarre verbale avec Orlando Bloom. Les images ont fait le tour du monde et ont été analysées avec presque autant d’importance que la boîte noire d’un avion. Cela en dit long sur la perversion qu’ont pu se développer avec les réseaux sociaux, et la banalisation de ce voyeurisme est un vrai fléau.

Dominique Wolton : Je ne cesse de dire aux politiques, qui sont également pris dans cette frénésie, d'arrêter de tweeter à tort et à travers. Les journalistes passent leur temps à reprendre ces déclarations, mais la réalité ne fonctionne pas à ce rythme-là. L'histoire n'avance pas au rythme des tweets, et ne correspond même pas à la logique de ces derniers.

Comment expliquer que l'on prenne pour argent comptant des extraits de vidéos sortis de leur contexte ? Dans quelle mesure peut-on parler d'hallucination collective de la part des internautes ?

Talia Soghomonian : La question est plutôt de savoir ce qu’on choisit de leur montrer. Il suffit de mettre les quelques secondes les plus intéressantes, comme pour Tom Cruise, sans expliquer le contexte et ainsi changer la perception de l’internaute qui regarde la vidéo. On finit par y voir autre chose. C’est du matraquage qui trahit ce qu’on regarde. On finit par croire ce qu’on dit. On prend les choses à valeur nominale car on veut de l’information à consommation rapide. 

Dominique Wolton : Les événements dont il est ici question remontant à moins de 20 ans, on peut dire que nous nous y trouvons encore. Dans ce moment, qui ne durera pas éternellement, tout ce qui est vu est cru. La fascination pour l'information révélée est telle qu'en définitive il n'y a  pas de sens critique immédiat. Celui-ci ne vient que dans un deuxième temps. Naturellement, lorsqu'il s'agit de peoples ou de politiques, cela fait du buzz. Pour le moment le niveau de saturation n'est pas encore atteint, mais cela arrivera. A partir du moment où les "tuyaux" de la radio, de la télé et d'internet existent, personne ne peut résister à la nécessité de faire de l'audience. Comme à chaque fois le temps de réaction est de 15 à 30 minutes, plus personne n'a le temps d'opérer une véritable sélection de l'information. La machine infernale de l'information se retourne donc contre l'idéal de départ, qui est de sélectionner les données pertinentes. Les journalistes se retrouvent obligés de suivre. Toute la question est maintenant de savoir quand cette machine s'enraillera, quand les journalistes décrèteront qu'ils cessent de s'y soumettre, et quand le public sera écœuré par le voyeurisme effrayant sur lequel les réseaux sociaux prospèrent.

Ce voyeurisme est constaté dans la classe d'âge des 15-40 ans ; les générations suivantes ont d'autres préoccupations. Il fait des dégâts, mais ce n'est pas pour autant que sont impact est fondamental. J'entends par là que les individus qui regardent des contenus invérifiés ou détournés sur les réseaux sociaux n'y sont pas aussi sensibles que les médias, qui eux sont attentifs aux taux d'audience générés. Mais à l'arrivée, le niveau d'incubation dans la tête de l'internaute lambda est en décalage avec les impressions des journalistes, qui pensent que la France entière aura vu la même chose. A l'avenir la responsabilité de ces mêmes journalistes sera de faire "le ménage" dans l'afflux d'informations.

Les simples particuliers ne sont-ils pas aussi responsables de l'engouement pour des contenus comme celui de Tom Cruise ? Les médias ne font que relayer les vidéos, les photos ou les tweets qui rencontrent un grand succès…

Dominique Wolton : Vous avez raison dans la mesure où sans doute plus de 60 % de ces informations ne viennent pas des journalistes. Cependant ces derniers les suivent et les reprennent, car ils se disent que leurs concurrents le feront également. Ce faisant, ils leur donnent une légitimité.

Et comment voulez-vous que ceux qui se sont battus pendant des siècles pour la liberté de l'information ne se retournent pas dans leur tombe lorsque l'on compare cette information à ce qu'il y a de plus effrayant aujourd'hui, à savoir un virus ?

Y a-t-il derrière cela une volonté pernicieuse d'y croire ? S'interdit-on de rechercher l'exactitude de l'information du fait d'un certain plaisir à voir la personnalité en question "chuter", ou est-on simplement trop passif ?

Talia Soghomonian : Le phénomène était passif tant que la presse people n’existait qu’à travers les pages des magazines, sans vidéos coupées à l’appui ou sans sites internet constamment alimentés. L’internet a ouvert les possibilités. Nous avons plus d’infos à disposition, plus de sources, et peu importe si elles ne sont pas fiables. YouTube a permis de banaliser le voyeurisme. On prend plaisir à regarder ces stars sur une pente glissante. Déjà je suis très surprise par certains médias qui préfèrent ne pas vérifier des infos, alors les gens chez eux ne vont pas perdre leur temps a faire ce “boulot”. Ce serait casser un certain fantasme pervers - “ma vie va mal, mais la sienne est pire.”

Dominique Wolton : L'homme est un animal pervers, il aime voir une personnalité choir au sens figuré comme au sens propre. C'est pourquoi plus on verra des personnalités exposées à tout le monde à cause de la "viralité", plus on se rapprochera de la saturation, et plus il appartiendra aux journalistes de jouer le rôle de boussole dans cet amoncellement d'informations. C'est ainsi qu'on sauvera la liberté de la presse. Il est démagogique de dire que tout ce qui est rendu public équivaut à la victoire de la liberté. Vous verrez, on traitera même de réactionnaires les journalistes qui mettront de l'ordre dans le flux d'informations, simplement parce qu'ils auront vérifié la véracité des faits avant d'en parler. 

Comment les stars se sont-elles adaptées à la réalité des réseaux sociaux et à la possibilité de voir leur image écornée à tout moment ? Sont-elles mieux armées, et les cas comme celui de Tom Cruise sont-ils moins susceptibles de se produire aujourd'hui ?

Talia Soghomonian : Certaines stars, comme Rihanna ou le top-modèle Cara Delevigne, gèrent leur propre compte Twitter ou Instagram la plupart du temps. Elles savent comment jouer de leur image avec les réseaux sociaux sans trop déraper. Même Lindsay Lohan a appris à mieux contrôler ses tweets. Mais les cas comme celui de Tom Cruise ont servi de leçon aux studios, aux agents et aux attachés de presse. Les images sont plus que jamais gérées, surtout dans l’ère des smartphones où n’importe qui pourrait capter un instant susceptible de tout chambouler. Si certains fans se plaignent que les comptes Twitter ou Facebook de beaucoup de stars soient tenus par une autre personne, il faut savoir que c’est pour éviter des dérapages. Cela enlève quelque chose d’authentique, certes, cela rend la star moins accessible et plus business, mais au moins elle garde sa réputation et les studios de cinéma ou les maisons de disque sont satisfaits. Les enjeux sont beaucoup plus grands aujourd’hui.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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