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Germanwings, directeur d'école violeur, décapitations islamistes, etc... : comment parler de l'actualité à ses enfants dans une société qui voudrait les protéger de tout
©Reuters

Maman c'est quoi un attentat ?

Germanwings, directeur d'école violeur, décapitations islamistes, etc... : comment parler de l'actualité à ses enfants dans une société qui voudrait les protéger de tout

Les événements de ce début d'année 2015 ont été très violents : attentats contre Charlie Hebdo, crash de Germanwings, tuerie perpétrées par l'Etat islamique ... Vos enfants ont forcément entendu parler de ces actualités, il est important de les évoquer avec eux afin qu'ils commencent à comprendre les paradoxes de la société.

Alain De Broca

Alain De Broca

Alain de Broca est neuropédiatre à Amiens et spécialiste du développement de l'enfant

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Vincent  de Gaulejac

Vincent de Gaulejac

Vincent de Gaulejac est professeur de sociologie à l'UFR de Sciences Sociales de l'Université Paris 7 Denis-Diderot.

Il est l'auteur du livre Les sources de honte (2011, Point)Il a également publié Manifeste pour sortir du mal-être au trava avec Antoine Mercier (2012, Eds. Desclée de Brouwer), a co-écrit La lutte des places avec Isabel Taboada-Léonetti chez Desclée de Brouwer et a collaboré à De la lutte des classes à la lutte des placesOu encore Travail, les raison de la colère (2011, Seuil). 

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Atlantico : L'actualité récente est saturée de violence, très lourde et nos enfants en entendent forcément des bribes qui sont parfois compliquées à comprendre pour eux. Comment éviter les traumatismes sans élever des enfants qui ne seraient absolument pas préparés à l'âpreté du monde ? 

Vincent de Gaulejac : Les enfants d'aujourd'hui ne sont ni mieux ni moins bien préparés à la dureté du monde, le monde n'est juste pas le même. Les contradictions auxquelles ils sont confrontés sont différentes, dans les générations précédentes il y a des enfants qui sont nés pendant la guerre, ne l'oublions pas. Chaque génération fait face à ses défis, le monde n'est pas plus ou moins dur.  
 
Aujourd'hui ce sont les attentats contre Charlie Hebdo, en 1995 c'était les attentats du RER, avant ceux-là les attentats de l'OAS … Ces évènement ne sont malheureusement pas nouveaux. Ce qui est nouveau, c'est la télévision, les chaines d'information en continu qui tournent en boucle avec les mêmes images. 
 
Les enfants ont une approche de la violence par le jeu, la dureté du monde est mise en scène dans les contes ou les jeux vidéos. Grace à cela ils apprennent à développer un imaginaire dans lequel ils allègent leurs angoisses. Qu'il y ait de la violence et des histoires horribles n'est pas en soit facteur de traumatisme pour les enfants, car elles ont toujours existées et parfois plus violemment qu'aujourd'hui. 
 

Faut-il systématiquement parler de ces choses graves à nos enfants ? Quel que soit leur âge ?

Alain de Broca : Il est nécessaire d'en parler car nos enfants entendent ces informations d'une façon ou d'une autre : que ce soit via la télévision, la radio, les réseaux sociaux ou l'école. Ne pas vouloir aborder ces sujets avec eux, c'est leur faire croire qu'ils sont exclus de ces évènements et de cette réalité. 
 
Les parents doivent prendre le temps de dialoguer autour de ces questions, il ne s'agit pas de s'en débarrasser en trente secondes. Les adultes doivent être attentifs aux réactions de leurs enfants. Il ne faut surtout par leur imposer nos questions et nos réponses d'adultes. La méthode consiste plus à se baser sur leur questionnement : " Tu as entendu telle chose, qu'est-ce que cela veut dire pour toi ? Qu'as-tu compris de cette actualité ? Quelles sont tes peurs face à cela ?". Il faut partir de leurs questions pour répondre à leurs désirs. Qu'ils aient 5, 10 ou 15 ans cela permettra de ne pas leur imposer une réponse qui n'est pas celle qu'ils attendent. 
 
Quel que soit leur âge, les enfants entendent et perçoivent l'actualité, il ne faut pas penser qu'ils n'ont pas l'âge requis et qu'ils passent à côté. Les enfants qui ont moins de 5 ans, n'ont pas encore une formulation complète de leurs pensées, des  concepts.  Mais dès 3 ans, ils ont déjà conscience de la mort, pas au même sens que les adultes, mais ils comprennent que quelqu'un ne va jamais revenir. La mort fait partie du développement de l'enfant et on doit pouvoir parler de tout ça, que ça soit au niveau personnel (décès d'un proche de la famille) ou pas. Pour aborder ces sujets avec des enfants en bas-âge, on peut utiliser les images et les livres. Il existe des livres sur le deuil par exemple. En partant de ces livres-là, on doit pouvoir construire un vrai chemin de compréhension pour eux. 
 

Concrètement de quelle façon aborder ces sujets ? Quels sont les mots à utiliser et ceux à éviter ?

Alain de Broca : Plus on aborde ces sujets avec des images trop métaphoriques, trop édulcorées, plus on s'éloigne de la réalité. Il ne faut pas avoir peur d'utiliser des mots crus comme les mots "mort" ou "il a tué quelqu'un" parce que c'est la réalité, après c'est à l'adulte d'utiliser un ton plus doux pour adoucir le côté terrible de la chose. Il faut oser les choses claires pour une meilleure compréhension, d'une façon générale plus les enfants sont jeunes moins ils poseront de questions.
 
Il est du rôle des parents de faire comprendre que l'homme a un côté obscur, qui fait que dans certain cas on ne comprend par pourquoi des gens deviennent méchants. D'autre part, il faut faire attention à leur exposition aux images difficiles, à la télévision notamment.
 
De plus, l'école a un rôle à jouer, l'enseignant peut provoquer la discussion, le dialogue et la reformulation. L'école doit partir de ce que vivent les enfants pour leur expliquer le monde qui les entoure.
 

Paradoxalement, alors que les sources d'actualité sont de plus en plus nombreuses, les enfants sont-ils de moins en moins bien préparés à la dureté du monde ?

Vincent de Gaulejac : Les enfants s'adapteront toujours au monde tel qu'il est et chaque génération a été confrontée à des contradictions et à des défis. Il n'y a pas de raison d'être plus inquiet pour cette génération que pour les précédentes. Il faut rappeler qu'il y a des générations qui ont vécu la guerre. 
 
Le paradoxe aujourd'hui pour les enfants, c'est qu'ils sont d'un côté sur-protégés par leurs parents qui sont obsédés par leur réussite. Mais dans le même temps l'enfant voit le monde tel qu'il est. Il est à la fois un enfant roi, mais comprend vite que ses parents ne sont pas toujours maîtres et qu'ils rencontrent de nombreuses difficultés. 
 

Quels sont les traumatismes qui peuvent découler d'une mauvaise explication de l'actualité ? De quelle façon rassurer les enfants qui ont développé des peurs ou des cauchemars ?

Alain de Broca : S'il y a un traumatisme chez l'enfant, il faut trouver un psychologue pour en parler en dehors du cercle familial pour permettre à l'enfant de se reconstruire. Cependant un traumatisme n'arrive jamais par hasard. Il découle d'un évènement traumatisant, mais il grandit car l'enfant n'a pas le contexte rassurant suffisant. Ce qui fait que cet évènement qui est une fiction, car l'enfant l'a vécu derrière un écran, devient un traumatisme, s'explique par le fait que l'enfant n'arrive pas à se rassurer tout seul, il a un manque de confiance, et les parents ne sont pas assez présents pour le rassurer. Dans ces situations de traumatisme-là, l'actualité est un déclencheur d'une situation où les parents ne jouent pas leur rôle d'élèment rassurant. C'est pour cela qu'il faut oser discuter avec les enfants comme nous l'avons évoqué précédemment.
 

Comment finalement expliquer la notion de bien et de mal aux enfants ? Comment aiguiser leur jugement ?

Vincent de Gaulejac : Ce qui ne rend pas service aux enfants c'est de construire une vision manichéenne du monde ou il y aurait l'empire du mal qu'il faudrait combattre d'un côté, et l'empire du bien de l'autre côté. Il ne faut pas dire aux enfants que le mal viendrait de quelque chose d'extérieur à notre société. Il faut faire attention à cette facilité là. Ce qui peut aider les enfants c'est de comprendre que les contradictions sont au cœur de notre société, qu'elles font partie de la condition humaine. On a le même problème à l'intérieur des familles, tout le monde n'est pas beau et gentil, il y en a qui posent problème, dans les familles on peut être confronté à la folie, à la violence… Pour apprivoiser cette violence  il ne faut pas la nier en la projetant à l'extérieur.
 
Ce qui aide beaucoup les enfants c'est de pouvoir traduire cette violence en termes symboliques : jeux, images, livres, cinéma, créativité artistique… Il faut transformer ces contradictions, transformer le mal pour en faire quelque chose qui soit une œuvre utile à leur développement. 
 

Quel est notre rapport aujourd'hui aux maux de la société ? 

Vincent de Gaulejac : Ce qui est inquiétant aujourd'hui c'est le risque de positivisme, de dire que tout va bien dans le meilleur des mondes et que l'on a la solution à tout. Il ne faut pas tomber dans le travers de considérer que le mal est ailleurs et non pas en nous. Aujourd'hui on a tendance à refuser une pensée critique, croire que le négatif est forcément mauvais. Il n'est ni bon ni mauvais, il fait parti de notre vie, de notre société. Par exemple, ce pilote qui s'est visiblement donné la mort en entrainant celle de 140 autres personnes, montre bien qu'il y a, au cœur de la condition humaine, quelque chose qui nous pose problème qui est le mal, cette pulsion de mort. Nier cela est dangereux, et c'est de cette négation qu'il faut se méfier. 
 
La religion avait inventé le paradis et l'enfer, et ce n'est pas parce qu'on croit moins en un Dieu que cette dualité là a disparu. Ces questions ont toujours traversé l'humanité, mais elles s'expriment différemment selon les époques.
 

Comment expliquer le paradoxe d'une société très positive et d'un voyeurisme malsain où l'actualité sordide est mise en spectacle et tourne en boucle sur les chaines d'infos en continu ?

Vincent de Gaulejac : C'est l'illustration même de notre rapport d'aujourd'hui aux maux de la société. Cette positivité fait que la négativité doit bien s'exprimer d'une façon ou d'une autre. Par exemple, 10 jours après les attentats de Charlie Hebdo il n'était question que de ça, une semaine après le crash de l'avion il n'est question que de ça… Comme si la société avait besoin d'une expression cathartique de cette négativité et du mal en focalisant sur un évènement qui va cristalliser tout le malheur du monde. 

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