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Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, arrive au siège de La France Insoumise pour assister à une réunion dans le cadre des négociations pour une alliance avant les élections législatives.
Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, arrive au siège de La France Insoumise pour assister à une réunion dans le cadre des négociations pour une alliance avant les élections législatives.
©Alain JOCARD / AFP

Bataille des législatives

Gauche NUPES : la part du vrai renouveau, la part de l’alliance de la carpe et du lapin

L’alliance entre La France insoumise, EELV et (potentiellement) le PS marque le réveil d’un vrai espoir à gauche et une rupture avec les dogmes du cercle de la raison. Au prix de nombreuses compromissions idéologiques…

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : Alors que la gauche a jeté les bases d’une Union pour les législatives, la gauche de gouvernement semble prête, pour la première fois, à la “désobéissance” européenne. Assiste-t-on à un moment de rupture ou en tout cas de réelle remise en question les dogmes en vigueur depuis 1983 au sein de la gauche de gouvernement ?

Jean Petaux : Vous avez raison de mentionner ce que l’on a appelé le « tournant de la rigueur » du printemps 1983 et qu’il est plus juste de désigner comme le : « choix de l’ancrage européen ». On se souvient que deux « lignes » s’affrontèrent alors : l’une, pro-européenne, soucieuse de ne pas sortir du « serpent monétaire européen » incarnée par le premier ministre Pierre Mauroy et par celui qui était alors « rue de Rivoli » (ministre de l’Economie et des Finances), Jacques Delors ; l’autre, partisane d’un « cavalier seul de la France », défendue par Jean-Pierre Chevènement (à la tête du CERES, l’aile gauche du PS, très souverainiste, déjà) et par Laurent Fabius (qui n’avait aucune conviction, déjà, sauf celle de son destin et qui choisit de contrer le tandem Mauroy-Delors parce qu’il avait déjà compris qu’il pourrait éventuellement succéder au premier en neutralisant le second dans la compétition intragouvernementale). Le président Mitterrand arbitra en faveur de son premier ministre. Il fit le choix de ne pas renier son engagement européen ancien et fidèle (même si le qualificatif, pour lui, tient quelque peu de l’oxymore…) forgé pendant la seconde guerre mondiale, qui fut d’abord une « guerre civile européenne », et fondé lors du fameux congrès de La Haye en 1948 auquel, jeune parlementaire, il participa. De fait, à partir de ce choix fondateur renouvelé en 1983 et en 1986 avec « L’Acte unique » voulu par François Mitterrand, le PS et la gauche de gouvernement, ne vont pas renier l’adhésion de la France à l’UE. 

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Au début de la décennie 1990, la fraction du PS hostile à un approfondissement de l’UE va quitter le parti. Jean-Pierre Chevènement et une partie du CERES font scission autant à cause de la guerre du Golfe qu’à cause du « traité de Maastricht » en septembre 1992. Ils fondent ainsi le Mouvement des Citoyens le 1er mai 1993. En mai 2005, sur le TCE, le PS est totalement déchiré et le premier secrétaire du parti, François Hollande, bien que favorable au « oui » accorde « la liberté de vote » comme prix d’une unité partisane qu’il place au-dessus de tout. Pourtant la « ligne » était claire : une consultation interne au PS avait donné une majorité de « oui » quelques mois plus tôt. Laurent Fabius, encore lui, motivé par le seul principe de son propre intérêt, déjà candidat à la désignation pour la présidentielle de 2007,  choisît le « non » et mêla son bulletin de vote aux plus anti-européens qui existaient alors sur la scène politique nationale, dont Jean-Luc Mélenchon… Mais, pour autant, malgré ces « soubresauts », le parti de François Mitterrand est resté fidèle à l’un de ses référentiels fondateurs que l’on peut résumer ainsi : « la France, Etat signataire du traité de Rome le 25 mars 1957, sera toujours un pilier de la construction européenne, en acceptera les règles et les principes de fonctionnement ».

 Aujourd’hui la question de la « désobéissance » face aux règles européennes  est un marqueur à la fois symbolique et désormais très concret même si l’on se doit de constater qu’elles ne sont pas toutes appliquées avec une rigueur identique, par « Bruxelles ». L’exemple récent de la Pologne a montré qu’en matière d’indépendance de la justice, la « Commission » ne s’en laisse pas conter et peut frapper (au prix de tergiversations certes) durement. A l’inverse, en matière financière, le pacte de stabilité est désormais « sous cloche », Covid et Ukraine obligent, autorisent plus d’une dérogation. 

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L’équipe Mélenchon a multiplié les signaux de retrait sur la question générale de l’obéissance aux règles européennes, sans doute pour rassurer ses éventuels alliés qui n’ont pas encore jeté totalement tous leurs idéaux avec l’eau de leurs principes… « Dormez tranquilles futurs partenaires : on ne désobéira pas lorsqu’il s’agira des libertés fondamentales défendues par l’Union européenne ». On se prend à se pincer face à une telle affirmation censée rassurée les « bobos » (« gogos » ?...) socialos, écolos et cocos… Le fait-même de rappeler ce qui devrait aller de soi prouve que cela ne va pas de soi  justement. « Encore heureux !... » oserait-on dire ! « Merci Mesdames, Messieurs de LFI d’afficher que vous respecterez la Charte de l’UE, la CEDH et les principes fondateurs de l’Union ». Et les dits partenaires écologistes les premiers, opportunistes s’il en est, de se féliciter d’une telle « conversion »… Un « plat de lentilles » aurait pu justifier leur renoncement, pour peu qu’elles fussent vertes. Le même Julien Bayou qui cautionnait lors des régionales de 2021 une campagne d’affiches stigmatisant les « boomers » et leur reprochant « d’aller voter » (autrement dit de ne pas voter majoritairement pour le parti qu’il dirige et qui tient plus du « bazar » que de l’organisation politique), se félicite alors d’un accord avec LFI qu’il dit « historique »… Son mouvement, sous cette appellation, est né en 2010. La France Insoumise en 2016… Le souci avec l’inculture c’est qu’elle fait croire aux ignares que l’histoire a commencé au début du XXIè siècle. Si les « boomers » sont électoralement « à jeter », leurs enfants et petits-enfants devraient, quant à eux, retourner à l’école : ils ont trop séché les cours d’histoire-géographie et la courbe de leur culture générale est proche de l’encéphalogramme plat.

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Faut-il croire à la possibilité d’un réel renouveau à gauche ? L’espoir suscité à gauche est-il fondé ?

Jean Petaux : Qu’entend-on par renouveau ? L’union de la gauche fonctionne comme une sorte de martingale et de « Saint Graal » qui obsède autant les militants que les responsables des formations de gauche. Cette « martingraal », oserait-on dire, tient tout à la fois du mythe fondateur, du canon intangible et du trésor inaccessible. Voilà pour les « grands principes ».

Quand on creuse un peu, juste après la surface de la réalité politique, on constate très vite que l’union est une nécessité pour espérer emporter telle ou telle élection. En l’espèce les élections législatives, compte tenu du mode de scrutin en vigueur, de la règle des 12,5% des électeurs inscrits pour accéder au second tour (sauf à être « repêché » en finissant en deuxième position au soir du premier tour, règle qui impose d’autant plus des candidatures « unifiées ») imposent, sous peine de subir une défaite d’autant plus lourde que l’abstention sera forte, de « rapiécer » l’étoffe déchiquetée de la gauche. L’exemple de 2017 est, de ce point de vue, dans toutes les têtes des dirigeants de la gauche française. Ne nous y trompons pas. Si « renouveau à gauche » il doit y avoir, il ne s’agit pas d’un renouveau idéologique, ni programmatique, ni théorique. C’est un « renouveau de façade », comme on parle d’un « ravalement ». C’est d’ailleurs le mot qui convient le mieux… Les « petits battus » de la présidentielle (par référence au « grand battu » Mélenchon) sont trois candidats qui ont fait chacun moins de 5% des suffrages exprimés et, précisément, 6,25% des électeurs inscrits. Ces « battus-là » décident de « ravaler » leur honte et leur échec, en « avalant » plusieurs couleuvres et non des moindres sur la laïcité et le communautarisme, le nucléaire, la défense de l’Ukraine, la participation à l’Alliance atlantique, contre, non pas des « circonscriptions garanties », mais la garantie de ne pas avoir de candidatures LFI face à leurs propres candidats, dans certaines circonscriptions dûment choisies, en dernière instance, par LFI. Si « Paris valait bien une messe » pour Henri IV, un groupe parlementaire vaut sans doute quelques reniements. Que l’on ne vienne pas pleurer ensuite sur la désillusion politique, sur le fait que « plus personne ne croit aux programmes » et que les « politiques peuvent s’écharper et s’insulter pendant des années, et se réconcilier pour se partager d’éventuels trophées ». Les mêmes, intellectuels de gauche, donneurs de leçon moralisateurs sur « l’éthique en politique », sévères contempteurs des compromissions en tous genres, viennent nous expliquer que « c’est historique », que « c’est magnifique », que « c’est formidable » ! « La gauche est réunie, donc l’espoir renait, donc le peuple est déjà heureux » : voilà, en substance, le « pitch » de cette séquence mélenchonesque. Servie avec talent par un des derniers tribuns de la classe politique française, la nouvelle série politique nationale, « fait » son score d’audimat. Elle pourrait même faire un autre : celui des électeurs, tant, à gauche, ceux-ci aiment tellement les vessies qu’ils adorent encore plus les prendre pour des lanternes.

Si l’on regarde les électorats et les programmes des formations de cette alliance (EELV, LFI et peut-être bientôt PS et PCF). Dans quelle mesure cet accord est-il une alliance de “la carpe et du lapin” ?

Jean Petaux : Ce n’est pas l’alliance de la « carpe et du lapin », c’est celle des dindes et du rôtisseur. Chacun aura compris qui jouent quoi, dans ce film qui tient tout à la fois de la comédie de boulevard (les portes qui claquent, les retrouvailles, les poignées de main chaleureuses et les « chaleurs » de commandes…) et du film de zombies (une partie des acteurs sont morts et sortent la nuit pour « négocier », sans mandat, sans programme, sans troupes, pour regagner leurs « tanières » au petit jour) et de vampires (ceux-là sont vraiment les « méchants » du casting, tels Dracula ils « saignent » leurs victimes socialistes, communistes, écologistes, qu’ils obligent en plus à injurier leurs totems d’hier : « Europe Salope ! » ; « Nucléaire vulgaire ! » ; « Laïcité hors de la cité » ; « Sourdine sur Poutine » ;  etc.). L’électorat suivra peut-être, par détestation du président réélu, par envie d’y croire, par désespoir aussi.  

Dans quelle mesure ces partis font-ils fi de leurs divergences pour s’unir aux législatives? Quelle est la part de compromissions idéologiques derrière les compromis ? Serait-ce tenable au pouvoir ? 

Jean Petaux : Jean-Luc Mélenchon, contrairement à certains autres de ses éventuels futurs alliés, à la différence de nombre de ses lieutenants, est un homme de grande culture classique et politique. Il connait son « Trotski » sur le bout des doigts. Il ne peut donc méconnaitre cet aphorisme du fondateur de la IVème Internationale : « Accrocher ensemble des cabines de bain n’a jamais fait un transatlantique ». J’ai déjà indiqué combien les accords bilatéraux (ou l’accord global) qui se dessinent entre les formations qui vont participer à la « NUPES » (Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale) est surtout une opération de « mise sous le tapis » de tous les sujets qui fâchent pour afficher ce qui « la fiche bien »… En 1972, le « Programme commun d’Union de la Gauche », signé entre le PCF, le PS et le MRG (par ordre d’importance des troupes alors) avait mis des mois à être signé, au terme de très longues séances de travail et de négociations. En 1996, les formations de gauche (PS, PCF, PRG, MRC, Les Verts) négocièrent aussi avant de signer un accord qui fonda « La Gauche plurielle ». La dissolution « pour convenance personnelle » du tandem Chirac-Juppé précipita cette alliance au pouvoir. Elle fonctionna cinq ans, autour d’un pivot fort et dominateur, le PS, et un premier ministre sérieux, compétent, austère et sans doute déjà pris dans les contradictions de son propre parti qui, à l’inverse du SPD allemand, n’a jamais fait son « Bad Godesberg » et a toujours considéré que l’étiquette « social-démocrate » était vulgaire et infamante.

La grande différence entre 1972 et 1996 c’est que l’union avait commencé « à la base », « sur le terrain », dans les villes, dans les conseils généraux, puis dans les régions après 1986, même si le « Programme commun » avait, formellement, explosé, lors des négociations sur sa « réactualisation » à l’automne 1977. En 2022 La France Insoumise, pivot de l’alliance qui se dessine, n’a pratiquement pas d’élus locaux, territoriaux et, partant, sénatoriaux. On le voit bien d’ailleurs, tous les cinq ans, avec le « marronnier » des parrainages pour la candidature présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Cette situation est lourde de conséquence car elle crée, d’emblée, un déséquilibre entre les parties prenantes de l’éventuel accord. LFI aura tendance, légitimement, en tant qu’axe moteur de la NUPES (au passage d’ailleurs où est passé le mot « gauche » dans l’affaire ?... est-il tabou ?...), à imposer « sa ligne » au niveau national quand les autres formations de l’alliance devront gérer leur fort ancrage territorial. Pour ne pas avoir été un mariage d’amour, cette alliance, à l’exercice du pouvoir, débouchera forcément sur des conflits d’intérêts. Electoraux forcément, programmatiques nécessairement, institutionnels fatalement et démocratiques malheureusement. 

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