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Journal de Cannes : 
Sur la route, le pire film du siècle ?
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Voyage au bout de l'ennui

Journal de Cannes : Sur la route, le pire film du siècle ?

Adapter "Sur la route", roman sans intrigue érigé au rang d’œuvre culte, relevait de la gageure. Walter Salles a voulu relever le défi, mais s'est pris les pieds dans le tapis. Des personnages dénaturés aux scènes inventées, il n'y a rien à sauver. Ou presque.

Clément  Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué réfléchit aujourd'hui sur les problématiques de l'action publique, dans le domaine des relations internationales et de la santé. Diplômé de littérature et agrégé d'anglais, il écrit sur le blog letrebuchet.c.la sur l'art, la société et l'homme.

Victoria Rivemale est diplômée en Lettres.

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Après cinq minutes, on se dit que quelque chose va se passer. Après dix minutes, on y croit encore : ça doit être un démarrage en basse intensité. Après vingt minutes, on a compris qu’il ne faudra attendre ni davantage, ni plus longtemps. Lorsqu’au milieu du film Walter Salles fait dire à Sal Paradise qu’il « s’ennuie ferme », on voit ce qu’il veut dire.

Notre voisine de droite se lève et part au bout d’une heure. La voisine de droite de notre voisine de droite ronfle. C’est un carnage.

Tout est là, pourtant : la route, les cactus, les mexicains, le whisky, le jazz, la marijuana. Salles a bien lu l’énoncé de son devoir sur table : « Vous raconterez l’épopée de Sal, Dean et Marylou à travers les Etats-Unis, sans oublier d’évoquer la route, les cactus, les mexicains… »

Alors, qu’est-ce qui manque ?

C’est dommage, Kerouac avait un si beau visage, si intéressant. Ici, l’acteur qui interprète le rôle du narrateur, Sal Paradise, est une petite tête à claque au nez pointu, qui sourit tout au long d’un air gêné de n’avoir que trois poils sur le menton. Il prend la pose de l’écrivain à la Hemingway comme le font trop souvent les jeunes anglophones lettrés.

Dean Moriarty, l’ange sombre du roman ? C’est un blond propret à la carrure de joueur de football américain, qui prend maladroitement une grosse voix pour compenser son regard vide. Dans le roman, le personnage est théâtral, emphatique et étrange. Ici, il est ridicule.

Rappelons que le livre n’est pas une histoire de fête, de jouissance, de virée sympa entre copains et de petites transgressions pour choquer le bourgeois. Mais d’errance visionnaire, un « carnaval fantastique de lumière et de folie » où les choses arrivent aux personnages plus qu’ils ne les cherchent.

L’œuvre de Kerouac, au départ, n’a pas vraiment d’intrigue. Disons qu’il y a une sorte de canevas, mais que l’esprit de l’errance sur la route était incompatible avec la rectitude narrative. Salles, au contraire, veut raccommoder ce canevas trop lâche et introduire de la cohérence là où il n’y avait que coïncidence. Du coup, on a l’impression que le réalisateur ne retient de Sur la route que le squelette des évènements, au détriment de toute atmosphère.

Les figures féminines de Camille et Marylou ? Kirsten Dunst en choux à la crème fatigué, et Kristen Stewart qui a l’air d’en avoir mangé. Dans le roman, les personnages s’amusent à jouer les acteurs. Ici, ce sont les acteurs qui jouent – mal – les personnages. Même Viggo Mortensen est mauvais. Bon Dieu, Walter Salles n’aura épargné personne.

Fallait-il absolument adapter Sur la route au cinéma ?

De toute évidence, l'énergie libertaire brûlante dont Sur la route est l’emblème est devenue, en plus d’un demi-siècle, une idéologie molle et une esthétique de publicité pour jeans ou sodas (dont les slogans sont « vivez votre aventure », « soyez-vous-même », « l’expérience machin-chose »…).

Ça n’est pas simplement que le film soit moins bon que le livre. Mais le récit de Jack Kerouac ne méritait-il pas mieux que cet alignement de clichés pastels ? Salles a pris Sur la route au pied de la lettre en en faisant une ligne droite et plate ; chez Kerouac, elle est au contraire un enchevêtrement aléatoire d’évènements.

Pour se faire pardonner, sans doute pour aller « plus loin » que le roman, Salles se sent obligé d’inventer des scènes. Ainsi, celle où Marylou masturbe Sal et Dean en même temps dans la voiture : dans le livre, la scène est une métaphore : « ôtez le fardeau de tous vos vêtements », propose Dean, et les trois amis de rouler le ventre au soleil. Salles a tenu à en faire une scène coquine : il a réussi un beau cliché vulgaire. Il a d’autre part injecté dans ses personnages toute une palette de sentiments psychologiques à la Dawson, pourtant complètement absents du livre.

Qu’y a-t-il à sauver d’un si complet gâchis ?

Il doit bien y avoir quelque chose, vous dites-vous peut-être. Ce serait trop dur de repartir sans rien. Alors, voilà : une chanson, une seule, pas grand-chose, que le film utilise, à un moment, par-dessus des images sans intérêt. Si nos oreilles ne nous ont pas trompés, il s’agit du bluesman Bukka White (1906-1977).

Enfin, pour mieux oublier cette incarnation pitoyable de Kerouac, et grâce aux routes d’internet, qui recèlent des miracles, écoutez donc l’homme, le vrai, s’exprimer dans son parler québécois.

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