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Faut-il se méfier de l'influence grandissante des compagnies de sécurité privées dans la Défense française ?
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Condottieri modernes

Faut-il se méfier de l'influence grandissante des compagnies de sécurité privées dans la Défense française ?

Un projet de loi autorisant les sociétés militaires privées françaises à assurer la protection des navires croisant au large de la Somalie devrait bientôt être déposé par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. La marine nationale pourrait ainsi entièrement se désengager de ce type de mission.

Philippe Chapleau

Philippe Chapleau

Philippe Chapleau est Journaliste au service Politique de Ouest-France. Il suit les questions de défense et la politique étrangère, après avoir été basé en Afrique du Sud comme correspondant jusqu'en 1992.

Il est l'auteur de Mercenaires SA (1998), Sociétés militaires privées. Enquête sur les soldats sans armées (2005), Les mercenaires de l'antiquité à nos jours (2006), et de l'essai  Les nouveaux entrepreneurs de la guerre, qui traite de l'externalisation en matière de défense en France.

 

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Atlantico : Le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian va bientôt déposer un projet de loi autorisant les sociétés militaires privées à mener des missions dans le domaine du transport maritime, afin de protéger les navires contre les actes de piraterie. Faut-il y voir un pas en avant dans la privatisation de l’armée en France ?

Philippe Chapleau : Mieux vaut en l’occurrence parler d’externalisation que de privatisation, car l’idée est de confier au secteur privé un certain nombre de prestations qui étaient auparavant remplies par les forces armées nationales. Dans le cas de la sécurité maritime, des équipes de protection embarquées ont été fournies par la marine nationale à partir de 2008. Les coûts et le manque de personnel disponible ont amené les armateurs soit à courir le risque de laisser partir bateaux et équipages sans protection, soit à faire appel à des sociétés privées. L’idée consiste donc à externaliser une compétence dont on ne dispose pas en suffisance.

En dépit de ce qui dit le ministère, l’externalisation est déjà monnaie courante. En matière de soutien et de formation, l’Etat fait déjà appel à des sociétés militaires privées. Celles-ci n’assurent pas uniquement des missions de sécurité.

Ces sociétés alimentent beaucoup de fantasmes dans le monde anglo-saxon, toute une saison de la série 24H chrono y est d’ailleurs consacrée. Quel est leurs poids dans la Défense française ?

Un certain nombre de prestations sont de nature sécuritaire : protection rapprochée de personnalités, de chefs d’entreprise, de personnels employés dans des pays à risque, de sites (Areva à l’étranger, par exemple) et de navires croisant au large de la Somalie ou du Golfe de Guinée. La mission est de nature purement défensive, on peut donc la comparer au transport de fonds. Des sites militaires français sont également surveillés par ces sociétés car les effectifs manquent pour monter la garde.

Ces sociétés, au nombre de dix ou douze en France, sont tout à fait reconnues et ont pignon sur rue. Il ne s’agit pas de têtes brulées prenant part à des opérations aux visées obscures. Comme toute entreprise, elles sont à la recherche de contrats. Cependant l’Etat français ne leur en donne pas, et elles connaissent des problèmes de capacité d’investissement, car aucun grand organisme financier n’investit suffisamment de moyens pour qu’elles dépassent une taille critique. Aucune d’entre elles n’est capable de rivaliser avec les entreprises anglo-saxonnes en matière de prestations de sécurité. Leur chiffre d’affaire global s’élève à plusieurs millions d’euros, quand les États-Unis externalisent pour 44 milliards de services militaires (chiffres de 2012).

Le ministre a rejeté l’idée de recourir à ces sociétés pour des missions terrestres. Alors que leurs équivalents britanniques ou américains sont largement déployés en Irak ou en Afghanistan, pourquoi la France est-elle aussi réticente à recourir à ces sociétés ?

Il existe une barrière culturelle. Pendant très longtemps les sociétés françaises ont étés interdites de déploiement en Irak. Une fois que le feu vert leur a été donné, le marché était déjà monopolisé par les Anglo-saxons. L’armée française n’a pas envie de voir ses prérogatives et un certain nombre de ses missions lui échapper. Pourtant, de moins en moins de missions de formation de forces étrangères sont menées par elle. Parallèlement, on voit un certain nombre de sociétés françaises ou étrangères prendre en charge la formation d’armées africaines, notamment.

A la différence des mercenaires d’autrefois, ces sociétés, qu’elles soient françaises ou américaines, ont pour mission de soutenir l’armée nationale, pas de faire la guerre. La société BlackWater a déjà fait usage de ses armes, mais à des fins purement défensives. Ceci étant dit, la question de la délimitation de ce qu’on appelle le cœur de métier pose problème, car personne n’est en mesure de dire quelles en sont les limites exactes.

Pourquoi ces sociétés génèrent-elle un sentiment de suspicion ? D’où vient ce dédain vis-à-vis du mercenaire ?

Historiquement, le mercenaire est un prestataire de services militaires, que l’on rencontre à toutes les périodes de l’histoire militaire. Après guerre et pendant la période de la décolonisation, on a assimilé le mercenaire à des bandes incontrôlées menant des coups d’Etat, à la façon de Bob Denard. Différentes résolutions de l’ONU et de l’Organisation de l’union africaine, du temps où elle existait, ainsi que la loi de 2003 en France, ont été conçues pour réprimer ce type d’activité. Cette vision et cette loi de 2003 ont bloqué le développement d’une véritable industrie française et ont laissé le champ libre aux Anglo-saxons. Lorsque le Parlement français aura donné son accord pour des missions de protection maritime, on se rendra compte que le marché est déjà aux mains de ces mêmes Anglo-saxons, mais aussi des Indiens et des Sri-lankais, dont les services sont beaucoup moins chers. Cette loi ne donnera donc pas beaucoup de travail aux sociétés françaises.

Le recours à de telles sociétés privées peut-il être la prochaine étape dans le processus de coupes budgétaires ?

Cela peu constituer une source d’économies. En France, déjà, lorsqu’on a peu de moyens matériels, on y a recours. Par exemple la marine n’a plus suffisamment de bateaux pour permettre aux commandos de s’entraîner ou aux hélicoptères de pratiquer l’appontage. La solution a consisté à louer deux bateaux avec leurs équipages à une société britannique. De même, l’aéronavale n’a plus assez d’avions pour simuler des attaques sur des navires de la marine nationale, par conséquent il a été fait appel à deux sociétés dotées d’avions spécialisés dans le plastronnage. Lors des opérations au Mali, l’armée a fait appel à une société luxembourgeoise spécialisée dans les drones.

Si la France continue de mener des opérations extérieures exigeant un fort soutien logistique, alors elle devra faire de plus en plus appel au privé. En matière de transport aérien et maritime, nous n’avons pas les capacités nécessaires pour transporter des hommes et des blindés rapidement, par conséquent on fait appel à des sociétés privées. C’est ainsi que des Antonov russes et ukrainiens sont loués. Si on continue de tailler dans les parcs d’hélicoptères, également, on sera de plus en plus obligé de faire appel à des entreprises spécialisées.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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